In Dust We Trust #10

In Dust We Trust #10

par Jeff  |   le 12-03-2020

À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD lance In Dust We Trust, sélection vaguement trimestrielle de ce qui a attiré notre attention.

Break The Limits

Parts 1 - 3

Par pure paresse, nous n’avons pas produit de classement de meilleures rééditions de 2019. A posteriori, les regrets sont réels tant la série In Dust We Trust est dynamique et, et c’est la partie moins visible de l’iceberg, résulte d’un vrai travail d’écrémage.

Tout cela pour vous dire que dans une première ébauche dudit classement, c’est la compilation 30 Years of Rage qui trônait tout en haut de celui-ci. Cette photographie d’un moment charnière de la vie nocturne londonienne regorgeait de tubes et nous faisait regretter de ne pas avoir eu 20 ans en 1990, quand Fabio et Grooverider écrivaient l’histoire derrière les platines du Heaven, mythique club logé près de la gare de Charing Cross. Et si aucun titre de Break The Limits n’était présent sur la compilation évoquée plus haut, on n’imagine pas que leurs disques aient été absents du flight case des deux zozos.

Car c’est dans cette même dynamique londonienne où house, breakbeat, early hardcore, acid house et drum’n’bass cohabitaient dans un extatique bordel, que s’inscrivent les trois rééditions de Break The Limits parues ces derniers mois sur Musique pour la danse, label sœur de Mental Groove – fascinant pour sa capacité à faire le grand écart entre les genres, passant du drone de France à un side project trance d’Orlando Voorn puis des mantras neo-trad de Sourdure.

Et donc, entre mai 2019 et janvier 2020, Mental Groove a réédité trois EPs du duo et qui sont considérés comme cultes par toute une frange de la population anglaise qui a adoré mouliner des bras dans un océan de lasers verts à l’entame des années 90s. Et c’est vrai qu’à l’écoute de ce triptyque, difficile de ne pas imaginer l’effet que pouvaient avoir des titres comme « Ever Changing Tones » ou « Energy Flow » (du proto-The Fat of The Land) sur des gens qui, en plus d’être probablement sur une autre planète pour les raisons que l’on imagine, devaient avoir le sentiment de vivre quelque chose d’unique, similaire à ce qu’ont pu ressentir les Berlinois qui foutaient les pieds pour la première fois au Tresor ou les chanceux qui réussissaient à passer les portes du Paradise Garage.

INTENTA

Experimental and Electronic Music from Switzerland (1981-1993)

Quand on parle de la Suisse, on a tous les mêmes images en tête, non ? Ses lacs, ses montagnes, son post-punk et ses expérimentations à foison. Ah, surprenante Helvétie. Il faut dire que s’il y a un pays qu’on oublie un peu musicalement, c’est bien celui-là. Coincée entre la France, l’Italie et l’Allemagne, et partagée culturellement et linguistiquement entre ces trois régions, elle a plutôt tendance à se nourrir de ce qui provient de ses voisins. D’où le bon coup du label genevois Bongo Joe Records, qui a toujours du flair pour capter les impardonnables oublis des autres pays, et qui a décidé pour une fois de taper dans ce qu’il y avait à ses pieds.

Avec l’aide du label basque Décalé. est née une anthologie dont on ne comprend le projet qu’après l’avoir écoutée. INTENTA n’est pas une compilation de musiques expérimentales électro-acoustiques – dont la Suisse regorge pourtant, entre les Hans Lehmann, Arthur Honegger et Karol Beffa pour ne citer qu’eux. INTENTA est le récit d’une décennie pendant laquelle la musique suisse a complètement explosé. Plus d’artistes, plus de genres, mais aussi un spectre radicalement plus large, empruntant au post-punk, à la musique expérimentale, et à une musique électronique populaire relativement naissante. On trouve alors de tout dans cette compilation : de la variété à la Serge Gainsbourg mélangée à de la synth-wave, de la musique classique mélangée à de l’électronique, de la pop, ou un semblant de techno. Et pourtant l’unité est là, dans le lieu et l’époque que partagent ces artistes, mais aussi dans une ligne rouge qui sous-tend l’ensemble : la Swiss Touch ?

France Gall

Baby Pop / 1968 / Poupée De Cire, Poupée De Son

Et c’est là que tu te dis que le monde de la réédition est quand même complexe, et que les hypes sont tout de même assez étonnantes. Entendons-nous : on n’est pas venus pondre un papier pour dire que France Gall faisait de la musique de merde, mais il y a quelque chose d’assez intrigant dans cette boucle de la hype.

