2008-2013 : 50 personnalités à retenir

40.

JB Wizzz

Le premier réflexe d’une génération qui a les doigts collés au clavier, c’est de googler. Et quand on google « JB Wizz », on remarque que la grosse moitié des résultats renvoient vers une unique (et culte) interview du mec, publiée sur Vice. L’autre moitié renvoie vers des mixes et playlists concoctés par le patron du label le plus authentiquement rock ‘n roll de France, Born Bad. Et ces deux types d’informations nous donnent finalement assez de grain à moudre pour commencer à cerner le personnage. Jean-Baptiste Guillot est un érudit, un mec patient qui fouille les cartons et les bacs à ordure pour trouver LE 45 tours. A l’heure de la dépréciation de la musique (et on ne parle pas que de son support), ce mec fait déjà figure de prophète. Et encore plus quand il enfile ces perles pour nous confectionner des compilations qui font déjà figure de classiques. JB Wizzz, c’est aussi un type qui est au clair avec ses idées, qui est passé par le côté obscur de l’industrie musicale (être directeur artistique chez EMI, ça vous passe l’envie d’aimer la musique) et qui en revient avec pour objectif une mission divine: celle d’offrir un terrain de jeux aux groupes de freaks et de parias du rock français contemporain. En sept années d’activité, le catalogue Born Bad s'est garni d’une cinquantaines de références (dont Cheveu, Magnetix ou La Femme), mais nous a aussi permis découvrir plein d’autres "killers tracks" disséminés dans les compilation « Wizz » qui brassent la scène pop psyché yéyé française. De l’or en barre, ni plus ni moins. Mais la cerise sur le gâteau, c'est que ce label a suscité pas mal de vocations puisque là où Born Bad fait figure de parrain, on peut compléter la famille avec Plastic Spoon Records, Teenage Menaupose ou Inch Allah Records. Indispensable.

39.

Kieran Hebden

Le paradoxe de Kieran Hebden, c’est sans doute d’avoir obtenu un succès international en renonçant à tout ce qui faisait la richesse de son electronica - les rythmes libres, les samples défricheurs. En est-il moins pertinent aujourd’hui? Pas forcément: car si There’s Love In You laissait craindre un virage house, Four Tet n’a eu de cesse de travailler sa recette et de la pimenter, cristallisant ses efforts dans des relectures de première bourre ou dans un Pink qui le place en hitmaker feignant, mais toujours aussi versatile. C’est sans doute pour cela que, malgré l’exposition disproportionnée dont il profite, on n’arrive pas à détester le mec autant qu'on le voudrait. Sympathique et pertinent malgré son clair manque d’ambition, il y a fort à parier qu'on risque de devoir compter sur Kieran Hebden pendant encore un paquet d'années. Car vu la confiance quasi aveugle que lui portent des mecs comme Omar Souleyman, Gilles Peterson ou Burial, on doute fort que l'Anglais soit prêt à mettre un frein à sa productivité démentielle. Et ça, un peu comme pour un James Blake, c'est qu'on le veuille ou non.

38.

Alex Turner

Alex Turner est un petit génie du songwriting. Son gros problème, c’est qu’il est flanqué des Arctic Monkeys - bien qu'on puisse affirmer sans trop se brûler que leur rôle reste relativement limité. Clairement, avec Whatever Say people That’s What I’m Not, les kids (à l’époque) de Sheffield ont pondu une galette qui a polarisé mais dont on peut aujourd’hui valider les nombreuses qualités tant elle passe l’épreuve du temps avec aisance. Par contre, c’est après que ça se corse. Ces cinq dernières années, le groupe a enchaîné les albums inégaux, quand ils n’étaient pas simplement patauds – sauvons quand même Humbug. Par contre, il aura suffi d’une bonne vingtaine de minutes à Alex Turner pour confirmer que débarrassé de ses sagouins du Grand Nord, il a tout le loisir de laisser éclater un songwriting aussi touchant qu’intouchable. Cette B.O. du film Submarine de Richard Ayoade (Maurice dans The IT Crowd!), et dans une moindre mesure son projet The Last Shadow Puppets avec Miles Kane, c’est le sonwgriting à l’anglaise dans tout ce qu’il a de plus élégant et classieux - tout l'inverse de son actuelle coiffure, qu'il doit être le seul à trouver méga-cool. Alex, tu sais maintenant ce qu’il te reste à faire si tu veux gagner encore quelques places dans notre classement pour les dix ans du site.

37.

