De l'importance de Jonny Greenwood pour le cinéma en 10 titres

De l'importance de Jonny Greenwood pour le cinéma en 10 titres

par Hugo  |   le 01-03-2018

Jonny Greenwood est quelqu’un de discret. Chanceux celui qui peut prétendre avoir déjà aperçu son visage sur scène. Son attrait pour l’ombre, exprimé par cette manie de cacher son faciès derrière une frange qui n’en finit pas, explique la modeste notoriété de sa carrière solo.

Mais ça c’était avant. Le guitariste de Radiohead a de grandes chances de remporter un Oscar ce dimanche pour son travail sur Phantom Thread, sorti sur les écrans européens le 14 février dernier. Dans sa course pour la statuette, il sera en compétition avec Hans Zimmer, John Williams ou encore Alexandre Desplat. Rien que ça.

Quiconque s’est penché un minimum sur la carrière de compositeur de Jonny Greenwood ne peut qu’attester de la clarté de sa patte, automatiquement identifiable à l'image d'un Danny Elfman. Pourtant, son pedigree lui offre une multiplicité de registres incomparables. Vulgarisateur idéal de musique classique, ses partitions pour le septième art n’en lorgnent pas moins vers le folk, le jazz, le rock psychédélique ou la musique électronique.

Voici donc un top 10 subjectif et argumenté de ses plus belles compositions pour le cinéma. Il y sera beaucoup question de magnétisme, d’ondes Martenot et d’un certain PTA.

10. ''Splitter'' (film: Bodysong) 

Bodysong est un objet curieux, une allégorie du cycle de la vie à travers le prisme de ses rites initiatiques. Composé exclusivement d’images d’archives ethnologiques des 5 continents, il offre un matériau propice à la variété du répertoire de Greenwood. Référence revendiquée de Radiohead, c’est l’esprit de Charles Mingus qui est invoqué sur ''Splitter'', dans une complainte hard bop qui fait écho au final de ''National Anthem'', paru 3 ans plus tôt sur Kid A.

9. "Amethyst" (film: Inherent Vice)

Le spleen, ce vice inhérent à la musique de Radiohead est également palpable dans l’œuvre solo de Greenwood. Délestée de l’influence neurasthénique de Thom Yorke, elle profile ici des lignes plus lumineuses, enclines à l’espoir. A ceux qui douteraient encore de ses talents de guitariste, la douceur de cet arpège finira peut-être de vous convaincre.

8. ''House of Woodcock'' (film: Phantom Thread)

Malgré les dithyrambes unanimes dont il a fait l'objet, Phantom Thread a surpris son auditoire par son formalisme épuré. A l'unisson du classicisme de cette œuvre, les partitions de Greenwood sont empreintes de l'imagerie de la période antique du cinéma. Elles épousent la romance entre Daniel Day Lewis et Vicky Krieps dans toute sa perverse ambivalence. C'est dans ses moments d'allégresse qu'elle s'exprime avec le plus grand raffinement , comme ici sur ''House of Woodcock'', où elle se montre aussi généreuse en endorphine qu'une aisselle de clubber.

7. ''Spooks'' (film: Inherent Vice)

Ceux qui prétendent avoir compris ce film sont rien que des mythos. Garanti 100%. Il y a rien dans la vie de moins compréhensible que ce film. A part peut-être vice caché, le livre dont il est tiré, écrit par ce grand paranoïaque de Thomas Pynchon. ''Spooks'' s’inscrit naturellement dans le décor lysergique de cette enquête policière hippie, grâce au concours de Supergrass et aux accointances de Greenwood avec le psychédélisme (la preuve ici, et , et aussi ici). Pas mal pour une relique psychobilly de la tournée 2006 de Radiohead.

6. 'Untitled' (film: A Beautiful Day)

Après We Need to Talk about Kevin (le film à l’origine de la pandémie de vasectomie de 2011), Greenwood collabore à nouveau avec la réalisatrice Lynne Ramsay en 2017 sur A Beautiful Day. Au-delà du spectacle violent de la musculature hypertrophique de Joaquin Phoenix, la courte vidéo qui suit offre un bon échantillon de la touche du compositeur sur ce long-métrage, qui évoque les influences passéistes de Broadcast et quelque chose de plus analogique et malsain, entre Beak> et Gesaffelstein.

5. ''The Split Saber'' (film: The Master)

Dans ce top, 7 titres sont issus de films de Paul Thomas Anderson, qui ne peut plus se passer de Jonny Greenwood depuis There Will Be Blood. Le virage esthétique enclenché dans la filmographie de PTA à partir de ce moment là est indissociable de l’influence du natif d’Oxford. L’alliance de ses partitions avec la magistrale direction d’acteurs et le sens de la photographie du réalisateur de Magnolia explique l’hypnotisme abstrait de ses œuvres récentes. L’histoire retiendra que c’est empreint du magnétisme de cette symbiose que The Master offrira à feu Philip Seymour Hoffman l’un de ses derniers grands rôles.

4. ''Prospectors Arrive'' (film: There Will Be Blood)

Aujourd’hui, ce score déteint dans la carrière de son auteur par son austérité et un formalisme tragique qui confère à son inouï matériau de base un caractère aussi brutal qu’implacable. Malgré tout, on voit poindre à l’horizon de ce grand hymne à la violence historique des Etats-Unis quelques fulgurances de délicatesse inespérée, comme l’attestent par exemple les divagations de ce piano volage à partir de 2:43.

3. ''The Hem'' (film: The Phantom Thread)

Les influences de l’Anglais se situent essentiellement dans les périodes modernes et contemporaines, Steve Reich en tête. La patte de cet instigateur historique du courant électronique se ressent dans la façon avec laquelle Greenwood traite le séquençage du cours motif musical de ''The Hem'', amplifiée par la puissance lyrique du London Contemporary Orchestra.

2. ''Adrian Prussia" (film: Inherent Vice)

Jonny Greenwood a toujours claironné faire usage des ondes Martenot pour compenser son inaptitude à chanter, cet instrument produisant le son le plus proche de la voix humaine. Dans le sillage d’Olivier Messiaen, c’est avec Radiohead qu’il a popularisé cette invention Française vieille de 90 ans (le plus vieil instrument de musique électronique après le thérémine). Remarquez ici la subtilité de la progression, qui donne à la paranoïa du narrateur d’Inherent Vice tout le crédit nécessaire pour partir dans les pires divagations.

1. ''Moon Thrills'' (film: Bodysong)

D’ondes Martenot il est toujours question ici, grâce à une de ses utilisations les plus efficaces de l’histoire de la musique contemporaine. Jugez par vous-même la clarté de son expression, aérée, toute en suspension. ''Moon Thrills'' n’est rien d’autre que le frère caché de ''Pyramid Song'', pièce maitresse du diptyque Kid A/Amnesiac.