Endless / Blonde

Frank Ocean

Def Jam / Boys Don't Cry  |  2016
10 / 10
par Amaury  |  le 1 septembre 2016

Sans qu’on ne le voie véritablement tomber, Frank Ocean vient de balancer un sacré coup de pied dans l’industrie musicale, éparpillant avec insolence ses différents acteurs. À raison, on a longtemps cru que l’artiste succombait à ses attitudes de diva, alors même qu’il déployait une stratégie cyniquement efficace dont le profit se destinait non seulement à engranger un maximum de cash, mais surtout à parfaire son œuvre.

Frank Ocean s’est ainsi contenté de thésauriser la réputation qu’il s’est forgé depuis Channel Orange, au travers de multiples collaborations qui lui ont permis de spéculer sur son aura messianique, sans prendre de réels risques. Au fil des featurings, toujours plus importants, sa légitimité n’a cessé d’augmenter grâce à celle de ses hôtes. Il ne lui était plus nécessaire de démontrer ses talents ; l’étiquette du génie lui collait sans peine. L’album-visuel Endless est ensuite sorti à contre-pied de toutes les attentes, contre toute prévision, venant à en décevoir quelques-uns. Or, son enjeu véritable consiste précisément à libérer l’artiste des attentes du public, comme des contraintes de la Major sous laquelle il se rangeait. Endless porte en ébauche le versant expérimental espéré et permet à Frank Ocean, dans le même mouvement, de se défaire du label Def Jam afin d’assumer dans sa quasi-totalité les bénéfices de son véritable album Blonde, livré au lendemain de l’album-visuel. Par ce doublé, il parvient à décupler l’apport économique d’un disque relevant d’une expression absolument libérée, personnelle et intime, en dehors des strictes lois de la hype. Une œuvre à deux volets dont les conditions d’émergence et la potentialité d’analyse suffisent pour la ranger dans les classiques.

Comme d’un prolongement naturel, ces derniers enveloppent de leur présence spectrale les sillons d’Endless. Bien que celui-ci s’ouvre avec un extrait de l’EP de Wolfgang Tillmans, rajouté à la dernière minute, le titre le plus significatif qui lance le retour du jeune espoir s’avère être « At Your Best (You Are Love) », identifié comme une cover d’Aaliyah. Il s’agit surtout d’une reprise des Isley Brothers, filtrée façon « Without You » d’Harry Nilsson, avec un refrain exactement calqué sur les élans de Maxwell dont l’expression appartient au seul Ocean. En guidant toute la dynamique du disque, il commémore ainsi une artiste dont l’évocation convoque d’ordinaire le sentiment d’une rupture tragique dans le travail d’excellence qui entoure le R&B : célébrer Aaliyah revient à chanter les louanges d’un genre et de ses visions modernes. Mais les références continuent de fluctuer entre les époques, par des célébrations proches ou des révérences cryptées, sans pour autant se cloisonner au genre. « Alabama » entame une trilogie de titres sur les mêmes croisements de voix entrechoquées que Marvin Gaye dispersait dans I Want You, « Mine » la prolonge en spoken-words pour la clôturer avec le sublime « U-N-I-T-Y », perdu dans un espace Soul aux accents Reggae. Sans compter les soubresauts trip-hop, la techno liminaire et les ballades acoustiques qui bordent les voix soul d’une douceur rock. Pour les exécuter, des instruments analogiques font quelques erreurs et rencontrent avec beaucoup de corps les envolées numériques, dans une production globalement éthérée et divine qui conserve sur le même temps une présentation brute, loin d'être proprette. Sur 8 minutes, les deux « Rushes » opèrent l’ultime synthèse, épurée, libre et novatrice.

Endless incarne donc ce laboratoire nécessaire, sous les enchevêtrements d’alambics. Exactement au point de rencontre de ce que Chance The Rapper, Kanye West et consorts ont tenté d’atteindre. Reste que ce versant purement expérimental y a été abandonné pour accompagner un film qui n’est pas dénué de sens, puisqu’il porte la plate allégorie du travail de l’artiste, dans laquelle l’atelier représente le studio de musique. L’orgasme frustré de « Higgs » qui assiste la montée de l’escalier construit par Frank Ocean témoigne du chemin que l’artiste trace inlassablement dans le travail – sans fin – vers l’œuvre : à la fois symboliquement et concrètement, Endless offre les chutes, les essais et la voie menant à la charpente carrée de Blonde.