Leyland Kirby

Difficile d'être hype et bankable quand tu fais de l'ambient. Les plus savants parleront des cas Tim Hecker ou Brian Eno, et ils auront raison. Mais il est difficile d'avoir l'air cool en société en causant de drone, de modern classical ou d'ambient à tendance expé, Kanye West étant bien plus approprié pour ce rôle d'aimant social. L'ambient est une musique qui se partage peu, dont les héros sont discrets et personnifiés à hauteur de l'auditeur seulement. Dans ces terres riches musicalement, et désertiques socialement, Leyland Kirby s'est imposé avec une noblesse d'épée doublée d'un attrait populaire étonnant. Un artiste qui isole son auditeur dans des mondes d'aquarelle, qui relance les spectres de l'hauntology dans des grands mouvements de mélancolie, de spleen, de cordes et de ruines. Si on a été parmi les seuls à gloser sur les talents de l'Anglais sur de son incroyable Sadly, The Future Is No Longer What It Was (un des rares 10/10 de la rédaction), aujourd'hui l'artiste est devenu la coqueluche des Pitchfork et autres Resident Advisor. Si The Caretaker est bel et bien l'identité qui fera la différence sur la longueur, c'est la personnalité générale de petit génie qui fait de lui un des personnages les plus marquant de ces cinq dernières années. De quoi se paumer dans des mini-éternités, comme si on découvrait l'ambient comme un lapin de neuf jours. Un génie discret et essentiel.

36.

Beyoncé / Jay-Z

Évidemment qu'ils devaient figurer dans ce classement puisque le monde semble s'arrêter de tourner dès qu'ils s'achètent un nouveau portable, se prennent les cheveux dans un ventilateur ou donnent un nom ridicule à leur progéniture. Saloperie de star system. Même si leurs talents ne font plus beaucoup d'étincelles, en tous cas rien de comparable aux feux d'artifice d'il y a dix ans, les associés les plus puissants de la chanson ont encore de quoi la ramener. Et pour ça ils peuvent remercier certains acteurs de l'ombre que nous saluons pour eux. Citons John Meneilly d'abord: rusé renard parmi les « dawgs » assoupis, le manager de Jay-Z a compris que des changements s'imposaient pour éviter que son poulain ne soit plus qu'un vieux canasson alors que le rap devenait la nouvelle pop. John suggéra un changement d'image par un rapprochement avec Kanye West pour lui piquer tous ses atours arty et c'est Jay qui maintenant peut faire le malin en couverture de magazines généralistes, émoustiller les branchouilles déambulants du MoMa et signer des gros contrats avec des firmes pour changer le monde et le rendre meilleur. Frank Gatson Jr. ensuite: si les magnifiques cuisses de Beyoncé dirigent le monde, c'est grâce à lui. Au contact de Michael Jackson, Frank Gatson a vite compris à quel point le visuel pouvait aider à imposer la musique, voire la rendre facultative. Résultat ? Les vidéos incroyables de "Single Ladies" et "Run The World". Visual Creative Director (ça c'est un titre qui claque) de la chanteuse, il décide de comment on bouge sur les pistes de danses du monde entier.

35.

The Black Lips

Il y a un moment où les mecs qui font du garage doivent trouver le courage de sortir de leur garage ne serait-ce que pour aller foutre le bordel dans le garage des voisins, sinon ça sert à rien. On ne peut pas garantir que les Black Lips soient les responsables du retour du genre mais on est certain qu'ils y ont contribué vaillamment. Cultivant l'esprit bricolage et revendiquant la primauté du combo cambouis-chopine-saucisse, ils ont bordéliquement incorporé à leur montage musical de gros morceaux de hippie et de punk en excluant méthodiquement toute niaiserie à message. Moins poétiques que Here We Go Magic, moins tubesques que The Black Keys, les Black Lips ont pondu de solides albums portés par les empereurs de la hype multicanal,Vice, et par des shows pleins de sueur dont certains dans des tripots à putes de Tijuana, à la délicate frontière entre réalité et légende. Au sommet d'une relative gloire, ils demandent à Mark Ronson, le fabuleux producteur de Amy Whinehouse, de s'occuper d'eux pour fabriquer l'excellent Arabia Mountain. Les guitares restent approximativement accordées et la batterie continue de se foutre du métronome mais c'est ce qu'il faut pour démarrer une réaction incontrôlée qui fait monter les gens sur les tables pour tenter des stage dive (des table dive du coup) au milieu du salon. Insidieusement, les petites chansons des natifs d'un trou perdu de Géorgie permettent de péter le gel dans les soirées trop coincées, quelques secondes de riffs distordus et voilà les polos roses et les jolis mocassins couverts de gin-to' et de molards. La vie réserve parfois de petites merveilles.

34.

