2008-2013 : 50 personnalités à retenir

20.

Aaron et Bryce Dessner

Au moment délicat d’établir ce Top 50, on a fini par retenir les types de The National. Non seulement parce que, au cours de ces cinq dernières années, le groupe a livré, avec High Violet et Trouble Will Find Me, deux albums qui figurent facilement parmi les plus élégants de leur génération, mais aussi parce que, mine de rien, les membres du collectif ont œuvré à une extension de leur domaine d’activité. On pense peut-être moins ici à Matt Berninger, dont la voix chaleureuse d’oiseau blessé s’entend un peu partout depuis quelques mois (au générique de séries comme Game of Thrones et Boardwalk Empire, mais aussi aux garden parties de Barack Obama), qu’à l’hyperactivité des frères Dessner, qui, après s’être débrouillé pour envoyer paître leur triplé Dominic Monaghan du côté du cinéma, se sont distingués, entre autres, par la supervision de l’excellente compilation Dark Was The Night (qui réunit des inédits de, parmi d’autres, Bon Iver, Sufjan Stevens, Arcade Fire, Conor Oberst, Grizzly Bear, Riceboy Sleeps, Beirut et Blonde Redhead), des collaborations avec le légendaire Kronos Quartet (avec lequel Bryce enregistrera un album dans les mois à venir) et la production, par Aaron, du superbe Tramp de Sharon van Etten. Une belle capacité à repérer le filon et à dynamiser le milieu, avec modestie, mais avec classe.

19.

El-P

Les rouquins sont peu nombreux dans le rap jeu, et c'est sans doute pour ça qu'ils ne se gènent jamais pour laisser une trace indélébile - on vous rappelle à cet effet les fulgurances d'Action Bronson ou à celles (plus datées) d'Eminem. Mais au petit jeu du "ginger of the decade", notre choix se porte sans hésitations sur El-P, véritable mâle dominant de la clique des MCs poil de carotte encore sur pied. Aussi versatile derrière les pads que le micro, celui qui a pris son temps pour accoucher du successeur d'I'll Sleep When You're Dead n'enchaîne depuis deux ans que des projets pharaoniques: un Cancer 4 Cure d'anthologie, un R.A.P Music brutal pour le compte de Killer Mike, quelques prods pour le camarade Mr Muthafuckin' eXquire et tout dernièrement l'incroyable Run The Jewels. Bim bam boum la chatte à Mac Doom comme dirait l'autre. S'appuyant sur une recette qui ne s'est finalement pas trop renouvelée - un gros mélange bien martial entre indus et hip-hop -, Jaime Meline prend toujours le même plaisir à ne pas faire dans la dentelle, fort d'un son massif mais jamais gras qui habille à merveille son discours anti-Américain. Et ça tombe bien, puisque de notre côté on se prend toujours la claque avec plaisir. Même mieux que ça : on ne refusera jamais de lui tendre l'autre joue.

18.

Johnny Jewel

Quand Mike Simonetti (boss respectable de Troublement Unlimited Records) et le trublion Johnny Jewel ont décidé de lancer un nouveau label d'electro-disco (sic), on aurait pu avoir peur. Et pourtant Italians Do It Better (comme nom de label, il fallait oser, surtout pour un blanc bec de l'Oregon) fait partie de ce qui arrivé de mieux à la musique indie depuis six ans. Non content d'être la tête pensante de cette petite entreprise, Johnny Jewel est aussi le leader des deux groupes phares du label, les Chromatics bien sûr, dont les deux derniers opus Night Drive et Kill For Love sont des sommets italo-disco sous perfusion cinématographique revisitant à leur sauce bolognaise vingt ans de pop arty et planante, et Glass Candy, qui va plus loin dans l'expérimentation electro jusqu'à reprendre les teutons de Kraftwerk. Si l'on ajoute à ça les excellentes compilations After Dark dont le second volume est encore tout frais, le back-band Desire (dont l'ami Johnny est aussi parti-prenante) samplé récemment par Kid Cudi et les musiques pour la BO officieuse de Drive, il n'y a plus de doute: on tient bien là un beau morceau de pop culture des années 2010.

17.

