Myth Syzer

cuisiné par Jeff le 6 avril 2018 | publié le 28 avril 2018

Quand on récupère Myth Syzer dans une taverne du quartier européen, cela fait déjà 24 heures que le gars est à Bruxelles à faire de la promo, cet exercice qui reste incontournable quand on veut vendre sa soupe autrement qu'à travers des posts sponsorisés sur Facebook ou des stories Snapchat. Si les artistes avec de la bouteille ont globalement intégré cet élément du contrat dans leur travail, Myth Syzer, qui confie être "un peu à la rue", se plie plus difficilement à cet exercice. Mais en lui tirant les vers du nez, on a quand même appris pas mal de choses intéressantes sur sa manière de travailler et sur ce Bisous qui est l'une des choses les plus intéressantes à sortir de la tête (et de la bouche) d'un artiste associé au rap hexagonal de 2018.

En préparant l'interview, j'ai réécouté ton #ALLOMONAMOURMIX, sorti l'été dernier. On y entend du Souchon, du Moodymann, du Gucci Mane. C'est ça ton ADN?

Oui, complètement, j'ai toujours écouté plein de choses. Je ne me limite pas à des catégories. J'adore ces dj sets qui ratissent large, avec plein de choses différentes.

Toute cette esthétique kitsch / 80's, c'est la réinterprétation d'une époque fantasmée, ou le fruit d'un vrai travail de recherche?

Tout ce que j'ai fait sur Bisous, je l'ai fait de façon très naturelle. Au niveau de mes sonorités, j'ai joué le côté kitsch et catchy à fond, donc je voulais garder ça sur les visuels. En termes de direction artistique, je me suis appuyé sur Julia & Vincent. C'est eux qui ont réalisé le clip du "Code", et c'est eux qui ont continué dans cette veine, à l'image de la couverture du disque, un peu façon Les feux de l'amour. Toute cette esthétique, elle ne vient pas de moi. On me l'a proposée et je l'ai validée.

Un vrai projet de groupe en fait?

Non j'ai d'abord voulu m'approprier le projet dans un premier temps, pour ensuite le partager avec les gens qui m'entourent ensuite. Je voulais d'abord que les gens comprennent où je voulais aller avant de les laisser rentrer dans mon univers.

Chanter, c'est quelque chose que tu avais en toi?

En réalité, il a quand même fallu un peu me convaincre, même si au fond j'ai toujours eu envie de le faire. C'est quelque chose que je faisais sans trop en parler. Puis j'ai posé ma voix sur "Le Code", et dans la foulée des bonnes réactions autour du titre, on m'a convaincu de persévérer dans cette direction-là. Mais "Le Code" a vraiment été l'élément déclencheur. Il y a eu ce titre, puis tout le reste a suivi.

Tu as le sentiment d'être sorti de ta zone de comfort sur Bisous, toi qui évolues dans un milieu rap quand même assez codifié, et pas avare en clichés?

Je ne me sentais pas à l'aise au début. C'est quelque chose de poser sa voix sur un morceau. Il faut assumer, aimer sa voix, s'aimer soi aussi. Ma zone de comfort, c'est faire des sons qui tapent. Sortir de ça était un challenge énorme. Mais ça fait du bien, on se sent évoluer, on est épanoui. Et puis mon entourage a bien réagi. Il faut dire que je suis entouré de gens ouverts, qui ne prennent pas forcément en grippe la chanson française. Manu Baron et Savoir-Faire, notamment. C'est une équipe, une famille. Sans eux il n'y aurait pas d'album. C'est un cadre, du respect, de l'écoute, de la recherche. Y'a plein de personnes qui gravitent autour et qui me donnent de la force. Après ma nouvelle direction en a aussi fait sourire certains...

Est-ce que ça a exigé un véritable effort pour faire exister un projet aussi "différent" en 2018?

Moi je le trouve très 2018 ce disque, justement parce qu'en France personne n'a fait ça: réunir des rappeurs sur un thème comme celui-là. Être dans l'air du temps, c'est faire avancer les choses.

C'est pas ça le problème du rap en 2018? Avoir un champ des possibles large comme une autoroute, pour finalement entendre tout le monde faire la même chose?

Tout à fait d'accord. C'est d'ailleurs pour ça que je n'écoute pas de rap français, que du rap américain. Même si ça tourne un peu en rond là-bas aussi, c'est là que les choses se passent. Des flows à la Migos sont la norme aujourd'hui, mais quand ils ont débarqué c'était révolutionnaire. Ils ont apporté quelque chose, ils ont pris un risque. Les artistes que j'aime le plus, ils ont apporté un nouveau truc: J Dilla, Flying Lotus, DJ Screw, Dr. Dre. C'est eux qui marquent l'histoire, pas ces mecs qui dont 30 millions de vues avec la copie d'un truc qu'on connaît déjà. Eux dans trois ans on les aura oubliés. C'est le même paradoxe dans le rap français. Ca m'a chagriné à un moment, je voulais que les gens fassent autre chose, produisent des autres instrus, mais je m'en fous maintenant.

