Netflix et le rap, une affaire qui roule à défaut d'être convaincante

Netflix et le rap, une affaire qui roule à défaut d'être convaincante

par Aurélien  |   le 04-09-2019

Après de longues années de règne qui ont redéfini notre rapport à la consommation de séries télévisées et de films, on a un peu le sentiment que Netflix est sur une pente descendante en termes de contenus, alternant séries étrangères aux mauvaises ambitions américaines, contenus exclusifs vite consommés ou téléfilms tout juste dignes d’une diffusion en deuxième partie de soirée sur TF1.

Là où la firme de VOD arrive encore à garder la tête hors de l’eau et nous faire vibrer, c’est sur sa capacité à proposer une section documentaire assez fournie et très pertinente, offrant notamment d’excellents contenus musicaux  à l’instar de What Happened Miss Simone?, Fyre, Quincy ou le documentaire sur Off The Wall, ainsi que quelques curiosités qui valent le coup d’œil - on pense ici au très beau concert intimiste de Bruce Springsteen.

Il aurait été toutefois ballot que la plateforme ne s’en tienne qu’aux stars déchues et aux légendes mortes. Bien consciente du potentiel des musiques "urbaines" auprès de la génération Y, la firme s’est cet été emparé de deux exclusivités sur son catalogue déjà bien fourni, et a proposé ce mois-ci le film Les étoiles vagabondes de Nekfeu et Syrine Boulanouar, jusqu’alors uniquement réservé aux salles de cinéma en amont de la sortie du troisième disque de l’ex-membre de 1995 ; puis le documentaire sur Travis Scott, Look Mom I Can Fly, qui suit les pérégrinations du rappeur de Houston entre les parutions de Birds In The Trap Sing McKnight et d’ASTROWORLD l’an passé.

La stratégie porte ses fruits : avec une immense popularité des deux artistes notamment auprès des (plus) jeunes qui ont grandi avec le streaming, les deux documentaires sont des succès commerciaux immédiats. Double effet Kiss Cool, ils ont permis de relancer la machine promotionnelle et donc le compteur à streams, histoire d’asseoir encore un peu plus la notoriété des intéressés - qui n'en ont pas spécialement besoin, faut-il le préciser? De là à dire que ces deux objets filmés sont d’indéniables succès critiques, il y a un palier que l’on ne franchira pas : il y a dans ces deux documentaires un vrai sentiment de complaisance à l'égard des artistes, et même un énorme malaise à les voir évoluer dans des postures bien dans leur époque, avec un fan service dérangeant, dans des contenus extrêmement scénarisés et donc éloignés de la vraie logique documentaire.

Car s’il y a bien quelque chose qui coince dans Les étoiles vagabondes, ce n’est pas "que" son message écologique en carton pendant que la caméra filme le Parisien en Louisiane, au Japon ou en Grèce (Greta Thunberg doesn't like this). Ce n’est pas non plus sa posture de poète maudit absolument insupportable sur la longueur, histoire de justifier ses trois ans d’absence sous couvert de dépression. Non, c’est plutôt que Ken Samaras donne le sentiment de n’avoir strictement rien à dire, et de se foutre royalement de son disque, comptant sur on ne sait trop quel miracle pour s’offrir un retour en grandes pompes. Heureusement, Les étoiles vagabondes est sauvé du naufrage par le joli travail de l’équipe de production autour de lui, qui de toute évidence, paraît bien plus investie que lui.

C’est déjà assez creux chez Nekfeu, ça devient ridicule et insupportable chez Travis Scott : avec Look Mom I Can Fly, on a désormais la certitude que La Flame est un DA correct vite rattrapé par ses ambitions de rockstar, et qui peine à cacher qu'il est un artiste creux et peu humble, juste bon à récupérer ce qui est bon chez les autres pour briller. Si l'idée est d’en apprendre davantage sur les coulisses de cette grosse machine qu’est ASTROWORLD,pas de bol : le documentaire est la plupart du temps un brouillon indigeste, qui se contente d’être un immense prétexte à filmer l’énergie juvénile des concerts de Scott en fosse, là où l’intéressé se contente de hurler dans un micro par-dessus ses bandes, entouré d’un dispositif digne d’une scène de Tomorrowland (et Kylie Jenner jamais trop loin derrière). Paradoxe : Netflix avait également dédié un documentaire dans les mêmes tons à Steve Aoki, le boss de Dim Mak et superstar du monde de l’EDM. Et ça ressemblait moins à une grosse publicité sans fil conducteur, et plus au portrait honnête du mec lorsque les spots des gros festivals s’éteignent. Ils ont même réussi à nous le rendre sympathique, ce qui n’était absolument pas gagné d’avance : on parle quand même d'un triste sire qui envoie des gâteaux dans la gueule de son public à longueur d'année.
  


Et on en revient au constat posé au début de l'article : ce sont deux nouvelles déceptions de plus à mettre à l’actif du géant américain. Un géant qui, de plus en plus clairement, préfère désormais servir la soupe plutôt que récompenser et promouvoir l’audace. Look Mom I Can Fly n’est qu’une immonde publicité d’une heure trente qui conforte à Scott dans son statut de Kanye West de supermarché - même si on lui reconnaît encore une certaine pertinence sur disque. De son côté, si Les étoiles vagabondes ne relève pas tellement le niveau, il a au moins le mérite d’en révéler un peu davantage sur le processus d’écriture de ce disque-fleuve. Les deux documentaires échouent par contre à proposer toute proximité avec les artistes auxquels ils se consacrent, et c’est encore plus vrai si l’on compare ces deux produits à XEU le doc sorti quelques semaines plus tôt, qui lui réussissait à créer du lien avec un Vald franc du collier, sincère et extrêmement drôle.

Pour terminer, on profite de cet article de rentrée bien vindicatif pour vous parler de l’incroyable passage de Kanye West chez David Letterman, qui a quitté NBC pour Netflix il y a deux ans. Dans l'épisode de My guest needs no introduction qui lui est consacré, le rappeur de Chicago propose, une fois n'est pas coutume, une prestation pleine d’humilité et d’honnêteté - notamment sur la question de sa bipolarité. Et ça c’est à voir de toute urgence : qu’on aime ou non le bougre, ça démonte un nombre conséquent de shitstorms autour de sa personne, et ça interpelle davantage en une heure d’émission que dans les trois heures de faux documentaires dont on vous parle plus haut. Et finalement, c'est là qu'on se demande si ce n'est pas sur le terrain de la santé mentale (la vraie, pas celle mise en scène devant des caméras) qu'il y a encore le plus de chose à faire et à dire. Car si on avait eu un très bel exemple avec le documentaire sur Avicii, paru peu de temps avant le décès du producteur suédois, et on se dit qu'un docu qui se consacrerait de la même manière à Mac Miller ou à Lil Peep aurait matière à raconter et dénoncer pas mal de choses de cette industrie de l'entertainment pour laquelle on pleure vite ceux qui partent jeunes, mais où on endort ou instrumentalise tout aussi rapidement les vraies questions qui les ont transformé en étoiles filantes.