Para One

cuisiné par Aurélien le 3 juillet 2012 | publié le 25 juillet 2012

Mûrir ses projets, ressentir le besoin de dire quelque chose avant de s'engager dans un album. A écouter Para One, on croirait avoir affaire à un éternel insatisfait en quête du beat parfait. Et pourtant, c'est bien au prolifique co-fondateur de Marble que l'on a parle en ce grisâtre jour de juillet, et il semble ne pas tarir d'éloges sur le phénoménal chemin abattu par son jeune label, ou même sur son excellent troisième album Passion. Reçu à quelques pas du studio où il laisse continuellement éclater sa créativité, le bougre est d'ores et déjà installé, une cigarette entre les doigts, et n'attend plus que notre micro pour revenir sur une dizaine d'années de carrière, son dernier rejeton, ou encore sa vision bien trempée de la musique.

Désarmante de sincérité et d'entièreté, l'interview virera à la discussion pendant près d'une heure, ne laissant à votre serviteur un respect plus prononcé que jamais pour le bonhomme. Et surtout une interview-puzzle tellement riche qu'il n'a plus su où donner de la tête 48 heures durant. Morceaux choisis. 

GMD : Faisons un peu le point sur Passion trois semaines après sa sortie ?

Para One : Ben écoute, pour l'heure tout se passe super bien. Je te dirais même que ça ne pouvait pas mieux se passer : Passion a reçu un accueil hyper chaleureux, et surtout, comme je le pressentais, ça a réagi tout de suite, de façon très fluide. Exactement à l'image de l'album en fait : tout le long j'avais une idée simple, claire, je voyais exactement comment l'exprimer et j'ai foncé pour faire ça de la façon la plus autonome et la plus sincère possible. C'était tellement limpide qu'il y a eu assez peu de place pour le doute. J'entends par là que si je peux douter sur le son d'une caisse claire, je ne peux pas me le permettre sur le sens véritable que je veux donner à mon album. Le fait aussi que ça se soit fait dans un studio comme celui-ci, où on est entre potes avec toute l'équipe de Marble, a contribué à rendre ce projet, au même titre que tous les autres du label, vraiment super excitant. Il y a une saine émulation et c'est une chance incroyable qui t'épargne une pression énorme.

GMD : C'est vrai qu'on te retrouve très accompagné depuis le lancement du label, que ce soit sur maxis ou même sur Passion. On est assez loin du Para One intégralement seul d'Epiphanie, dont tu sembles vouloir parler de moins en moins.

Para One : Mine de rien, ça fait six ans qu'Epiphanie est sorti, et j'ai naturellement tendance aujourd'hui à privilégier d'autres points de référence, plus récents. Pour être honnête, j'en avais tellement parlé à sa sortie que fatalement j'en ai eu marre que l'on ne conserve que ce projet en tête au détriment d'autres. Passion arrive donc à point nommé puisqu'il me permet de redéfinir beaucoup de choses sur ma musique en solo et d'avoir un nouveau point de référence qui agit comme un reflet du moment. Il est même assez à part dans ma discographie, car le mode opératoire pour lequel j'ai opté n'a rien à voir avec celui d'Epiphanie ou de Naissance des Pieuvres : c'est la première fois que je ressens le besoin d'exprimer quelque chose de long sans m'y sentir forcé une seule seconde. Et c'est très stimulant.

GMD : En fin d'année dernière, tu as produit Defiant Order, le troisième album de Birdy Nam Nam. Est-ce que tu consens à dire que c'est un genre de quatrième album inavoué de Para One ?

Para One : Complètement. J'ai souhaité évacuer dans la production de cet album une certaine ''noirceur''. Et on y retrouve même certaines influences Drexciyennes déjà présentes sur mon maxi avec Teki. Je trouve qu'ils se complètent plutôt bien avec Passion. A eux deux ils permettent de donner deux définitions de ma musique : une facette plus techno, froide et digitale, et une autre plus ''soul'' mais tout aussi juste puisqu'elle renoue avec la musique black - quel nom horrible, quand même - de mon enfance et qui sont des influences que je n'avais pas exprimées depuis longtemps et qui sont ressorties subitement.

C'est ce qui explique aussi que Passion, avec sa narration plus souple et moins live, complète le côté primaire et tapageur de l'album de Birdy Nam Nam. C'est une façon pour moi de ne poser aucune limite à mes envies, tout en restant cohérent dans ce que je propose. Par exemple dans Passion, il y a mon clin d'oeil au Stakes Is High de De La Soul sur ''Vibrations'', où je sample le même vocal de James Brown que J Dilla. Un truc pareil n'aurait jamais trouvé sa place sur Defiant Order. Même constat pour "The Plan" en ce qui concerne Passion.

