Adieu Bientôt

Columbine

VMS  |  2018
7 / 10
par Émile  |  le 8 octobre 2018

Pour les darons qu'on a parfois l'impression d'être, les débuts de Columbine faisaient clairement figure d'énigme. A l'inverse de ces rappeurs qui se révèlent d'une infantilité proportionnelle à leurs prétentions, le collectif s'effaçait de sa propre jeunesse par une conscience adolescente déjà bien trempée. Des ados qui n'en étaient déjà plus, et qui se promenaient comme jamais entre les codes de la musique lycéenne, avec une immaturité si bien dite qu'elle ne pouvait plus en être une. Mais comment peut vieillir un groupe dont l'identité est la jeunesse ? Réponse avec Adieu Bientôt.

Aujourd'hui les membres de Columbine ont grandi, abandonnant la vie lycéenne pour l'autoroute d'une existence dans laquelle les rebondissements se tarissent et nous laissent paradoxalement seuls avec notre impuissance d'enfant. Malgré cette nouvelle vie, les problèmes familiaux subsistent : « Fais pas semblant / T'es comme tout le monde / T'as ton daron / Qui est absent » clame Foda C dans le single « Cache-Cache ». Le jeu d'enfant est devenu une activité pesante, et les devoirs d'adultes sont encore plus incompréhensibles maintenant qu'ils sont devenus une réalité. C'est certain, il faudrait se bouger et retourner voir ses parents et ses grands-parents, remarque toujours Foda, mais l'heure n'est plus à la naïve rébellion. La fin de l'adolescence, c'est bien le moment où la folie des parents qu'on rejetait devient celle qu'on ne fuit plus, mais dont on se rapproche lentement malgré soi. « Je ne sais pas qui je suis / Je sais à qui je ressemble » chante Lujipeka dans « Teen Spirit ». Cette mélancolie ambiante liée à ce malaise trouve son pendant esthétique dans des sonorités très eighties, produisant parfois une pop sucrée dans laquelle on hurle sans cesse, comme dans « Virgin Suicide »: « C'était mieux, insouciant. »

Et si la maturité apparaît tout au long de l'album comme un douloureux impératif, elle n'en est pas moins un  sacré cadre pour la création. Les textes de Columbine n'ont jamais aussi bien sonné, et les progrès de leur travail sont vraiment marquants, qu'ils restent dans leur traditionnelle veine évocatoire, qu'on retrouve dans l'excellent « Borderline », ou qu'ils prennent le temps de développer la narration comme sur le très méthodologique « Biographie ». C'est aussi cette maturité créatrice qui rend les morceaux bien plus efficaces. Si les atmosphères sont aujourd'hui moins délirantes, la volonté de faire des morceaux au format pop rend le tout plus lisible. Ça rappe moins, ça chante beaucoup plus, et Columbine prend le parti tout à fait prévisible de s'engouffrer en plein dans la connivence du rap et de la variété. Du coup, l'envie qu'on avait auparavant de les attraper sur l'utilisation bourgeoise du format hip-hop s'amenuise d'autant plus que l'album en finit complètement avec l'idéal de street cred et fait le pari d'une version autotunée de la chanson française.

Une lumière subsiste pourtant : l'ambiance dépressive de génération perdue trouve son pendant dans la beauté d'une honnêteté vis-à-vis de soi. Le collectif, les amis, l'amour, la beauté, l'art, il existe de nombreuses roches auxquelles on peut s'agripper et qui rendent la vie aussi douce que possible. Et si l'ennui est omniprésent, il ne cesse pourtant de faire espérer un changement radical. Les envies de révolution se dévoilent en fin d'album dans « Brûler ». Cette vie d'adulte adolescent, on espère bien qu'elle sera le calme avant la tempête, une pause avant l'arrivée de cette force qui nous permettra de changer le monde, comme on se l'était promis enfant. Mais comme toujours avec Columbine, la longueur d'avance qu'ils ont sur eux-mêmes met un coup à leurs espérances : « J'ai mon briquet pour brûler la planète / Mais pas maintenant, j'attends la fin du week-end ». Enfants, on pensait que la maturité allait nous débarrasser de notre impuissance, mais c'est assez rapidement que Foda C et Lujipeka comprennent que la maturité ne sera que le moment où on osera enfin s'avouer cette même impuissance. Adieu Bientôt, c'est donc le projet d'un groupe d'ados qui, à peine sortis du lycée, se posent déjà des questions existentielles de trentenaires, vivant avec lucidité et émotion cette étrange sensation qu'être adulte, c'est avoir été abandonné.