Birdman

« There was nothing to do there than sit around and write raps all damn day. Over and over. » Voilà quelle était l'ambiance du quartier général de Cash Money Records selon Lil Wayne, au début des années 90, bien avant que le rappeur et tout le label soient noyés dans le sizzurp et les dollars. Petite entreprise d'un coin des USA qui n'avait jamais rêvé avoir un impact sur le rap, Cash Money Records était et est toujours l'oeuvre de Bryan Williams aka Baby aka Birdman. Il est loin le temps où les jeunes loups aux dents diamantées étaient astreints à un entraînement délirant et où le producteur maison (Mannie Fresh) était enfermé dans le studio par son patron afin de perfectionner un son pauvre en sample mais riche en basse. Cash Money Records a balayé l'industrie hip-hop et ses labels légendaires (Def Jam, Bad Boys, Death Row, Aftermath,...) pour en devenir l'étalon grâce à ses rouleaux compresseurs (Nicki Minaj, Drake,...) aux formes de Bugatti. La réussite est tellement insolente et l'argent tellement abondant que Birdman peut même s'amuser à signer des vielles gloires de NY (Busta Rhymes), des chanteurs de nu-metal empâtés (Fred Durst) ou même cette cagole de Paris Hilton pour rigoler un peu et montrer que la roue tourne.

16.

Jack Barnett

En cinq ans, Jack Barnett, la tête pensante du groupe These New Puritans, a prouvé qu'il était un authentique génie musical. Toute la blancheur des matins de l'Angleterre n'a jamais pu éclairer complètement le visage du natif de la Tamise. Y laisser une seule surface rayonnante de lumière homogène. Non. Il garde toujours des marques, ces marques énigmatiques qui se meuvent, se croisent et creusent dans sa chair jusqu'au cœur. La sève rouge et chaude de sa nature humaine, si misérable et si grandiose à la fois, coule de ces marques et crée un espace ondoyant de césures et de mesures, une actualisation de la musique sacrée par la synthèse et le dépassement des traditions. Jack Barnett va-t-il continuer d’œuvrer ou rester muet ? Nul ne le sait. Il faut encore plonger dans Hidden et Field of Reeds (Beat Pyramid n'en faisait voir que les prémices) et tandis qu'il chante jusqu'au silence, nos oreilles peuvent se tendre et espérer écouter, un jour, un troisième miracle.

15.

Pinch

Dans cette galaxie des essentiels, on situe Pinch bien haut. Terriblement haut. D'ailleurs, il est difficile d'imaginer quelqu'un de plus déterminant, de plus radical et de plus innovant que Rob Ellis dans la stratosphère uk bass music (sauf peut-être Mala ou Shackleton). Maître à jouer, maître à composer et maître à promouvoir, l'Anglais est tout simplement hors d'atteinte. Si on lui doit un magnifique album (Underwater Dancehall), le parrainage de 2562, son label en bronze, des EPs crossovers de qualité ultime ou une association d'enfer avec Shackleton, c'est véritablement la conscience qu'il incarne qu'on voulait souligner aujourd'hui. Car nul que lui n'a incarné toute la virulence des musiques à basses, l'instinct de chat qui a fait de ce genre musical l'incontournable de ces cinq à dix dernières années. Une machine dubstep qui s'est mis à graviter, avec plus ou moins de distance par rapport à ses premières amours, mais toujours dans la percussion, l'écho et la texture - son label Cold Recordings récemment lancé le prouve encore. Pinch ne s'est jamais vraiment arrêté, toujours avec un coup d'avance surses partenaires, et c'est ça qui le rend si fort. L'empêcheur de tourner en rond par excellence.

14.

Dan Auerbach

En toute franchise, nous chérissons encore l'époque où les Black Keys se satisfaisaient de leur bromance de péquenots et économisaient leurs pauses brushing au profit d'un blues couillu. Ceci dit, à l'heure où le niveau zéro de la pop congestionne le top des ventes, on peut les saluer bien bas d'avoir pondu un énorme "Lonely Boy" et d'avoir ainsi ramené le troupeau à la bergerie. Avant l'explosion El Camino (réalisé main dans la main avec Danger Mouse), Brothers et Attack & Release avaient déjà effectué une partie du chemin en infiltrant du "I Got Mine" et du "Tighten Up" entre deux katyperries. Dans l'intervalle, il y eut la grandiose épopée Blakroc qui réconcilia dans l'allégresse les amateurs de riffs et de flow au milieu d'un casting de toute beauté (pour rappel: Mos Def, RZA, Q-Tip ou Ludacris). De son côté, Auerbach nous a également gratifié d'un superbe Keep It Hid qui a définitivement imposé ses talents de songwriting et sa voix aussi performante qu'un anneau vibrant. Aujourd'hui, on ne peut que sourire en imaginant ce con de quaterback du fond de l'Ohio regretter amèrement d'avoir jeté des cailloux aux deux nerds du fond de la classe.