GMD : A propos de Hip-Hop tu peux nous raconter comment ''Poisoned Apples'' s'est retrouvé au beau milieu de cet album ?

Para One : C'est une référence à Pete Rock & C.L. Smooth en fait. Souvent vers la fin de leurs morceaux, t'avais toujours une petite instru qui montait et qui redescendait pendant une minute et à chaque fois tu te disais ''Putain, mais comment ça se fait qu'il a pas exploité cette instru de fou ?''. Ca faisait hyper rêver en fait. ''Poisoned Apples'', c'est un beat que j'avais composé en 1999 je crois et que j'avais proposé à pas mal de rappeurs - notamment Ol Kainry si je me souviens bien. Aucun d'eux n'en avait voulu. Faut dire aussi que ce grain un peu old school était déjà sur la fin à cette époque et que c'était plus vraiment "in" de rapper sur des trucs pareils. J'avais une renommée minuscule à l'époque, si je voulais m'associer a un nom fat dans le milieu, il fallait vraiment que je me lève de bonne heure.

GMD : Et pendant ce temps, on remarque que douze ans après leur sortie des trucs auxquels t'as collaboré avec Iris (notamment ''Ciel Ether'') sont considérés par la toile comme de petits chefs d'oeuvre voire limite des classiques méconnus.

Para One : Ca, c'est juste une affaire de réseaux, si tu veux mon avis. Ce truc qu'on a fait avec Iris, qui est déjà un mec discret par nature et avec un talent pas possible, si on avait eu des connexions à cette époque ou qu'on traînait avec les ''gros gars'', ça aurait peut-être eu une résonnance autre. Ceci dit c'est assez marrant de voir que des gens considèrent parfois comme des chefs d'oeuvre ce que j'ai toujours considéré déjà à l'époque comme des balbutiements. Ce que je regrette un peu plus, c'est qu'en France aujourd'hui encore on reste très conservateurs dès il s'agit de parler hip-hop, toujours très respectueux des tendances du moment. Dès mon virage électronique j'avais entendu ici et là des gens qui regrettaient que je ne fasse plus du son comme ''Ciel Ether''. Je n'ai jamais souhaité m'enterrer dans une tendance, en singeant ce qui était mieux fait en Amérique ou ailleurs. Et avec Passion comme avec le reste de mes projets solos, j'ai toujours chéri cette idée du ''c'est à prendre ou à laisser'' : qu'on aime ou non ce que je fais, je dis quelque chose qui m'est entièrement exclusif quitte à parfois être en marge des modes. Et ce, bien que je reste fatalement influencé par l'air du temps.

GMD : En parlant de ça, tu trouves que c'est dans l'air du temps d'avoir choisi un single comme ''Lean On Me'' pour annoncer ton album ? Le côté pop du morceau t'a valu bon nombre de critiques...

Para One : Au départ, j'avais choisi ''When The Night'' pour annoncer l'album. C'est Jackson et Emmanuel de Buretel (le boss de Because Music, ndlr) qui m'en ont dissuadé et ils ont eu raison. ''Lean On Me'' respectait une certaine continuité avec les autres sorties Marble et résume même assez bien Passion tout en lui laissant une jolie part de mystère. J'avais lu effectivement que pas mal de gens me soupçonnaient de vouloir passer en radio quand la piste a fuité sur Youtube. C'est assez paradoxal, parce que pour moi ''Lean On Me'', malgré le fait qu'il s'agit d'un single accessible - et le côté enfantin du morceau y est pour beaucoup - c'est clairement un gros clin d'oeil à Squarepusher. C'est pas forcément évident, mais il y a une grande part d'enfance dans l'album auquel je tiens énormément et qui est parfaitement cristallisée dans ce premier single : ce côté assumé de chants d'enfants qui rentrent gentiment de l'école qui se retrouvent ensuite complètement torturés par cet espèce de chaos organisé, limite sadique, qui ramène aux structures hyper travaillées de la drill'n'bass. Avec cette équation, concevoir qu'une pareille piste puisse être calibrée pour Fun Radio, de même qu'on puisse comparer le dernier Birdy Nam Nam à David Guetta, ça me surprend un peu. Aucun de ces deux projets n'a été conçu dans un objectif de séduction commerciale pure et dure. Et même si je suis content d'avoir sur Passion trois titres vocaux un peu catchy et qui se fredonnent facilement, je ne me suis mis aucune pression quant à l'indispensabilité de leur présence. Justement, j'ai toujours travaillé en indé pour ne devoir subir aucune concession de ce genre.

GMD : Tu bosses en ce moment sur le nouvel album de Micky Green avec Tahiti Boy. On vous a donné une ligne directrice ou là encore, c'est carte blanche ?

