Television Rules The Nation #1

Television Rules The Nation #1

par Jeff  |   le 24-03-2020

Bien sûr qu'on va participer à l'effort de guerre, et bien sûr qu'on ne va pas vous laisser en chien au moment de trouver du contenu digne de ce nom à streamer pendant cette période de confinement. Mais plutôt que de vous balancer une longue et indigeste liste de nos 200 documentaires et films musicaux à regarder de toute urgence, et parce qu'on a un télétravail à gérer ou un morveux en demande d'attention, on a choisi d'y aller progressivement, par séries de cinq suggestions.

Bassweight

Des années 2010, les plus maniaques d'entre vous retiendront les longues heures passées à taguer correctement les morceaux dans leur bibliothèque iTunes, déchirés entre "nu-rave", "wonky", "freak folk", "aquacrunk" ou "chillwave". Les autres retiendront plus volontiers le raz-de-marée qu'a occasionné le dubstep à tous les niveaux. Et ils auront raison : en moins d'une décennie, le genre a accouché d'un passif remarquable, puisant ses racines dans les beats saccadés du 2 step et les basses massives de la garage house avant d'opter pour une écriture sombre, aux rythmiques plus espacées et minimalistes. Si le genre est encore relativement actif à l'échelle d'enseignes comme Deep Medi ou Tectonic Records, on est aujourd’hui loin des années fastes où il trustait les antennes de la BBC et de Rinse FM. L'occasion est donc parfaite pour prendre la pleine mesure de ces folles années finalement assez méconnues du grand public, car rapidement cannibalisées par de mauvaises ambitions EDM ou grand public. A ceux que ça intéresse, on ne saurait que trop vous conseiller le documentaire Bassweight, excellent compagnon de route pour découvrir (ou redécouvrir) la naissance du genre à l'aube des années 2010. Le documentaire de S.S. Hassan y aborde notamment la naissance puis la très large contagion à travers l'Europe de cette fièvre infrabassée au travers de ses plus emblématiques ambassadeurs, de Kode9 à N-Type, en passant par Sgt Pokes, Skream ou Benga. Une heure d'histoire absolument fascinante qui nécessite cependant un niveau de LV2 cockney plus que correct pour arriver à suivre ce qui se dit, la chose étant exclusivement disponible dans la langue de Shakespeare.

 

Hip-Hop Evolution

À une ère pre-Instagram où les artistes avaient besoin d’une puissante caisse de résonance pour donner à leurs fans une illusion de proximité, il y avait l’émission Diary de MTV, dont le principe était extrêmement simple (ou journal intime filmé) et la tagline des plus efficace : « You think you know ... but you have no idea. » Si la musique a disparu depuis belle lurette des grilles de MTV, le postulat d’une de ses émissions-phares pourrait tout à fait s’appliquer à Hip-Hop Evolution, le genre de programme qui aurait tout à fait eu sa place sur la chaîne, mais qui a aujourd’hui trouvé refuge sur Netflix. Son principe est tellement simple qu’il pourrait pourtant en décourager certains : raconter l’histoire du rap. Une fois encore. Surtout que le premier épisode renvoie comme de bien entendu aux désormais légendaires soirées organisées au 1520 Sedgwick Avenue et ambiancées par DJ Kool Herc. Partant de là, on pourrait penser que Hip-Hop Evolution usera d’une progression linéaire qui en fera une énième hagiographie du genre racontée par les 15 mêmes têtes. Sauf que non, pas tout à fait : c'est vrai que la première saison n'évite pas l'inévitable, mais en optant pour un découpage souvent original, en optant pour des regroupements thématiques souvent malins et en donnant régulièrement la parole à des figures moins visibles (mais pourtant essentielles), Hip-Hop Evolution parvient à nous raconter l’épopée hip-hop de manière captivante, et réussit souvent le petit exploit de caser dans un seul et même épisode une quantité phénoménale d’informations pertinentes ou savoureuses, distillées dans une démarche transversale en tous points remarquable. En début d’année, c’était (déjà !) la quatrième saison du programme né sur HBO Canada qui atterrissait sur les serveurs de Netflix, et aussi fou que cela puisse paraître, il est tout à fait possible pour le MC / présentateur Shad et ses équipes d’en pondre au moins quatre de plus.