Une musique chaleureuse et sans gros mots, entre rap et chanson, en décalage avec la vulgarité "naturelle" du rap aujourd'hui, ça n'a pas été trop compliqué à vendre à des gars comme Hamza ou Roméo Elvis?

Pas vraiment non. Je leur ai expliqué que j'étais dans un truc chanté, cool, sans gros mots. Simple et efficace. Je faisais une prod, et quand je la terminais, je pensais directement à la bonne personne qui pourrait poser sur celle-ci. Je demandais sur le champ, et tout le monde disait oui. Après c'est vrai que sur "Ouais bébé" on est dans quelque chose de plus dur sur les textes. Mais c'est parce que je voulais qu'on tease la suite. On ne va pas rester sur ce seul créneau, on n'est pas des anges. Bisous, c'est un chapitre, et le projet va évoluer vers quelque chose d'autre.

Mais là tu pénètres dans une autre galaxie, tu te confrontes à de nouveaux publics.

En faisant ce projet, j'avais clairement dans l'idée de parler à des gens qui n'écoutent pas spécialement de rap. J'ai envie de que tout le monde puisse écouter ma musique. Bisous, je l'ai avant tout pensé comme un album, avant de penser aux étiquettes. Je veux que ma musique soit la plus universelle possible, et je n'ai pas peur de me frotter à de nouveaux publics. J'étais un peu plus tendu à l'idée de me confronter aux gens qui me suivent depuis mes débuts et qui ont peut-être dû se demander si je n'étais pas devenu fou avec mes "Allo mon amour je suis dans votre cour". Mais je n'ai jamais eu peur de me mettre ces gens à dos. Il faut faire ce qu'on aime, dans la musique comme dans la vie.

En créant le disque, qui as-tu le plus écouté?

Mon crew. L'avis de Ichon et Loveni c'est ce qui compte. Bonnie Banane aussi.

Et ça t'a pris combien de temps?

J'ai du mettre deux mois. Tout a commencé avec "Le Code", et vu la réaction j'ai poursuivi. Tout s'est fait tout seul et très vite. Mais à l'échelle de tout ce que j'ai fait jusqu'à ce jour, Bisous reste ce qu'il y a de plus important pour moi.

Tout a été vite, et tout a été plus vite que le nouvel album de ton crew Bon Gamin, qu'on aurait imaginé sortir avant cet album en solo...

Avec Ichon on taffe énormément de notre côté. Avec Bon Gamin, il faut juste qu'on trouve le bon créneau. On en parle, mais on est pas pressés. Le disque est pour ainsi dire bouclé, il n'y a plus qu'à faire le mix et le mastering. Mais d'abord je veux laisser vivre Bisous, en live notamment. Même si ça me stresse grave. C'est quelque chose qu'on prépare et que j'ai envie de faire. Je dois trouver le bon compromis car il y a beaucoup de featurings sur le disque. Je vais le présenter à We Love Green et puis on verra. Je serai accompagné d'un groupe - basse, clavier, batterie. Et puis les copains seront là aussi.  

Pour terminer, parlons un peu de la position du beatmaker en France, un pays qui n'a pas son Mike WiLL Made It ou son Metro Boomin, alors que ces mecs sont les égaux des MCs outre-Atlantique.

C'est sûr, mais on est bien valorisé. Je trouve qu'en France, les beatmakers n'ont pas trop leur patte. Il est là le problème. Je pense que si un beatmaker a envie de se retrouver devant les projecteurs, c'est à lui de le faire. Ce n'est pas au rappeur de dire que c'est toi le meilleur. Moi quand je bosse avec un rappeur, je file la prod' gratuitement mais je veux être visible. Si les beatmakers sont dans une position inférieure c'est parce qu'ils le veulent bien. Aux States, on te vend un titre comme "Big Sean featuring Metro Boomin" alors que ce dernier ne pose même pas sur le titre, il ne fait que le produire... En France, les beatmakers n'osent pas entreprendre cette démarche-là, ils se bloquent eux-mêmes. Si tu veux un truc, fais-le. Après, financièrement, on est respectés. Enfin moi oui. (rires)

Dans un an tu t'imagines où avec ce disque?

Je ne me projette pas trop moi. 

C'est pour ça que le Bon Gamin ne sort pas.

Exactement. (rires) Plus sérieusement, j'aimerais que cet album soit un classique. C'est con à dire, mais c'est ce que tout le monde veut. Mais la suite, ce sera chanté, encore, mais plus rap, plus dur. Un peu plus de saloperie.