Alva Noto

Déjà à l'époque du premier Xerrox ou de la première collaboration avec Ryuichi Sakamoto (l'immortel Vrioon), on savait qu'Alva Noto finirait bien par cartonner un jour ou l'autre. Dans nos têtes, il a toujours été le héros de voyages electronica singuliers, le prêtre de l'electronica clinique, en noir et bruits blancs. Une démarche radicale qu'il a fini par populariser avec Raster Noton (où officient les excellents Kangding Ray, Byetone, Senking, Frank Bretschneider ou Ryoji Ikeda), véritable festival permanent du glitch et de la structuration digitale. Ces cinq dernières années, Alva Noto a ouvert son spectre vers quelque chose de moins rude, de plus "pop". La aussi, son label a suivi la cadence, captant toujours plus d'auditeurs en recherche de percussions et de grésillements. Sorte d'Aphex Twin du glitch, Carsten Nicolai apparait aujourd'hui comme une montagne de l'underground berlinois, en position pour véritablement exploser dans les années à venir. Restera à voir si l'ouverture généralisée du label ne finira pas par l'enterrer. En même temps, le Xerrox 3 devrait bientôt finir par arriver, on va encore prendre une claque qui nous calmera pour les cinq prochaines années.

33.

Trent Reznor

La frustration, la colère et la haine sont de puissants moteurs en termes d’inspiration artistique, mais rares sont ceux qui, comme Trent Reznor, poussent leurs limites à ce point et peuvent en exploiter les différentes facettes. Entre Pretty Hate Machine et le récent Hesitation Marks, le carburant ne s’est pas tari et le leader de Nine Inch Nails semble avoir encore des comptes à régler, aussi bien avec les autres qu’avec lui-même. Ce qui est étonnant dans cette longue carrière, c’est qu’outre le fait que les trois premiers albums soient désormais reconnus à juste titre comme les monuments qu’ils sont au-delà des cercles de chevelus et de porteurs de bracelets en cuir, Reznor est aujourd’hui auréolé d’un crédit tel que Pitchfork lui humeraient l’arrière-train à chaque dégazage, ce qui soit dit en passsant doit bien faire rire et jubiler le principal intéressé. Pourquoi un tel revirement ? Parce que Reznor, bien avant d’être oscarisé et adoubé par l’establishment, a anticipé toutes les avancées médiatiques et technologiques de notre temps quand les autres s’écharpaient encore sur la question de la survie du CD et du téléchargement. Un mec qui, bien qu'ayant le système en horreur car bien placé pour savoir que l’industrie musicale est une hydre increvable qui te baisera toujours quoi que tu fasses, a su baiser le système en retour pour ses propres besoins lorsque c’était nécessaire. En résumé, un maître à penser pour les digital natives.

32.

Josh Homme

Les avis ont beau être partagés sur la dernière livraison des Queens of Stone Age, force est de constater que le bonhomme demeure l'un des rares monuments sur lequel le rock peut encore se reposer tranquille. Et si l'on survole ses occupations des cinq dernières années, on est d'ailleurs pas loin de conclure que QOTSA ressemble à présent à un side project parmi les autres. Organisation de barbecue (les incontournables Desert Sessions), dégustation de thé entre gens de la haute (Eagles of Death Metal ou Them Crooked Vultures, au choix), élevage de chiots (on dit merci kiki, les Arctic Monkeys?), soirées pyjama avec les copines (Reznor, Lanegan, Casablancas…) ou animateur de supermarché (petit coup de pouce promotionnel aux Scissor Sisters)… Il est comme ça, Josh. Un bon camarade qui prête généreusement son pied droit aux artistes en manque de coups de pieds au cul. Au bout du compte, il pourrait enfiler un chapeau à plumes et s'essayer à la cornemuse que cela n'égratignerait même pas sa crédibilité.

31.

Mondkopf

Si vous croisez Paul Régimbeau, il vous sera difficile d’imaginer que ce sympathique et timide jeune homme n’est autre que Mondkopf. Et si vous le voyez passer ensuite derrière ses machines, il vous paraitra presque méconnaissable tant le gentil Paul devient une furie. Au-delà de cet aspect Dr. Jekyll / Mr. Hyde, Mondkopf fait partie de ces artisans infatigables d’une nouvelle scène électro/techno française. Auteur de deux albums, de six EPs et d'un paquet d’excellents remixes, le jeune Toulousain a été omniprésent ces cinq dernières années. En terme de sorties, on n' a rien a redire: que des grosses claques dans nos petites gueules. Mais en plus d’être un producteur hors pair, Mondkopf a lancé l’an dernier In Paradisum avec son pote Guillaume Heuguet. Là aussi, c'est le sans-faute sur toute la ligne: des sorties calibrées et dotées d’une vraie vision de ce qu’est la musique électronique aujourd’hui. Histoire de continuer à se la jouer Monsieur Parfait, Mondkopf organise aussi des soirées aux line-ups démentiels. Mais on va arrêter là la fellation goulue, en ne doutant pas de la capacité de ce type a nous en faire voir de toutes les couleurs pendant quelques années encore.