La chanteuse parisienne n’a en réalité jamais vraiment quitté les esprits en France, puisqu’il n’y a eu qu’une dizaine d’années entre son dernier album (2005) et sa mort (2018). De plus, France Gall, c’est aussi par extension Michel Berger, Serge Gainsbourg ou Johnny Haliday; bref, on ne peut pas dire qu’elle soit un jour tombée dans l’oubli. Sauf que depuis quelques années, par l’intermédiaire des Etats-Unis ou de l’Angleterre, ceux et celles qui la redécouvrent se font une joie d’en faire une chanteuse oubliée, et comme on se ramasse immanquablement – impérialisme américain oblige - les délires de nos congénères anglophones, voilà qui amplifie une hype un peu absurde pour nous.

Ceci étant dit, cette chanteuse qui appartenait relativement au passé mais dont on n’ignorait pas du tout la carrière va probablement bénéficier du traitement dithyrambique de Jack White et de son label Third Man Records. Pas comme une artiste qui sortirait de l’oubli, mais comme une artiste à laquelle on pourrait penser non plus en termes de gros tubes radiophoniques, mais comme une véritable créatrice d’albums, avec leur unité et leurs surprises. C’est évidemment 1968 qui sort du lot, avec un joli syncrétisme du yé-yé et du flower power indien à la sauce Beatles. En somme, ce qui apparaissait uniquement comme un gros bruit pour pas grand-chose, pourrait bien être, finalement, une jolie opportunité de bouger légèrement son regard sur cette grande artiste de la pop française.

Fred A.

De Angst Voorbij

Là où tout artiste désireux de percer s’implante logiquement dans une capitale ou une ville importante, Ziggy Devriendt a pris le chemin inverse : alors qu’il avait émigré à Gand, il a décidé de retourner s’installer à Ostende, sa ville natale et pas vraiment l’idée que l’on se fait d’un pôle culturel majeur – sauf si l’idée que vous vous faites d’une bonne soirée consiste en un concert de Texas ou d’un cover band de Pink Floyd dans la salle de concert du casino.

Là, il admet prendre un certain plaisir à regarder « ces jardins et ses arrière-cours d’un ennui typiquement flamand ». Dans cette optique, on comprend tout à fait qu’il sorte un disque comme celui de Fred A. sur son label Stroom, pour lequel il réalise depuis 2016 un travail d’exhumation absolument remarquable, et remet au goût du jour des personnages importants – mais oubliés – de l’underground belge. Après Alain Neffe (An Introduction Into The Insane World of Alain Neffe en 2016) ou Benjamin Lew (Le personnage principal est un peuple isolé l’année dernière), celui qui s’est aussi taillé une belle petite réputation aux platines sous le nom de Nosedrip nous invite à découvrir le travail de Gerry Vergult.

Sous son alias Fred A., ce Flamand grand amateur de synthwave blafarde et de post-punk cafardeux a ouvert bien grand une porte un peu rouillée offrant un accès direct sur ses entrailles. Courte anthologie résumant une carrière très brève, De Angst Voorbij (oui, tout est chanté en néerlandais) est le genre de disque qui ferait passer l'album de De Ambassade pour un best of de la Compagnie Créole, et dégage un sentiment parfois très oppressant, similaire à celui ressenti à l’écoute des deux compilations Kale Plankieren éditées par les Hollandais de Knekelhuis. Disque de saison ? Assurément. D’ores et déjà l’une des meilleures rééditions de 2020 ? Très certainement.

The Star Beams

Play Disco Specials

Dans le cadre d’un dossier comme celui-ci, suivre l’actualité de Mr. Bongo tient de la réjouissante banalité. En effet, month in month out, le label anglais enchaîne les rééditions de disques qu’ils nous vendent comme des « classiques oubliés » ou des « pépites introuvables ». Et qui, fort souvent, le sont vraiment. Au final, la seule interrogation réside dans le fait de savoir si la prochaine référence du catalogue sera plutôt portée sur l’Amérique latine ou l’Afrique noire, les deux territoires de prédilection de monsieur Bongo.

