Culture II

Migos

Universal Music Division Capitol Music France  |  2018
6 / 10
par Tariq  |  le 14 février 2018

"Nos parents ont eu les Temptations, nos grands frères les New Editions et nous nous avons Migos" a tweeté le rappeur Jok'air au lendemain de la sortie de Culture II. Et il est vrai qu'en une paire d'années, le trio d'Atlanta est définitivement devenu le groupe le plus important de la décennie 2010. Tout cela à la faveur d'un "Bad and Boujee" détourné en milliers de memes, et d'un chouette album, Culture premier du nom, qui avait surtout l'avantage d'être plus concis que les précédents projets de la triade Quavo X Offset X Takeoff. Car ce que révélait avant tout ce succès soudain c'est que, à notre époque, la construction d'un "moment" importait peut-être plus que la musique elle-même. Culture n'était vraiment bon que le temps d'une moitié d'album et "Bad and Boujee" n'était pas le meilleur titre du trio depuis leur apparition sur les radars en 2013. Peu importe : nous sommes en 2018, et voici les Migos investis d'un pouvoir auxquels ils n'étaient peut-être pas préparés. Après avoir imposé leur culture au monde entier, ils reviennent à leurs premières amours avec Culture II : l'album se présente comme une mixtape, remplie jusqu'à ras-bords, nous renvoyant ainsi à la grande époque des projets Young Rich Niggas ou No Label II.

Musicalement cela dit, on est assez proches du son du précédent disque : une version policée, arrondie, de la trap qui les a fait connaître sur tapes. "Motorsport", par exemple, envoyé en éclaireur, ressemble à un "Bad and Boujee" 2.0 : encore plus long en bouche, plus lent, plus prenant. Un banger qui ne dit pas son nom. L'incroyable "Walk It, Talk It" sera sûrement l'un des prochains singles, notamment grâce à la présence de Drake - alors que le morceau se porterait bien mieux sans lui. Et les autres extraits qui vont cartonner sont des déclinaisons sur le mode Martine à la mer du délire Migos : "Stir Fry" les emmènent faire un tour chez les Neptunes tandis que "Narcos" est l'illustration musicale de la phrase "Migos, de retour à la terre-mère de la bicrave, sur les rives colombiennes". Passés les high concepts, ces tubes finissent par tomber à plat. Et Quavo est peut-être devenu le poids mort du groupe. Ici, il se sent obligé d'investir chaque morceau, chaque refrain, chaque pont... Bien qu'il fournisse encore quelques-uns des hooks les plus mémorables de l'album, le leader y sonne désespérément creux et prévisible. Ainsi, les meilleurs moments du disque ne se trouvent pas sur les supposés hits, mais le long de tracks plus sensibles et introspectives. Un album caché dans l'album.

C'est une piste que Migos a ouvert il y a bien longtemps, peut-être avec "Birds" sur No Label II : leur musique devient plus intéressante lorsqu'ils fendent l'armure, et laissent transparaître un peu d'eux-mêmes au détour d'un vers ou d'un refrain. Quand ils rendent hommage au grand frère Gucci Mane sur "Too Much Jewelry", lâchent des larmes salées sur leurs paires de Saint Laurent avec Post Malone sur "Notice Me", ou roulent à tombeau ouvert dans Northside Atlanta sur "Top Down On Da NAWF", le trio est bien plus inspiré et touchant que lorsqu'il nous rejoue la sempiternelle trap flamboyante et inconsciente. Rien n'est plus plaisant que de voir le groupe bâtir sa propre légende (dès l'intro, ils lâchent un "Higher we go, beg and plead for the culture" à la saveur toute médiévale) tout en gardant un oeil dans le rétroviseur. "Movin' Too Fast", par exemple, ses mélodies tristes, ses pensées émues à leur grand-mère décédée, est un parfait exemple du genre d'esthétique qui leur convient aujourd'hui.

Bilan: Migos ne sait toujours pas vraiment faire des albums. Récemment, DJ Durel, architecte sonore du disque avec Quavo, expliquait que le groupe ne passait jamais plus de 45 minutes sur un morceau. Un processus très ancré chez les artistes d'Atlanta et qui est peut-être à rapprocher de la méthode des Jamaïcains et du reggae-dancehall : le flux, l'inspiration, importe plus que leur captation sur disque. Un processus qui montre aussi ses limites sur Culture II. Aujourd'hui, il est de fait plus intéressant de suivre les gavas dans leurs aventures solos : Offset, étrangement très en retrait, s'est transformé en Future sur l'immense Without Warning aux côtés de 21 Savage et Metro Boomin à l'automne dernier. Et Quavo devrait continuer à fricoter avec Travis Scott pour trouver un véritable second souffle. Ensemble, ils ont sorti l'inégal mais intéressant Huncho Jack, Jack Huncho en toute fin d'année dernière. 

De toute façon, les vrais savent que le plus fort c'est Takeoff, pour toujours et à jamais <3.

Le goût des autres :