Serge Coosemans

cuisiné par Jeff le 11 février 2015 | publié le 11 février 2015

Dans le microcosme de la presse belge francophone, tout le monde a son petit avis sur Serge Coosemans. D’un côté il y a les fans : ceux qui célèbrent son sens aigu de la répartie, ses dézinguages en règle, ses fulgurances quotidiennes sur Facebook, sa mauvaise foi crasse et ses avis exagérément tranchés. De l’autre il y a les haineux : ceux qui voient en lui un aigri pathologique, un mal baisé de première, un mec qui prétend avoir tout vécu et un pauvre type qui use et abuse du raccourci facile.

Pour avoir discuté avec l’intéressé et pour avoir été en contact avec lui, on préférera sa ranger dans la première catégorie. Puis le mec est forcément sympa. La preuve, il a accepté à une époque de rejoindre l’équipe de GMD le temps de quelques piges remarquées – ce zéro pointé pour M.I.A. restera dans les annales du site. Aujourd’hui à la tête de Brolcast et des Sortie de Route pour Focus/Vif notamment, Serge Coosemans quitte le nid douillet des Internets pour se frotter au monde impitoyable de l’édition avec la sortie sur La Muette de son Glossaire du DJ.

Ce Glossaire du DJ, c’est un ouvrage plutôt intemporel dans ses choix et finalement très didactique, qui couvre avec beaucoup d’humour et pas mal de second degré une activité qui est aujourd’hui devenue l’un des business les plus rentables au monde. L’occasion de sonder Serge Coosemans au travers de questions finalement assez simples mais dont les réponses en disent long sur le regard que porte ce sympathique zievereir sur le monde de la nuit et du deejaying.

Le dj qui t’a donné envie de t’intéresser à la musique électronique ?

Vers 13-14 ans, en plein boom des radios libres, j'étais complètement dingue de l'émission d'Etienne Vercouter, alias DIP, sur SIS International. C'était une programmation vraiment étrange, avec plein de remixes bizarres de Frankie Goes To Hollywood, du white funk, de l'electro bien barrée, des faces B complètement pétées de Depeche Mode et de Duran Duran. DIP parlait peu. Je ne me rappelle pas si c'était mixé ou non mais je garde vraiment l'impression d'un flow de beats et de sons bizarres. Aujourd'hui encore, je reste admiratif de ce mec, qui est aussi l'une de mes influences majeures. C'est vraiment un héros oublié des ondes. Notre Electrifying Mojo d'Ixelles-Nord à nous, haha.

Plus tard, vers 17-18 ans, quand j'ai commencé à vraiment sortir la nuit, j'allais surtout à La Gaité, à Bruxelles. Ce n'était pas une boîte forcément bien considérée. Les « vrais » préféraient plutôt aller au Garage et au Mirano. On reconnaissait toutefois à La Gaité une force majeure : son DJ, Eric B, qui allait plus tard se faire appeler Eric Powa B et même jouer sous son vrai nom, Eric Beysens. Il avait sa routine, un peu toujours les mêmes séquences, mais c'était de la pure dinguerie. Il enchaînait les Cramps, Fad Gadget, James Brown, Gainsbourg, Neon Judgement, du raï, Depeche Mode, de la new-beat et de l'acid sans que cela ne sonne jamais décousu. L'ambiance, le ton, restaient toujours bizarres, camés, sexe, dark mais avec tout de même aussi pas mal de second degré. Je me fous de ce qu'Eric a fait plus tard, mixer de la house accompagné d'un saxophoniste notamment, mais en 86-88, ce mec était pour moi un véritable dieu des platines. La musique qu'il passait a d'ailleurs assurément marqué mes propres goûts au fer rouge. Je lui dois mon éducation de base en quelque sorte, que cela soit en rock, en electro, en funk décalé, en EBM et en acid-house.

La ville dont la vie nocturne t’as le plus fait frissonner ?

Je ne suis pas un grand voyageur et quand je voyage, il est en fait assez rare que je sorte vraiment la nuit. En fait, assez bizarrement, parce que la réputation de la vie nocturne locale est tout de même particulièrement sinistre, je me suis toujours éclaté comme un dingue à Paris. Il faut dire que ça a toujours été salement punk, imprévu. Le genre de plan à la Poelvoorde : le sage apéritif qui part totalement en sucette et 12 heures plus tard, après avoir foutu le boxon dans 14 bars différents, tu réveilles tout l'hôtel en surjouant au Belge, complètement pété et complètement hilare. J'ai des dizaines de souvenirs du genre. A Berlin, Barcelone ou Londres, j'ai par contre toujours été beaucoup plus sage, suivant davantage les codes de la nuit, au risque d'un peu me faire chier, forcément. Sinon, je crois que pour sortir, Istanbul, c'est vraiment la claque. C'est un gros fantasme depuis que l'on m'en a dit le plus grand bien, en tous cas.