13.

Noah '40' Shebib

Champ de bataille au sein de la rédaction: qui, de The Weeknd ou de Frank Ocean, est le responsable d’une scène R&B redevenue fréquentable? Impossible de départager les deux crooners. Alors c’est finalement autour d'un homme de l’ombre que le compromis s’est dégagé, et plus particulièrement du côté de l’éminence grise derrière la voix nasillarde de Drake et sa clique de MC émos: Noah « 40 » Shebib. Car si l’homme est encore loin d’avoir une productivité à la Pharrell Williams, force est de constater qu’il a offert une alternative froide et désincarnée à un genre jusque là connu pour son invariable chaleur. L’audace a en tout cas été payante: aujourd’hui, minauder sur fond d’affaires de drogues et d’histoires d’amour désespérées n’aura jamais parlé à un public aussi large. Et vu que le son Shebib fait toujours école en 2013, c’est avec une joie non dissimulée qu’on va continuer à suivre l’odyssée d’un mec qui pourrait bien devenir plus gros encore s’il enchaîne les sorties de qualité à ce même rythme effréné.

12.

Mike Paradinas

Si vous aviez eu la productivité de Mike Paradinas ces cinq dernières années (on peut même regarder sur ces dix dernières années), vous seriez probablement à la retraite, où à l’hôpital psychiatrique. Non content d'avoir fait de son label (Planet Mu) l'une des plateformes historiques du dubstep lors de son arrivée en Angleterre, Mike Paradinas a jugé bon de ne pas en rester là, d'aller plus loin encore dans l'exploration de la bass music en proposant une terre d'accueil pour toutes les productions juke/footwork à une époque où personne ne trouve ça suffisamment intéressant pour en parler. Aujourd'hui la trap music (cousin éloigné du footwork si on voit large) cartonne et les producteurs de Chicago sont devenus des stars dans leur business. Une sorte d'instinct ultime, qui pousse le natif de Londres à sentir les vents électroniques avant tout le monde. Sur ce temps-là, Mike continuera de parrainer des sorties à la pelle via son label, et continuera une carrière electronica que tout le monde lui envie (µ-Ziq étant une sorte d'Aphex Twin un peu plus sociable en soi) au travers d'un nouvel EP et d'un album de qualité supérieures. Sur tous les fronts depuis dix-huit ans, Mike Paradinas demeure celui qu'il a toujours été: un vrai grand des musiques électroniques. Disons qu'aujourd'hui tout le monde s'en rend compte.

11.

Jimmy Fallon

L'avantage avec un mec comme Jimmy Fallon, c'est qu'il nous permet d'intégrer dans une seule et même entrée un joli paquet de gens qu'on voulait absolument voir figurer dans ce classement. The Roots par exemple, que l'ex-star de Saturday Night Live a débauché à la surprise générale pour ambiancer son Late Night Show, accompagner les artistes qui se produisent sur son plateau ou même servir de backing band de luxe pour des gens comme Barack Obama ou les Beastie Boys. Justin Timberlake ensuite, dont la période 2008/2013 retiendra peut-être plus ses passages hilarants chez Jimmy Fallon (The History of Rap, lol intergalactique) qu'un diptyque The 20/20 Experience qui a au final plutôt déçu. Odd Future enfin, qui est passé du statut de petit buzz sur les interouèbes à phénomène globalisé en un passage télévisé à la croisée du WTF et du OMG. Et puis bon, Jimmy Fallon n'est pas qu'un luxueux faire-valoir. Jimmy Fallon, c'est une tronche de meilleur pote de tes rêves, c'est un enthousiasme de tous les instants, de goûts musicaux au poil, des bonnes vannes par camions et des imitations carrément imparables. Le genre de mec qu'on rêve d'avoir à la télévision française depuis 20 ans. Depuis 20 ans, on a Arthur et Mustapha El Atrassi. VDM.