Off The Radar #8

Off The Radar #8

par Simon  |   le 07-11-2013

Charlemagne Palestine + Z’Ev – Rubhitbangklanghear

On ne sait pas trop s’il s’agit d’une bonne idée, mais on commence ce huitième dossier Off The Radar avec une œuvre à la consistance proche du vomissement. Un double-disque qui inaugure une nouvelle série pour l’excellent label Sub Rosa, basée sur des concerts donnés sans public. Derrière le concept, on appréciera surtout la réunion de deux grands monstres de la musique contemporaine, pour la première fois réunis après vingt années d’amitié. Le plan est simple : Charlemagne Palestine squatte les carillons pendant que Z’Ev manipule tous types de percussions. Une répartition logique quand on sait que ces deux personnages font office de ténors dans leurs catégories respectives. Démarrent alors les œuvres collaboratives : trois pièces totalisant un peu plus de quarante minutes d’une musique hypnotique, cyclique et parfois physiquement lourde à supporter tant elle insiste sur la sérénité et l’allure dans la tension. Ces trois pièces sont diaboliquement maîtrisées – rien que Charlemagne Palestine totalise cinquante années de travail sur carillon – et donne de la matière à tout qui voudrait investir et s’investir dans une musique mentale et forcément percussive.

Suivront ensuite les œuvres en solo. Outre la performance sage et apaisante de Charlemagne Palestine (quoique enchaîner directement avec le deuxième disque peut s’avérer dangereux pour la santé mentale), on notera le magnifique Solo Z #1, où Z’Ev embarque l’auditeur dans un trip à l’électricité toujours changeante, merveille de tribulations entre drone et percussions. Suivra pour finir la deuxième œuvre solo de Z’Ev, qui plongera à nouveau qui le voudra bien dans plus de trois quarts d’heure d’un marathon rythmique, épique et extrêmement rigoureux. Un grand disque, quoique difficile d’approche.

Saåad/Insiden – Split Album

Septième sortie de l’excellent label In Paradisum, en collaboration cette fois avec BLWBCK, et preuve une fois de plus que l’esthétique techno/indus du label français est totale – voire totalitaire ces temps-ci – ce split album explore les tréfonds de l’histoire drone pour en revenir avec une œuvre assez magistrale. Point de techno de cave ici, les deux titres composés par les deux formations françaises travaillent dans de la nappe au kilomètre, pour une formidable épopée dark-ambient pour tous les amateurs de rêves sombres. Si les disques de drone (au sens large) sont légion, on soulignera le travail attentif et minutieux présentés sur cette K7 (dont les cent copies sont écoulées, on espère que vous avez été rapides sur la balle): alors que Saåad propose de la suspension pure - leurs jeux de lumières sont aussi brillants que diffus – Insiden magnifique ses vingt minutes avec des claviers tonals foutrement bien placés. On soulignera la présence de Somaticae dans cette deuxième formation, preuve que ce gars a véritablement de l’or dans les doigts. Du dynamisme et de la grosse composition; la recette est simple mais nous montre que ces jeunes-là méritent vraiment leur place chez les plus grands (même si leur carrière n’est qu’au point de départ). France's Got Talent.

Daniel Menche – Marriage of Metal

Daniel Menche, c’est cinquante disques sur vingt ans. Déjà, tu paies ton respect. C’est aussi les meilleurs labels, la preuve une fois de plus avec ce nouvel album sur Editions Mego, et une fulgurance de composition qui le place dans les meilleurs tisseurs de paysage sonores. Si la carrière de l’Américain est foisonnante, la proximité de ses œuvres a de quoi dérouter. Pourtant, Marriage of Metals est bien l’une des œuvres sur lequel il faut s’arrêter, le temps de rêver bien loin, le temps de se perdre comme des cons. Sa composition est d’une liberté affolante, son renfermement délicieux. Le grain est digitalisé au possible, et Daniel Menche revendique ici son héritage 100% laptop dans une grande masse de brume multi-étages, qui travaille avec soin son côté presque pastoral, aigu et dissonant. Un LP qui force sur deux pistes de magnifiques chemins de traverse, fruit d’un esprit qu’on ne saurait cadenasser dans une chronique. C’est le problème de ce genre de disques, qui veut une fois de plus que l’auditeur ait une confiance aveugle dans les mots dérisoires du chroniqueur. Histoire qu’il puisse se paumer par la suite en solo, dans quelque chose qui n’appartiendra plus qu’à lui. Le final est clair : si tu aimes les compositions libres de toutes contraintes et les plages digitales aux limites de la noise-bubblegum, ce disque est fait pour toi.

Hati & Z’Ev – Collusion

Voir ici à nouveau ce vieux briscard de Z’EV qui montre à quel point le percussionniste est partout. Logique quand on expérimente à tout-va et qu’on trimballe partout son étiquette de maître du genre. Cette fois c’est avec Hati – duo de percussionnistes actif dans l’expé et dans le multimédia – qu’on retrouve l’Américain pour un disque court et intense.  Trente-cinq minutes au compteur, de quoi assurer une transe lente et fiévreuse sur toute la ligne. Il y a d’ailleurs peu d’espaces inoccupés ici, les gongs résonnent, les peaux changent, les objets cliquent et martèlent sans arrêt. La reverb’ est magnifique, ce qui nous fait dire que ce Collusion est un disque taillé pour la puissance, un truc qu’il faut faire gueuler fort et haut, histoire de s’imprégner véritablement de la moiteur du tout. Un disque mystique, claustro et pourtant magnifiquement aéré. Une semi-improvisation forte, qui alterne merveilleusement bien le rythme, la percussion et les roulements. Le disque fuyant par excellence, qui rampe comme un serpent dans le sable, imprévisible et superbe à voir se déployer. L’expérimental pour ceux qui aiment les sons boisés, les matériaux qui se cognent, se frottent et se construisent.

Zahava Seewald & Michaël Grébil – From My Mother’s House

Il y a probablement beaucoup de façons de parler de ce From My Mother’s House. Ce qui est sûr, c’est qu’aucune ne sera totalement vraie, et qu’à l’inverse le chroniqueur ne sera jamais dans l’erreur. Sûrement parce que ce disque est unique. Sans rentrer dans les détails historiques et dans les faits de construction, cet album est une prose musicale sur la solitude, l’histoire juive, la mélancolie et le ressenti. Une « œuvre-collage », entre le film, la musique contemporaine, le traditionalisme, le poème et le silence. Chaque œuvre est une pièce, où les gens se racontent – en français, anglais, allemand ou yiddish – où les constructions contemporaines revêtent des habits de souvenirs, de chaleur et de tristesse. Un disque déconstruit et fabuleusement cohérent, qui prend le temps d’inscrire toutes ses facettes dans le temps, d’épuiser la matière sonore comme l’espace entre les mots. Une œuvre surprenante, dingue à certains égards, qui balaie un spectre inédit et gigantesque. De quoi se perdre longtemps, et ne plus jamais être seul, au beau milieu des gens heureux d’être tristes. Une pièce majeure que nous sert là Sub Rosa, et l’occasion unique de vous rencarder sur un objet qui dépasse de bien loin le simple cadre musical. Superbe.