Les leçons de 2018 (partie 1)

Les leçons de 2018 (partie 1)

par Jeff  |   le 28-12-2018

La cuvée 2018 des Essential Mix fut un excellent cru

Bientôt trois décennies que Pete Tong assume son rôle de curateur de luxe pour le compte de la BBC Radio 1, bientôt 30 ans que le slot hebdomadaire et très nocturne (1h - 3h du matin dans la nuit de samedi à dimanche) du Essential Mix demeure la référence ultime pour tout amateur de musique électronique qui souhaite la plus juste photographie du clubbing à un instant T. Un instinct de programmation qui brasse toujours aussi large puisqu’il laisse autant d'antenne aux valeurs montantes de l’underground qu’à des DJs plus grand public listés chez Forbes - et c'est précisément parce que ce grand écart lui réussit que l’émission galvanise, année après année, sa pertinence. Et en 2018, la série a prouvé qu’elle savait mettre les petits plats dans les grands, avec un casting à faire pâlir la saga Avengers. Parmi les moments les plus remarquables, on retient le mix fougueux de Lone, bourré de classiques dream house et plus contagieux que sur son DJ Kicks ; on repense à ce moment où Red Axes a définitivement entériné son statut de grosse machine dans nos esprits avec un mix oscillant entre cold rave et big room house ; on repense le regard humide à ces mixes impeccables de technique de Fort Romeau ou Call Super ; et on en place une très grosse pour Motor City Drum Ensemble et Palm Trax qui nous ont régalé avec des sets d’une exigence qui n'altère pourtant pas le plaisir d’écoute immédiat qui en transpire. Si quelques menus ratés sont à déplorer (la sélection très bizarre de Ricardo Villalobos), une chose est sûre : ils ne sont pas assez marquants pour mettre à mal la position monopolistique d’une émission sans réelle concurrence sur les ondes, et qui parvient à tenir la tête haute à Internet et ses live streams par milliers. Bref, ce n’est pas demain la veille que Kim Tong Un va mettre la clé sous la porte. C’est même bien la première fois qu’on souhaite qu’un despote reste en place.

Qui peut s'asseoir à la table d'Idles et leur dire qu'ils ont sorti l'un des meilleurs disques de rock de 2018 ?

King Gizzard est parti en cure de thalasso. La Fat White Family rassemble encore ses neurones. Alex Turner divertit des héritières plus toutes jeunes au bar du Martinez. Ty Segall et les Oh Sees continuent de pondre leurs (très honorables) livraisons annuelles sans même s’éponger le front. Qui reste-t-il donc pour cracher un bon coup dans le gazpacho ? Shame avait bien amorcé l’année mais c’est sans aucun doute Idles qui en a profité pour s’engouffrer dans le pub avec un large sourire et une carabine à plombs. Le terrain avait déjà subi un labourage en règle avec une tournée en première partie de Metz et un balayage intensif des festivals. Lorsque leur petit deuxième, Joy As An Act Of Resistance, s’est pointé à la fin de l’été, leur réputation live avait pris de l’avance et il a bien fallu constater que nous avions tous un peu besoin d’Idles dans nos vies. JOAAOR a beau empoigner tous les sujets voués à dynamiter plusieurs générations réunies autour d’une dinde tiède (immigration, masculinité toxique, deuil, Brexit…), Joe Talbot et ses compagnons d’armes manient suffisamment bien le sarcasme pour ne pas se prendre les pieds dans le paillasson. Certains peuvent toujours grimacer face à l'ingénuité de la démarche (du "snowflake oi", comme les a qualifiés un critique du Guardian), de notre côté, on saluera l’optimisme derrière la hargne. Au final, le résultat est là : les convertis se multiplient comme des lapins, leur tournée automnale s’est jouée à guichets fermés pour se conclure sur un concert magistral au Bataclan et l’album s’est infiltré dans la plupart des tops de fin d’année. Ne leur manquent plus que les services d'un médecin peu scrupuleux pour leur oxygéner le sang avant de reprendre la route en 2019.

Entre Kendrick Lamar et Coldplay, Deafheaven a reçu une nomination aux Grammys.