Para One : Carte blanche à 100%. On a été choisis parce qu'ils savent à qui ils ont affaire et qu'ils aiment notre façon de bosser. Micky Green, c'est quelqu'un de naturellement pop. Quand elle gratte sur sa guitare, quand elle chante, tout est catchy. Du coup, pas besoin d'y aller au forceps, de mettre la barre haut en se disant ''Putain, faut qu'il y ait des tubes''. Notre taf ici consiste simplement à encadrer ce côté naturel de la manière la plus juste possible. Ici encore, on n'a pas raisonné en termes de single. On verra si au bout du compte quelque chose se démarque, mais si c'est catchy c'est parce que c'est sa façon d'être, tout simplement. On m'a reproché d'être trop pop parfois. J'admets ne jamais rien avoir eu contre le fait de plaire au grand nombre : tout ce que je demande, c'est que ça me touche en restant naturel. Et c'est précisément la façon d'opérer sur la production de cet album : ne pas trop peser sur ce côté léger et accrocheur.

GMD : La peur de déplaire au détour d'un projet, ça t'effraie ?

Para One : Je ne raisonne pas comme ça. Je pars du principe que je ne fais que la musique que je peux faire. Et tu penses bien que cette définition change tout le temps. Du coup, quand je choisis de me lancer dans un processus de création, j'opte fatalement pour le dénuement total. J'essaie de me mettre dans l'état intellectuel le plus vide possible pour que la spontanéité et la sincérité ressortent. Je ne cherche pas la réflexion ou même à penser par concepts comme beaucoup le font, même si ça reste important pour moi de pouvoir définir mes pistes une fois bouclées. De cette façon, je ressens mieux ce qu'elles veulent traduire.

Concernant Passion j'ai de la chance : ça plaît et ça semble parler aux gens. Mais demain je peux tout à fait sortir quelque chose qui plaira moins et ce n'est certainement pas ce qui m'arrêtera. Perdre mon public club par exemple, c'est un risque que je suis prêt à courir parce que je ne fais pas de la musique pour garder des fans, et que le jeu des followers, depuis l'avènement de Twitter ou de Youtube, ça reste très éloigné des raisons qui me poussent à faire de la musique. Je suis même persuadé que si mes idées sont mauvaises mais qu'elles restent honnêtes, rien ne m'empêchera de les concrétiser quand même (rires).

GMD : Depuis le temps que tu produis, on a appris à connaître tes références de prédilection, mais une manque à l'appel quand on écoute Passion : ton penchant pour le UK Garage, qui est quand même ultra fort tout au long de l'album...

Para One : plus que le genre UK Garage, c'est vraiment le travail de Todd Edwards que j'admire... Et qu'on admire tous d'ailleurs, puisque Tacteel, Teki, Surkin bien sûr (ils ont collaboré ensemble sur un EP à venir sur Sound Pellegrino, ndlr), Cassius... Tout le monde a à un moment été inspiré par ce mec. Il a eu un rayonnement de fou, que ce soit en France comme ailleurs, et c'est la principale influence que je revendique sur Passion avec Mr. Fingers. Tout l'album sonne très anglais d'ailleurs, surtout parce que j'estime que la plupart des trucs excitants viennent d'Angleterre en ce moment. Pour le coup c'est même le petit côté ''air du temps'' du disque puisque certaines textures en sont directement inspirées, voire importées.

Après, dire que j'ai un penchant pour des trucs comme le UK Garage ou même le 2-Step c'est peut-être un peu fort . Disons que j'ai plutôt cherché à expérimenter des choses nouvelles, histoire d'aller là où on m'attendait le moins, tout en exploitant un ''champ lexical sonore'' suffisamment vaste pour y représenter toutes mes influences. Bon, je n'ai pas non plus fait l'appel hein, genre ''est-ce que vous êtes tous là ?'' (rires), mais je m'efforçais de faire le recyclage le plus large possible. En tout, ça a dû me prendre un an et demi pour tout assembler, sachant qu'entre-temps j'ai bossé sur l'album de Birdy Nam Nam.

GMD : Outre l'influence très forte de Dopplereffekt, particulièrement présente sur ''Sigmund'', tu partages avec Mr. Oizo une véritable passion pour le 7ème art. Maintenant que tu as bouclé ton troisième album, est-ce que tu songes à concrétiser tes envies de cinéma, qu'on imagine brûlantes vu que tu as réalisé toi-même le clip de ''Lean On Me'' ?

Para One : Plus que jamais, oui. Ca fait longtemps que j'y songe et vu le plaisir que j'ai pris à illustrer visuellement ma musique en réalisant ce clip, j'ai vraiment envie de m'y remettre. Te retrouver dans la position du réalisateur et du compositeur, ça t'offre la possibilité de tout mettre au même endroit et c'est juste idéal, je me demande même si je ne vais pas finir par me pencher sur le projet de long métrage qui m'obsède depuis un moment. Tout est maintenant une question d'emploi du temps et de gestion de celui-ci.