 

Sous le donjon de Manu le Malin

Le confinement, c'est aussi l'occasion de découvrir que ton voisin du dessus est comme toi un fan de Hamza, et donc de lui pardonner ses récents apéros un peu trop bruyants. C'est aussi l'occasion de ressentir une proximité un peu trop forte avec le chien du voisin du dessous, qui aboie dès qu'un truc ne lui convient pas, souvent vers 8 heures du matin. À toi qui écoute la grande majorité du temps ta musique de barbares au casque pour éviter de déranger la retraitée d'à côté ou les jeunes parents d'en face, mais qui souhaite quand même pousser le VUmètre pendant une petite heure, tu peux opter pour ce très beau documentaire dédié à Manu le Malin réalisé par les mecs de Sourdoreille. Le film propose un portrait passionnant et très personnel d'Emmanuel Dauchez, incontournable figure de la scène hardcore française, et raconte son fort lien à la scène rave. Le tout est essentiellement tourné au château de Keriolet, où est organisé le festival Astropolis, et fait intervenir quelques experts de première bourre, parmi lesquels Lenny Dee, Laurent Garnier ou Jeff Mills. Et puis la cerise sur le gâteau, c'est que c'est assez bruyant et carrément déconseillé aux épileptiques. Et par ces temps d'anxiété exacerbée, rien n'est plus salutaire qu'un bon défouloir pour savoir raison garder.

 

L'argot sous un garrot - La face cachée de l'œuvre de Booba.

Avec la suspension du compte Instagram de Booba, d’aucuns ont bien sûr jugé bon de ressortir pour la dix millième fois le poncif sur la bêtise crasse du rappeur - et plus globalement du rap, vilaine musique qui contribue à l'abrutissement de notre jeunesse. Emballé c’est pesé. En fait non. Ce documentaire de 49 minutes d'Olivier Pillot et Laura Millienne sur les approches stylistiques du DUC tombe donc à point nommé pour rappeler tout son apport dans le rap et plus globalement détailler et expliciter son rapport au champ littéraire. Car il s’agit bien de se pencher sur le cas Booba comme s'il s'agissait d'un vrai objet littéraire, comme avait pu le faire il y a déjà bien longtemps l’écrivain Thomas Ravier dans La Nouvelle Revue Française. En outre, un recueil de ses meilleures punchlines n'a-t-il pas été édité l'année dernière, quand bien même il s'agissant davantage d'un joli coup marketing que d'une vraie volonté de propager sa sale parole ?
Si le propos est fouillé, argumenté, et offre un excellent décryptage des textes du Kopp, on pourra néanmoins mettre un léger bémol sur l’approche très « tour d’ivoire » de certains interlocuteurs. Un documentaire à réserver aux ratpis forcenés et à vos potes relous qui pensent que l’œuvre de B2o « c’est bien du rap de sale nègre ».

 

Un jour peut-être, une autre histoire du rap français

Dans la grande histoire du rap francophone, certaines périodes apparaissent mieux documentées que d’autres. De la carrière du Suprême NTM aux freestyles mémorables du label indé Time Bomb, les années fastes du rap hexagonal demeurent globalement assez bien retranscrites. Néanmoins, s’il apparait assez facile de trouver de la matière pour comprendre les prémices du genre, les années creuses (disons 2005-2010) ont longtemps été boudées par les réalisateurs et autres faiseurs-de-contenu. C’est donc dans l’optique de documenter une autre facette du pe-ra que Romain Quirot, Antoine Jaunin et François Recordier ont réalisé cette autre histoire du rap français. On y découvre des visages qui ont joué un rôle essentiel dans la diversification et l'expérimentation du hip-hop hexagonal des années 2000, de TTC à Grems en passant par les SvinkelsLa Caution ou encore Fuzati. C’est d’ailleurs le membre du Klub des Loosers qui fera interdire la commercialisation d’un documentaire comportant quelques défauts (comme celui d’employer  le mot « alternatif » toutes les sept minutes), mais ô combien nécessaire pour cette génération de rappeurs pré-streaming davantage occupée à essayer de faire évoluer la discipline qu’à compter l'argent de la SACEM.