Si l’on peut raisonnablement penser que d’année en année, le jury des Grammys semble se contenter de scroller sur les tendances Youtube pour établir sa liste de nominations, on retrouve heureusement quelques choix dont la pertinence n’est pas forcément discutable. Alors que pour cette 61ème édition, l’instance qui représente l’industrie musicale américaine a encore choisi de mettre les poids lourds du hip-hop et de la pop sous les spotlights et que l’intérêt du public semble inversement proportionnel à la longueur de cette cérémonie aussi passionnante qu'un Caen - Angers (84 catégories !), quelques indices nous laissent croire que tout n’est pas encore foutu. Cette année, c’est surtout la nomination de Deafheaven dans la catégorie « Meilleure Performance Metal » qui nous emplit de joie. Pourquoi ? Parce que le groupe vient avec son 4ème album, Ordinary Corrupt Human Love, de sortir l’un des tous meilleurs disques metal de 2018. Parce qu’en 10 ans d’activité, Deafheaven n’a cessé de grimper les échelons pour se voir aujourd’hui être quasiment reconnu comme un groupe mainstream, ce qui n’était pas gagné vu la musique proposée par une bande de gentils dandys californiens qui en a pas mal chié - on peut arrêter le débat TRVE Black Metal vs Hipster Black Metal siouplé ? Parce que les choix artistiques et la discographie du quintet de San Francisco forcent le respect aussi. Et surtout parce qu’après avoir couronné sur les 10 dernières années des antiquités comme Slayer, Metallica, Judas Priest, Iron Maiden, Black Sabbath et Megadeth, il est temps que les Grammys accordent à cette nouvelle génération de musiciens moins populaires mais non moins talentueux, une certaine reconnaissance. Nous, on y croit dur.

Le marketing, entre cache-misère et meilleur ennemi des artistes.

Comment ne pas aimer Angèle ? C’est une question qu’il appartient de se poser, puisque toute cette année on s’est un peu demandé si on nous en a vraiment laissé le choix. Encore inconnue un an plus tôt, la petite sœur de Romeo Elvis a été partout en 2018, des capsules vidéo de ta timeline Facebook jusqu'aux salles de concert où joue ton rappeur préféré. La projection est tellement belle que même sans jeter une oreille à son disque, on a envie de l’aimer – alors que le talent est quand même loin d’être en phase avec le degré d’exposition dont bénéficie la belle Bruxelloise. Mais ce qui lui arrive est loin d'être une première ou un cas d’école : c’est ce même marketing plus agressif qu'un tackle de Sergio Ramos qui a poussé Moha La Squale à sortir un Bendero bien trop long, alors qu’il aurait pu prendre le temps de se raconter par formats plus courts – mais bon, sur les plateaux télé on préfère dire qu’il fait le cours Florent pour mieux faire oublier qu’il est rappeur à la base. Même Christine & The Queens n’a pas échappé à cette tendance dont la lourdeur n'a d'égal que le back catalogue de vannes de Jean-Marie Bigard, avec ce créneau faussement progressiste qui l’emmène sur un terrain où, si tu ne l’aimes pas, tu es nécessairement un machiste convaincu ou un nazi qui s’ignore – tout en la faisant passer pour une artiste confirmée, alors qu’elle n’a sorti que deux disques et a encore beaucoup de choses à prouver. Une certitude en tout cas : si cette tactique est responsable de quelques-uns des plus gros succès francophones de l’année, l’indigestion qui se dessinait nous a plutôt poussés  à éviter ses disques, ou de partir sur un a priori négatif qui a la peau dure.

DEEWEE is here to stay, bitches.

DEEWEE, ça fait des années qu'on vous en parle. Des années aussi qu'on a bien des difficultés à dire du mal de la structure fondée en 2015 par Stephen et David Dewaele et inaugurée avec une sortie d'un de leurs projets sous alias, le Drie/Twee de Klanken. Cette première référence porte pourtant le code catalogue DEEWEE002. Mais ça, c'est parce que DEEWEE001 n'est pas un EP ou un album, mais bien l'incroyable studio gantois des deux frères. Et ce petit fun fact en dit long sur l'idée que se font les deux de Soulwax de DEEWEE : si d'aucuns (nous y compris) auraient pu voir là-dedans une chouette récréation entre des activités autrement plus rémunératrices, il apparaît que le travail qu'ils supervisent de A à Z dans les DEEWEE Studios a vocation à s'inscrire dans la durée, et à structurer l'œuvre de deux gars pétris de talent qui auraient tout aussi bien pu passer le reste de leur carrière à cachetonner sur un back catalogue et une légende. Mais non, ces deux-là ont le nez bien trop creux pour en rester là, et une culture musicale bien trop vaste pour ne s'en servir que comme d'un simple musée. Alors en 2018 DEEWEE a poursuivi son développement. D'abord en s'amusant et en prenant du plaisir (comment ne pas interpréter autrement l'album Essential ou cet hommage décalé à Moodymann), ensuite plaçant intelligemment ses pions pour terminer l'année en sortant le "Paténipat" de WWWater, soit le genre de tube de poche qui en dit long sur les ambitions d'un label et d'une équipe qui a les dents bien plus longues qu'on ne l'imaginait. Mais franchement, il faudrait être un sacré connard pour s'en plaindre.