Moïse The Dude

cuisiné par Tariq le 9 septembre 2018 | publié le 21 décembre 2018

Vous ne connaissez peut-être pas Moïse The Dude et sachez que avez tort. Actif en solo depuis 2013, le Ricky Rozay de Chartres est aujourd'hui assis sur une solide discographie : 1 album (Dudelife), 2 projets collaboratifs (Bohemian Club avec Seno des Sales Blancs et RBC avec Jubos) et quatre EPs (The Dude vol. 1 & 2, Nonchalante N et Keudar). D'ailleurs, son dernier bébé - Keudar, sorti en mars dernier - continue de tourner régulièrement sur nos platines. L'occasion était trop belle d'aller à la rencontre de ce stakhanoviste du rap indépendant pour parler de son parcours, plus complexe qu'il y paraît, de ses influences, de rap alternatif, des Inrocks, de Biffty... Mais surtout de s'adonner avec lui à l'activité préférée du Dude : dépecer les entrailles de ce rap jeu mortifère. 

crédit photo : Mathilde Polak

GMD : Salut Moïse. Commençons par le début du film si tu le veux bien : comment es-tu tombé dans le rap? 

Moïse The Dude : Mon premier coup de cœur pour le rap, ça a été MC Solaar. Prose Combat est dans mon top 5 des albums rap français pour toujours. L'École du micro d'argent d'IAM aussi. Ah, et Opera Puccino d'Oxmo. C'est le premier disque que j'ai vraiment attendu... Je me souviens être allé l'acheter à la Fnac à sa sortie. Y avait un truc un peu plus "quartier" dans le son, dans ce qu'il raconte... Et au niveau du flow, tout à coup c'était incroyable : on sortait du truc scolaire pour arriver sur quelque chose de totalement nébuleux, super complexe... Ça m'a donné envie de faire pareil en fait. J'avais 17 ans à l'époque, ce qui est assez tard pour tomber dans le rap au final. J'écoutais Skyrock et je faisais partie de ceux qui chiaient sur le Secteur Ä parce qu'ils étaient trop présents. Même si j'adorais Ministère A.M.E.R. par ailleurs. J'étais déjà un puriste avant l'heure en fait (rires). Le rap américain, je m'y suis mis quand j'ai commencé à faire des études. Enfin, faire des études, c'est un bien grand mot : j'ai commencé à traîner à Paris et à sécher les cours pour aller acheter des CDs à la Fnac. Je prenais tout ce qui me tombait sous la main, même si j'étais plus west coast au départ : All Eyes On Me de Tupac ou Doggystyle de Snoop, c'est des trucs que réécoute au moins deux fois par an, aujourd'hui encore. J'ai eu un apprentissage assez chaotique, avec pas mal de retard à rattraper sur plein de trucs : Mobb Deep, par exemple, ça fait pas longtemps que je me suis mis à saigner leur discographie... Et après je suis tombé dans le Sud, et là c'était foutu (rires). 

Tu parlais de ton arrivée à Paris pour les études : peux-tu nous dire dans quel contexte tu as grandi et quelle relation tu entretenais plus jeune avec la capitale ? 

J'ai grandi à Mainvilliers, dans la périphérie de Chartres, en Eure-et-Loire. Moi j'habitais dans un petit pavillon, mais tous les potes c'était les mecs de la cité d'à côté, à 20 mètres de chez moi. J'allais jouer au basket, je traînais là... Donc ça a nourri aussi ma culture rap, même si les mecs écoutaient plus de funk, de R&B... J'étais celui qui était le plus branché rap au final. Et notre rapport à Paris, il était ambivalent, parce qu'on n'était pas loin : c'était un environnement inconnu mais, en même temps, on savait qu'on y était en une heure de transport quoi. Mais on était quand même vraiment en province, on ne se considérait pas comme la grande banlieue de Paris. Et moi j'ai toujours été fasciné par cette jungle urbaine. Ça m'effrayait et ça me fascinait en même temps. Donc je m'y suis installé dès que j'ai pu. Quand j'étais ado, avec un pote de Mainvilliers, on montait régulièrement aux puces de Clignancourt (ndlr : célèbre marché aux puces du 18e arrondissement parisien où l'on trouvait notamment à l'époque les plus belles imitations de marques de streetwear américaines). On faisait toujours le même trajet : on arrivait en train, on prenait le métro jusqu'à Gare du Nord et on marchait à pied jusqu'aux puces. Ça nous paraissait être un trajet de ouf alors qu'en vrai c'est un quart d'heure quoi... Y avait tout à Clignancourt, et nous on venait choper des baskets... En fait, on s'achetait des cosplays de rappeurs US. Je me souviens d'avoir ramené un survêtement Rocawear en peau de pêche que j'ai jamais mis au final, parce que c'était juste pas possible (rires).