Une réjouissante banalité donc, même si pour une fois, on a droit à un peu de variété, avec deux disques qui ne sortent pas des habituels circuits brésilien, ghanéen ou nigérian, mais bien d’Afrique du Sud. Si le Modiehi de Marumo est chouette mais vaut surtout pour l’irrésistible « Khomo Tsaka Deile Kae ? » qui figurait déjà sur la compilation Next Stop Soweto : vol. 4 éditée par Strut, le Play Disco Specials des Star Beams est lui à classer dans la catégorie indispensable. Fruit d’un long travail de recherche d’une copie originale nécessaire pour la réédition, la seule existence de ces quatre titres (dont « Disco Stomp » est déjà un classique du niveau d’un « The World Is A Ghetto » chez les fieffés selectas) est une raison de plus de penser que Mr. Bongo est aussi important dans notre vie que Fox News dans celle de Donald Trump.

En quarante minutes de grossissime nouba disco / jazz / funk, cette troupe d’inconnus se livre à une impeccable leçon de groove avec une générosité, une aisance et une simplicité qui laissent à penser que ces types coulent de jours paisibles sans trop se douter qu’à des milliers de kilomètres de là, il y a des types comme nous qui payeraient cher pour les avoir vus démonter les clubs du Cap ou de Johannesburg au mitan des années 70.

Akiko Yano

Gohan Ga Dekitayo

Akiko Yano a eu une chance folle : intégrer le groupe qui accompagnait le Yellow Magic Orchestra en tournée. Et bien qu’on puisse dire que dans sa courte existence le trio composé de Haruomi Hosono, Yukihiro Takahashi et Ryuichi Sakamoto n’a pas vraiment connu de baisse de régime, il a également connu des périodes particulièrement fastes. Et l’année qui a coïncidé avec la sortie de Gohan Ga Dekitayo peut être considérée comme un sommet créatif de l’entité tokyoïte : l’année 1980 se situe pile-poil au milieu de deux albums importants du YMO, le classique Solid State Survivor en 1979 et BGM en 1981, certes plus inégal pas avare en coups de maître.

Du coup, la présence du groupe dans son intégralité sur Gohan Ga Dekitayo (et de Sakamoto à la co-production) doit être considéré comme un facteur déterminant dans votre décision d’écouter ce disque plutôt que le dernier Tame Impala. En effet, partout sur celui-ci, on y retrouve la versatilité d’un Yellow Magic Orchestra capable de magnifier les canons de la pop comme d’écrire certains des plus importants chapitres de l’electro-pop, tout cela au service d’une chanteuse que l’on compare un peu partout, et à très juste titre, à une version nippone de Kate Bush. Et même si la présence du YMO contribue évidemment la réussite du disque, il faut aussi souligner combien Akiko Yano parvient à être la véritable star sur celui-ci – d’ailleurs, elle ne recule devant aucun sacrifice pour cimenter sa position dominante, allant jusqu’à reprendre le « Tong Poo » du Yellow Magic Orchestra, et de nous le proposer sous un jour totalement différent.

Et dire qu’il aura fallu attendre 40 ans pour qu’un disque de ce calibre soit édité en dehors de ses terres d’origine – on en profite d’ailleurs pour jeter quelques fleurs aux Parisiens de Wewantsounds, qui nous avaient déjà régalés l’année dernière en rééditant le premier album solo de Ryuichi Sakamoto, Thousand Knives Of, dont on vous avait parlé dans le précédent numéro de ce dossier. Pour le coup, l’expression « ne pas bouder son plaisir » prend tout son sens.

Priscilla Ermel

Origens da luz

S’il y a bien une chose qui ne recule jamais dans la musique des 20e et 21e siècles, c’est le goût pour le dépaysement. L’appel de l’Inde, de l’Afrique, ou même des terroirs oubliés sous nos pieds, ce n’est rien d’autre que notre histoire musicale. Et alors que la plupart des artistes en jouent comme d’un ornement, d’une inspiration ou d’un vague rappel, Priscilla Ermel a décidé de simplement partir loin. Profondément troublée par l’ennui que lui provoquait la musique occidentale de son époque, la Brésilienne a suivi le chemin tracé par ses études d’anthropologie et de fuir l’Ouest. Avec les populations qui vivent dans la forêt amazonienne d’abord, puis en Chine, où elle a pu suivre un enseignement philosophique et musical poussé.

De ses voyages et de ses aventures intellectuelles, fleurit une musique qui ne ressemble à aucune autre, pas tant par son hermétisme que précisément par son syncrétisme. Celle qui sera également la cheffe de file du collectif Outro Tempo fait entendre de tout et sous toutes les formes : les mondes se regardent, les musiques s’accordent mais en ne laissant jamais oublier les terres de leur création. Habilement réédité par Music From Memory, Origens Da Luz se fait la synthèse d’un travail mené entre 1986 et 1994. A écouter d’urgence, pour écouter autre chose.