Le club où tu rêverais de pousser quelques disques ?

Je n'en ai rien à foutre de pousser des disques en club. Un bistrot pourri à l'ambiance bien déglingosse me convient bien davantage.

Le repère de choix à Bruxelles pour aller te péter la ruche sur du bon son ?

Je n'ai pas vraiment de point de chute spécifique à Bruxelles pour aller m'éclater sur du gros son. Par contre, je fais confiance aux organisateurs de ma « mouvance » et de ma génération pour me donner envie de sortir de chez moi : Geoffroy Mugwump et Pierre Pevée à la Leftorium, Gilles Vanneste pour l'ensemble de son œuvre, Rodolphe du Chaff, le Café Central, Elzo Durt, Marc Jacobs au Bozar, Darko, mes amis d'Unrezt et de Thin Consolation...

Le titre ultime pour te faire descendre sur le dancefloor avec ton slibard sur la tête ?

J'ai des réflexes pavloviens dès que le DJ passe "Coitus Interruptus" de Fad Gadget, "Human Fly" des Cramps, du Neon Judgement de la grande époque ou n'importe quel méchant trax d'acid-house bien salace et homo-érotique de 1985-1987.

Le dj le plus surestimé du moment ?

Bah, on surestime bien 90% des têtes de pipe du milieu. Les gens se focalisent sur Guetta ou Skrillex mais il y a des containers entiers de baffes qui se perdent. Plutôt que des noms, ce sont plutôt des tendances bien pourries qui me donnent surtout envie de flinguer. L'excellent DJ techno qui se déguise et va jouer « au second degré » de l'eurodance abominable et du R&B complètement naze. Le mec qui est applaudi pour son ouverture d'esprit parce qu'il cale Tori Amos ou Radiohead dans un set sinon essentiellement deep-house. Le gars qui se la pète jazzy parce qu'il ajoute des samples de trompettes ou de slap-bass sur du bête beat à 125 BPM.

Le dj que tu as le plus envie de voir en 2015 ?

Manfredas.

La chose qu’on devrait interdire dans tous les clubs du globe ?

Rien, en fait. Le club où tout est possible, y compris le transgressif, reste tout de même pour moi une sorte d'idéal.

Le pire truc qui soit arrivé au monde de la nuit ces dix dernières années ?

La réponse à cette question est tellement complexe qu'elle mériterait un autre bouquin. C'est d'ailleurs un thème récurrent de Sortie de Route, la chronique que je tiens pour le site du Focus Vif chaque lundi. En gros, j'estime que ça ne va pas fort pour le monde de la nuit depuis quelques années. A cause de la gentrification des quartiers où l'on sort et des politiques urbaines et sécuritaires mais aussi à cause des normes sanitaires, de la mauvaise qualité des drogues, de la cherté des transports, d'une certaine stagnation culturelle dans le domaine de la musique électronique, bien évidemment aussi à cause de la crise économique et de ce sentiment omniprésent de guerre mondiale de basse intensité... Je ne peux pas pointer un truc « pire » que les autres mais il y a assurément une concordance de facteurs qui fait que ce n'est actuellement pas la meilleure période qui soit dans l'histoire du clubbing.

Le mix le plus zinzin qu’on peut dégoter sur le Net ou dans le commerce ?

C'est déjà vieux mais un truc que j'ai trouvé vraiment zinzin, c'était le mix de D/R/U/G/S où il a ralenti et séquencé plein de passages de morceaux d'eurodance vraiment nulle pour en sortir une sorte de new-beat hypnotique et hystérique, avec plein de montées vraiment monstrueuses.

Le dj tombé en désuétude que tu aimerais voir revenir à la mode ?

Soyons francs, soyons cruels : si un dj tombe en désuétude, c'est qu'il ne comprend plus rien à l'esprit de l'époque, qu'il n'arrive plus à surprendre, à se renouveler, à séduire. Ça me plairait éventuellement de voir de vieux deejays oubliés apporter une vision décalée sur quelque-chose de neuf ou raconter longuement leur histoire mais ça ne m'intéresse vraiment pas qu'ils redeviennent à la mode avec leurs vieilles recettes. Je n'irais jamais à une soirée où Eric B, par exemple, rejouerait ses séquences de La Gaité exactement comme il le faisait en 1987. C'est pour moi le même genre de trip mortifère que Sonic Youth rejouant sur scène Daydream Nation dans son entièreté et dans l'ordre de l'album ou Hollywood produisant à la pelle des remakes trahissant complètement l'esprit des films originaux. Un très gros DON'T, en d'autres termes, haha.

L’entrée que tu as oublié de mettre dans ton bouquin.

Paris Hilton, bien évidemment !