Quand est-ce que toi tu te mets au rap concrètement, au final ? 

Au tout début des années 2000. Je viens d'avoir mon bac et j'entame des études de cinéma à Paris. Je fais des allers-retours Paris-Mainvilliers parce que mes parents ont pas les moyens de me payer un appart' sur Paname. Et le rap vient suite à une rencontre : je sortais avec une nana à cette époque qui traînait avec un groupe de reggae. Parmi les membre de ce groupe, il y en a qui voulaient monter un sound system qui mélangerait rap et reggae. Du coup ma copine dit à ces mecs : "bah Moïse il écrit, vous pourriez peut-être faire quelque chose ensemble". J'avais déjà gratté des petits textes mais je les rappais même pas dans ma chambre en fait. Y a un cap que j'arrivais pas à passer. Il fallait un truc pour me pousser au cul. C'est comme ça que j'ai intégré le Bhale Bacce Crew

On sous-estime toujours le rôle capital des petites copines dans l'histoire du rap. Peux-tu nous expliquer précisément ce qu'était le Bhale Bacce Crew? 

Comme je te le disais, c'est des membres d'un groupe reggae, mais vraiment un groupe live, acoustique etc., qui ont voulu monter un sound system. Donc une démarche complètement différente de celle dans laquelle ils étaient parce que, traditionnellement, un sound system c'est un DJ - qu'on appelle un selecta d'ailleurs - qui passe des disques. Et de temps en temps, il retourne ses vinyles pour que des toasters viennent freestyler sur les faces B. Avec le BBC, on a mélangé tout ça avec la culture française de la chanson à textes : on s'est mis à écrire des véritables chansons, structurées, avec des refrains etc. Donc c'était plus du tout du freestyle en fait. C'était totalement hybride. C'est une aventure qui a pris de l'ampleur parce qu'on a été rejoints par plein de potes qui faisaient du son dans leur coin... Et c'est devenu un collectif qui a pu compter jusqu'à 15 personnes. Assez rapidement, on a fait pas mal de concerts partout en France. Y a eu une période où on était vraiment sur 2/3 concerts par mois. 

C'est assez étonnant d'apprendre que toi, figure d'une certaine France souterraine qui ne jure que par le rap de Memphis et Houston, tu as commencé la musique avec un collectif reggae... 

Oui, mais c'est le hasard en fait. C'était même un peu "piégeux", parce qu'au final j'étais entouré de gens qui écoutaient vachement de reggae, donc j'ai une culture reggae plus étendue que la moyenne sans le vouloir (rires)... D'ailleurs, je me suis remis ces derniers temps à écouter pas mal de reggae et à trouver ça chanmé. Alors qu'à la fin de l'aventure BBC, j'avais fait un rejet de cette musique. Moi, je voulais vraiment me faire une place dans le rap, alors que là, je me mettais dans un univers qui n'était pas le mien. Ça a fini par me gêner. L'inconvénient, c'est que je ne me suis fait aucun contact dans le rap pendant toutes ces années-là - presque 10 ans, c'est quand même dommage (rires). L'avantage, c'est que j'ai vécu des trucs que peu de rappeurs ont vécu : faire plein de scènes, tourner, avoir une vraie vie de groupe... Paradoxalement, aujourd'hui, j'ai des morceaux de l'époque BBC qui font des centaines de milliers de vues, là où mes morceaux actuels galèrent clairement à en faire autant. J'ai des vrais tubes en fait... (rires) 

Je suppose que c'est cette incompréhension grandissante qui motive ton départ du groupe en 2009... 

Voilà, petit-à-petit, je ne m'y retrouve plus musicalement. Mais c'est pas la faute des autres membres du groupe, parce qu'ils ne m'ont jamais censuré ou quoi... Disons qu'il y avait un problème de partage : les univers ne se mélangeaient pas. Moi j'étais à fond dans le rap, et eux à fond dans le reggae. Quand c'était mon tour de prendre le micro sur scène, je voyais bien que le public ne comprenait pas toujours ce qu'il se passait. Parce que mes potes étaient dans un truc vachement militant, conscient, alors que moi j'arrivais avec des choses un peu plus personnelles. Et plus j'avançais, plus ma musique devenait personnelle évidemment. Donc je sentais bien qu'il y avait un problème, et je n'avais plus de plaisir à monter sur scène dans ces conditions-là. Aujourd'hui, je remonte avec eux ponctuellement, tous les deux-trois ans, pour les dates anniversaires etc. Et je prends beaucoup plus de plaisir à refaire nos vieux morceaux aujourd'hui qu'à l'époque en fait... 