GMD : Un emploi du temps qui risque déjà d'être un peu bousculé par tes prochains lives. A ce propos, tu n'as pas peur que le côté un peu ''domestique'' de Passion pêche un peu dans le cadre d'un concert ?

Para One : Non, parce que je considère le live comme le point de rendez-vous d'un peu tout ce que j'ai produit au fil de ma carrière, que ce soit via de vieux trucs réactualisés, mes sorties chez Marble ou BNR, des remixes clubs ou bien évidemment Passion. Le live a vocation à être plus spectaculaire pour des raisons évidentes : tu ne vas pas voir l'artiste pour entendre ce que tu peux déjà avoir chez toi. J'essaie donc de trouver l'équilibre, d'éviter que ça ne sombre pas dans la techno frontale et la turbine et que des moments un peu plus cassés retombent finalement sur quelque chose de lié et efficace. Je me suis d'ailleurs doté d'un nouveau setup live qui est mieux pensé et qui fait moins la part au bricolage qu'avant – c'est devenu de la fabrication voire de la manufacture, on va dire (rires). J'ai investi dans du matos de meilleure qualité quitte à perdre en spontanéité. Avant j'avais un peu tendance à y aller à l'arrache.

GMD : Surtout quand tu tournais sous le nom Fuckaloop avec Tacteel, j'imagine ?

Para One : Ouais, ça c'était vraiment n'importe quoi. En gros, on avait deux laptops qu'on connectait ensemble et on mélangeait nos sessions de Reason dans une table de mixage. C'était hyper extrême. On se voyait vraiment comme un groupe de musique expérimentale à cette époque, et ça nous arrivait même de balancer de vieux morceaux de rap à nous au milieu d'un tas de saturations et de réverbes pour faire des trucs vraiment les plus chelous possible. On était dans la quête absolue du chelou en fait ! Aujourd'hui je ne suis pas dans la même quête mais je conserve ce même besoin d'improviser, d'articuler mon live comme un "jeu dont vous êtes le héros" en pensant mes structures, en imaginant des passerelles mais toujours avec ce souci de m'adapter à l'instant.

J'ai pas dans l'idée de servir la soupe et que ça tape à tort et à travers. Je veux que ça reste sexy en toutes cironstances et du coup c'est un réel challenge de faire un live qui tienne debout de A à Z, surtout pour défendre un album aussi domestique que Passion. Mais c'est aussi quelque chose d'infiniment plus gratifiant que de s'en tenir à un set linéaire. C'est aussi pour ça que j'adore jouer en live car ça procure une adrénaline folle.

GMD : Et qu'entends-tu précisemment par "nouveau setup" ?

Para One : Je n'ai plus les yeux rivés sur mon Mac et mon UC33, comme j'avais l'habitude de  faire pour mes DJ sets ou mes premiers lives. L'ensemble des séquences MIDI de mes albums, remixes et même de l'album de Birdy Nam Nam se retrouvent dans un iPad que je manipule avec Ableton, et auquel j'ai ajouté une table de mixage DJM Nexus pour pouvoir manipuler le son un peu comme je l'entends. La chose est bien plus intuitive qu'auparavant et j'ai même la possibilité d'y brancher un Minimoog si le cœur m'en dit. Bref ça me laisse un champ assez vertigineux. Ce qui n'évite d'ailleurs absolument pas le plantage, et c'est ça qui est cool aussi, même si, quand le public est plus ou moins bourré, ça n'a semblé jusque là pas poser trop de problèmes (rires).

GMD : Et finalement, au bout de deux albums, une bande-son, une bonne quinzaine de collaborations et même quelques courts métrages, ça représente quoi exactement la passion selon Para One ?

Para One : Pour moi, c'est un état dans lequel tu es obligé d'être sentimentalement : tu es vivant mais tu perds toute capacité d'analyse, de réflexion, et c'est ce qui fait que tout sort naturellement. C'est inexplicable, au delà du rationnel. Quand je veux faire passer quelque chose aux gens, c'est clairement un moment où je débranche, où je sombre dans le viscéral et parfois dans l'excès. Naturellement, c'est donc une émotion qui peut te détruire, mais qui peut aussi se révéler salvatrice. Et Passion s'inscrit clairement dans cette seconde catégorie plus que n'importe quel autre de mes albums. J'ai toujours conçu, écouté et avancé avec cette émotion car c'est une réelle force qui m'accompagne en permanence. Il me paraissait donc normal de lui rendre personnellement hommage en lui dédiant ce nouvel album.

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