Dedication

Zomby

4AD  |  2011
8 / 10
par Aurélien  |  le 11 juillet 2011

En 2008, Where Were You In 92 était un hommage au son disparu des raves party des années 90. Trois ans plus tard, les temps ont définitivement bien changé pour Zomby qui, malgré cinq ans d'activité ininterrompue au service de la scène chiptune, est parvenu à garder intact le mystère qui l'entoure pour mieux laisser parler sa musique. Non sans un certain succès d'ailleurs : l'internet fourmille d'un millier de ses unreleased balancés un peu partout, le boss d'Hyperdub Kode9 ne pense plus un set sans un de ses tracks, Thom Yorke et Animal Collective se l'arrachent et, cerise qui fait déborder le vase, Dedication est l'un des tout premiers LP assimilé dubstep a être signé sur un label estampillé rock, 4AD. Du pain béni donc pour tout chroniqueur qui se respecte en théorie, tant l'album a déjà bon sur toute la ligne avant même qu'on l'ait écouté.

Et puisqu'on parle de bon, autant y aller franco : l'album est très bon. Le bonhomme gagne beaucoup à s'éloigner du délire chiptune hermétique de ses EPs car jamais notre mort-vivant préféré n'a sonné aussi onirique, le tout sans trahir sa fascinante formule allégrement fournie en sonorités "Mega Drive". D'ailleurs, Dedication a tôt fait de se muer en une grande forêt hantée que l'on traverse sous un ciel nuageux, un Ghouls 'n Ghosts en apnée dans lequel la direction à suivre n'existe que pour mieux nous perdre. Bourré d'amertume, l'album enchaîne sans broncher ses seize titres tous plus délicieusement sombres et hypnotiques les uns que les autres : de "Natalia's Song" (qui ouvre l'opéra avec une classe certaine à rapprocher des meilleurs pistes de Burial) jusqu'aux triolets apocalyptiques de "Mozaik", en passant par l'emo'n'bass en slow motion du fascinant "Florence" ou par le piano qui tue de "Basquiat", on sent bien que ce n'était pas du Walt Disney qui tournait dans la tête de Zomby ces derniers mois. Et pourtant, le cerveau malade du mec a accouché ici d'un truc inédit, voire même assez dément et accrocheur sur certains de ses retranchements si l'on accepte de s'y jeter à corps perdu - on pense notamment à la figuration de Noah Lennox qui vient tronquer sa tenue de Beach Boy contre celle de chaman 8bit sur un  "Things Fall Apart" épileptique. Sérieusement, le capital sympathie qui émane de ce disque est irréel, si l'on trouve toutefois la force de passer outre la décevante première écoute.

Parce que voilà, sous ses évidentes apparences de curiosité dubstep de l'année, Dedication n'est... vraiment pas bien foutu. On a presque envie de dire qu'il est carrément bâclé. Si l'on passe sans trop de mal sur les rares titres qui pourraient sans difficulté jarter du tracklisting, on aura plus de mal à ne pas s'arrêter sur la durée ridicule de l'album : ne dépassant que du petit orteil la demie heure de musique pour une moyenne d'à peu près une minute trente par morceau, on écoute le disque avec cette impression constante que le mec est tellement bouffé par l'envie d'aller griller sa clope qu'il arrête brutalement le track pour courir jusqu'au balcon le plus proche, le tout au moment où le morceau a LE potentiel pour devenir absolument orgasmique. C'est d'ailleurs les trucs les plus drogués de l'album  qui en pâtissent, tant à chaque fois la sauce monte de manière fulgurante pour n'aboutir strictement à rien si ce n'est à véritable montagne de frustration. Manger Dedication c'est manger de l'adolescence en galette, contribuer à faire de la chair à suicides collectifs, voter Marine Le Pen. Et je pèse mes mots.

Combien seront-ils à survivre à cette incitation musicale à l'abstinence? Faut-il compter sur l'essence exceptionnelle de ce deuxième album pour excuser Zomby de ne jamais finir ses morceaux ? Et bien, à l'image de Mount Kimbie et de leur merveilleuse moitié d'album sortie l'an dernier, on vous répond que oui. Outre sa durée minable et ses défauts impossibles à cacher, Dedication est un disque dans lequel on adore s'égarer, ranger ses repères pour plonger dans les souvenirs d'un Zomby en deuil qui arrive encore a y voir encore un peu clair dans sa tête en s'enfermant dans sa chambre toute la journée, sa NES pour seule compagnie, bien à l'abri du monde extérieur. D'ailleurs à bien y réfléchir, ne serait-ce pas pour nous inciter à revenir le voir fréquemment que Dedication se fait un malin plaisir de nous laisser sur notre faim ? Si c'est le cas, le pari réussi. Sinon ben, c'est réussi quand même!

Le goût des autres :