Ta deuxième vie musicale commence en 2013 avec l'EP The Dude vol. 1, suivi du volume 2 en 2014, avec lequel je t'ai découvert personnellement. Je me souviens notamment du morceau "L'homme à tête de screw", qui est peut-être la carte de visite de ta nouvelle identité musicale... 

Oui, j'ai des périodes de maturation assez longues. Il m'en a fallu du temps pour arriver à la Duderie (rires)... Et dès le volume 1, j'ai eu la chance d'avoir pas mal de chroniques, de relais médiatiques. J'ai notamment reçu un gros soutien de Genono et de Captcha Mag (ndlr : deux institutions de l'internet rap qu'on vous invite découvrir dans notre interview fleuve de Genono réalisé en 2016). Pas mal de gens m'ont découvert via Captcha. Je suis allé à fond dans le côté nonchalant, texan, un peu cloud rap déjà à l'époque et peut-être que c'est cette nouveauté, cette fraîcheur, qui a plu... 


À l'époque, j'ai l'impression qu'on assiste aux prémices d'une deuxième vague 'rap alternatif' - pour utiliser un gros mot. Dans ton approche, il y avait des choses en commun avec Butter Bullets ou DFH DGB qui ont émergé à la même époque...

Moi j'ai le sentiment qu'on fait des choses hyper différentes. C'est vrai que j'ai beaucoup écouté le fameux "rap alternatif" : TTC, le Klub des Loosers, La Caution... Mais, en même temps, je suis un putain de fan de rap hardcore, ghetto... Je peux pas choisir entre les deux. Et je pense que tout ça se ressent dans ce que je fais... 

Mais c'était aussi le cas des rappeurs de la première vague indé, qui étaient énormes dans le gangsta rap etc. Certains d'entre eux ont beaucoup souffert de cette étiquette de "rappeurs pour ceux qui n'écoutent pas de rap"... 

Oui, voilà, eux aussi avaient le sentiment de faire du rap, point. Après, tu as toujours des gens qui ont besoin d'étiqueter : "rap de blanc", "rap de iencli" plus récemment... Moi, quand j'ai commencé à rapper, je me suis jamais posé la question de la couleur de peau ou de l'appartenance sociale. Mais vraiment jamais. Pour moi, je rappais, point à la ligne. Et à partir du moment où tu rappes, tu es un rappeur. 

Il y a un épisode sur lequel j'aimerais revenir : c'est ta participation au tremplin Les Inrocks Lab en 2014. Comment tu t'es retrouvé là? 

En fait, c'est Thomas Blondeau (ndlr : célèbre plume du journalisme rap qui sévit chez les Inrocks, entre autres) qui a dû tomber sur ce que je fais, je ne sais comment d'ailleurs... C'est lui qui m'a encouragé sur Twitter parce qu'il trouvait que ça manquait de rap dans ce genre de trucs. Vu que j'avais pas l'occasion de faire beaucoup de scènes, je me suis dit : "ok, on y va". Donc j'y vais, avec Jubos en backeur (ndlr : ancien membre du Bhale Bacce et binôme musical du Dude). Bon, on n'était pas hyper préparés, ça manquait peut-être un peu d'énergie, mais ma musique n'étant de toute façon pas hyper énergique, j'ai essayé d'attraper les gens avec les mots plutôt. Et ça a été, j'ai pris du plaisir, j'ai pu discuter avec Blondeau en coulisses, donc c'était marrant. Après je me suis rendu compte que le jury s'en battait les couilles : ils étaient là à boire des bières en loges plutôt qu'écouter les groupes... Après, ça reste les Inrocks, donc ceux qui ont gagné cette année-là, c'est un groupe electro-pop (ndlr : Minuit, pour info)... Logique, quoi. 

Au final, tu as eu une grosse expérience avec le Bhale Bacce mais aujourd'hui... 

(Il coupe) Et du coup je fais pas de scène en solo... (rires) Bah, disons que je ne sais pas comment trouver les plans, personne ne m'en propose, et je ne me bouge pas assez le cul pour en faire, soyons honnêtes. Après, je suis quand même plus un rappeur de studio qu'un rappeur de scène. J'ai plus de plaisir à construire un morceau, à le travailler en studio qu'à le jouer sur scène. Mais oui, j'ai une expérience scénique que la plupart des rappeurs n'ont pas : je sais faire des balances, fournir un rider, les lumières... Tous ces trucs de pro que seuls les gens qui ont bouffé de la scène connaissent. Mais ma partie préférée, ça a toujours été le moment où le morceau prend vie.  