Au regard de son prédécesseur, la force de ce dernier réside dans une expression profondément intimiste – intime, selon une volonté de cantonner son regard dans cette part privée. Toute la carrière de Frank Ocean, jusqu’à son album-visuel, lui a permis de s’offrir la liberté de sortir un second disque tout aussi brillant qu’absolument concentré sur ses propres désirs. Pour preuve, Beyonce et Kendrick Lamar n’y apparaissent qu'en backing vocal, respectivement sur « Pink + White » et « Skyline To ». À l’image d’un Prince ayant appelé Maceo Parker sur Musicology pour ne tirer de son saxophone que quelques notes – un prince qui n’aurait sorti ici que deux albums. Sur Life of Pablo, Kanye West a tenté un coup similaire avec « 30 Hours » en invitant derrière lui Andre 3000, finalement presque effacé, alors que Frank a paradoxalement trouvé un titre personnel : « Frank’s Track ». De son côté, celui-ci inverse la tendance. Avec lui, la hype se relègue aux backs, tandis que la famille obtient son propre morceau. Comme sur le « Pink Matter » de Channel Orange, Andre 3000 propose avec « Solo (reprise) » une réponse rappée aux vocalises de Frank, mais il se trouve cette fois isolé : Ocean ne s’associe pas, il se contente de laisser une brève place de choix. Le membre d’Outkast peut alors briller lorsqu’il harmonise le désordre étincelant qu’il avait introduit dans son morceau, du ragga précipité à travers une rupture électronique vers l’apaisement acoustique d’un rap ordonné sur une instrumentale proche du clavier de Nils Frahm.

L'usage de l'autotune – parfois parodique – reflète encore une volonté de se faire soi, libre de toute contrainte. Il s’inscrit dans une logique propre, à l’opposé d’un Booba qui n'y voit qu'un nouvel instrument mélodique avec lequel il s’agit de composer. Il se fait ici jouet, couinant quelquefois, quand les modifications vocales permettent toutefois à la personnalité de se dédoubler selon différentes tonalités, comme sur « Nights » qui évacue avec trouble et talent toute nécessité de collaboration. Quant aux classiques, on ne saurait dire si Frank s’y réfère, mais toutes ses rengaines sonnent déjà comme tel, avec pour témoin le plus marquant l’envoi final de « Self Control ». Ses liens avec les références d’autres genres transparaissaient dans les t-shirts arborés au cours d’Endless, de Bowie à Jesus and the Mary Chain, ou simplement dans l’appellation de son label « Boys don’t cry ». Parallèlement, la liste totale des collaborateurs, qu’ils soient réels ou repris en clin d’œil comme les Beatles via leurs lyrics sur « White Ferrari », assume ce rapport. D’une référence mise en avant à sa présence finalement peu perceptible dans le sillon, Blonde s’oppose alors à Endless par son indécision : porte-t-il quelque classique ou l’est-il lui-même déjà dans son expression ? À la mère Ocean de fournir une forme de réponse dans la seconde track réservée à un invité : Stop trying to be somebody else. Don’t try to be someone else. Be yourself and know that that’s good enough.

Ainsi, Blonde distille du grand et du génial, mais pour rester exclusivement dans la coupe de l'esprit d'Ocean. S’il sert moins l’horizon d’attente d’un public avide de modernité, il fond néanmoins dans une structure, en apparence fort rigide, un mélange complexe préparé en amont. Les premières écoutes peuvent ainsi ne pas délivrer la révélation tant attendue. C’est seulement après avoir accepté de rentrer dans la volonté du maître d’œuvre, dans son parcours propre, en se vidant de ses a priori d'auditeurs que le travail ciselé mettra au jour l’entièreté de sa valeur. « Skyline To » relève particulièrement de cette expression. Malgré son approche très carrée, il offre un véritable morceau psychédélique, voguant au gré d’envies et d’élans spontanés. Sans s’attacher à une partition ou une structure réellement pop, tous les ingrédients d'une grosse recette musicale des années 2010 se voient digérés dans un espace privé, qui les ressert comme il l'entend. Bien que « Self Control » soit grandiose, par exemple, il ne reste qu'une ballade hybride. Pas de projection dans le Turfu. Seulement un ancrage tellement loin dans l'immense sensibilité d'un grand mélomane – mention spéciale pour « Seigfried » et « Godspeed » – que la production, n'oubliant évidemment pas la question sociale avec « Nikes » ou « Solo », s’apparente encore à celle d'un disque classique. Non pas au regard de la trajectoire dans l'histoire de la musique, mais bien de la digestion de celle-ci. 

Channel Orange avait ses imperfections et son déséquilibre R&B, tandis que le calibrage de Blonde ne modernise par contre pas le genre autant que son prédécesseur et ne porte pas d’avancée aussi évidente, mais transpire l’excellence libérée. Par un mec qui se fout de tout, si ce n’est d’atteindre sa conception du sublime.

Le goût des autres :