En 2016, tu sors Dudelife, ton premier album solo en bonne et due forme. C'est une étape par laquelle tu te sentais obligé de passer? 

Oui, il y avait une espèce de logique. Et surtout, j'avais envie de voir si je pouvais être aussi intéressant sur 12 titres que sur 7. L'approche était également plus personnelle. En fait, sur chaque projet, je m'impose un fil rouge et là c'était de dire des choses un peu plus personnelles, ne pas chercher la punchline marrante, raconter des trucs quoi... Avec quand même un peu d'égotrip, ça reste du Dude, hein... Mais, à chaque projet, ça bouge à la marge. 

L'album a même eu droit à une sortie physique, via les gens de Captcha et Genono. Comment ça s'est monté? 

Ben, oui, c'est grâce à Genono encore une fois... Il est venu m'expliquer son projet de sortir des disques en physique, en édition limitée etc. Au départ, ça ne devait pas être moi, mais un autre rappeur dont je tairai le nom. Et comme je connais les rappeurs, je me suis dit que le mec allait se foirer dans les délais etc. Et de fait, c'est jamais sorti. Donc j'ai dit à Genono : "Sors-moi avant, tout est prêt de mon côté". L'album était déjà sorti en digital, j'avais la cover etc. Donc j'ai rencontré les mecs avec lesquels on a goupillé ça, notamment Singe Mongol qui a créé le livret et tout... On a tout récupéré, j'ai tout dédicacé à la main en une soirée... Et tout s'est vendu. Il m'en reste 2-3 à la maison pour les proches... 

Quel bilan tu fais de cette expérience du premier album? 

Déjà ça fait super plaisir d'avoir un objet à la maison. Et le fait de sortir un véritable album, tu sens que, dans la tête des gens, y a un cap qui est passé. L'effet d'annonce a bien fonctionné. Mais aujourd'hui, j'ai pas forcément envie de refaire des "albums". En ce moment, je tourne autour de 8-9 titres et c'est un format qui me convient bien. Quand tu vois que Kanye sort des 7 titres qu'il appelle "album"... Keudar en fait 9, donc on peut le considérer comme un album aussi. 

Y a un truc qui est assez notable dans ton écriture, c'est ton côté un peu chroniqueur : tu t'amuses à démystifier l'industrie du rap avec des phrases comme "Me parle pas d'tes potos à l'ombre, ça t'rendra pas plus crédible /Ouvre un bouquin, ça t'rendra pas plus débile" (ndlr : sur "LOL")... 

Oui parce que, ce qu'on appelle le "rap game", les gens prennent ça beaucoup trop au sérieux... Beaucoup de gens ne connaissent pas les coulisses du rap. Moi je ne les connais pas énormément, mais quand même un peu plus qu'un auditeur lambda. En fait, je m'amuse à démystifier mes egotrips parce que je suis dans une position où je ne peux pas te dire : "je roule en Rolls Royce" ou ce genre de trucs. Donc il faut que je trouve un angle pour faire de l'egotrip. Ma vie, ce n'est pas traîner tous les jours en studio avec Dany Synthé. Mon angle, c'est de dire : "Moi j'suis un dude, je fais ma petite vie, je vous emmerde et je vous démystifie".

Je dirais même que tu vas un peu plus loin que ça : on ressent chez certains auditeurs et chez certains journalistes une sorte de fascination pour le ghetto. Et c'est comme si, toi, tu remettais le ghetto à sa place, en exposant aussi sa part sombre... 

Oui, je trouve ça intéressant. J'aime bien pointer du doigt ce paradoxe : le rap est aussi écouté par des "p'tits bourges" qui, comme des hyènes, se repaissent de voir le spectacle du ghetto. Mais je fais aussi partie de ces gens qui sont contents de voir des noirs se tirer dessus. En même temps, j'ai suffisamment de recul pour me dire qu'il ne faut pas être fasciné par le ghetto. Le ghetto, c'est de la merde. Et il y a une certaine glamorisation du ghetto dans le rap. J'essaie de mettre le doigt sur ce truc qui est un peu gênant aux entournures quoi. La culture de quartier, elle a des avantages et des défauts, comme n'importe quelle culture. C'est une culture en somme, elle n'est ni moins bien ni meilleure que la culture des quartiers riches. J'aime la culture de quartier : mon vécu fait que j'ai trainé avec des mecs de quartier sans en être un. J'ai toujours eu le cul entre deux chaises. Mais c'est aussi ce qui permet d'avoir du recul. J'ai été fasciné, clairement : j'ai des requins aux pieds, ça n'a pas de sens ! (rires). J'me ballade avec des requins aux pieds, dans le 17e. Mais ça c'est juste pour faire chier les cathos qui font leur marché le dimanche.En même temps, j'suis quand même à l'aise dans mes requins. J'suis fasciné, mais j'suis lucide sur cette fascination. 

Après l'album, on entre sur la deuxième partie de ta discographie avec les EPs Nonchalante N et Keudar. Quelle était l'approche pour ces deux projets, et en quoi elle se différencie de celle que tu avais adoptée pour tes précédentes sorties? 

Les deux premiers EPs c'était vraiment la "duderie", c'était marrant... Aujourd'hui, on me parle encore du peignoir, tu vois. En même temps j'ai pas envie de faire deux fois la même chose, donc je peux pas m'empêcher de tester des choses différentes. Du coup, ça peut être perturbant pour ceux qui voudraient un mec en peignoir sur 10 albums, mais moi ça m'intéresse pas. Nonchalante N et Keudar sont plus sombres, plus "deep", avec des sonorités inspirées de l'Angleterre, du grime, des ambiances plus pesantes... Mais peut-être qu'il y a eu un malentendu : je n'ai jamais souhaité être un rappeur marrant. Et peut-être qu'avec le volume 1, les gens ont voulu me mettre dans cette case. Je vois un mec comme Biffty aujourd'hui, il marche parce que c'est très marrant, très mongol. Moi j'ai pas envie du tout de faire ça. Du coup, sur Dudelife, j'suis très premier degré. Et je suis resté un peu là-dedans. J'écoute pas ce qu'on a pu surnommer le "LOL rap". Même les Svinkels, à l'époque, ça me parlait pas, parce que c'était trop farce...

Keudar est peut-être d'ailleurs ton projet le plus abouti. On a l'impression que ton style est vraiment arrivé à maturité avec ce disque... 

Oui, je suis d'accord. Je l'ai senti en le faisant. Pour le coup, je l'ai enregistré avec Jubos, qui a fait un vrai travail de direction artistique. Il m'a aidé à choisir l'ordre de la tracklist. On a trouvé ensemble l'idée d'avoir la même prod pour le premier et le dernier morceau ("6 du" et "Pas mon heure"). À la base, ça devait être un seul et même morceau, mais les couplets n'avaient rien à voir. On a décidé ensemble d'en faire l'intro et l'outro, comme des parenthèses qui ouvrent et referment le projet. C'est lui qui a décidé de garder des trucs "off", comme sur "Keudar" par exemple, où je pousse des cris chelou sur l'intro instrumentale de Monsieur Connard, ou sur "Sans titre" où je divague en mode "j'sais pas trop c'que j'vais dire". On aime bien sortir l'auditeur du projet pendant quelques secondes, juste pour dire "on est là, c'est des humains derrière"... 

C'est quoi la suite pour toi du coup? 

J'me remets à écrire en ce moment. Je suis super content de Keudar, j'ai l'impression d'avoir réussi à raconter un vrai truc. Du coup, là j'ai un peu plus de mal à trouver mon fameux fil rouge. Mais j'me dis que, pour une fois, je vais peut-être la jouer plus spontané, écrire, enregistrer, et garder ce qui me paraît cohérent à la fin. Le prochain projet sortira courant 2019, je pense.  

Pour finir, un mot sur ta configuration actuelle : beaucoup d'artistes se prétendent indépendants sans vraiment l'être. C'est vraiment ton cas pour le coup, on sait que tu produis et diffuses ta musique par tes propres moyens depuis le début. Quel pourrait être l'apport d'une maison de disque dans ce process? 

Ce dont j'aurai besoin, c'est une petite structure, qui m'aide à choper un public plus large que le public rap. Parce que je pense que je peux aussi plaire à un public autre que ce public-là. Je pense qu'il y a aussi des auditeurs de rap que je n'ai pas encore chopés. Donc je plafonne un peu à ce niveau-là. Je fais tous mes projets hyper sérieusement. Faire ma musique, la produire, la diffuser sur les plateformes de streaming, je sais le faire, je n'ai besoin de personne. J'ai des contacts de réal pour les clips, des journalistes qui me suivent, un public fidèle... C'est le niveau juste au-dessus qu'il me manque. Et je sais pas trop comment aller taper aux portes des uns et des autres. Les rares fois où j'me suis motivé pour aller à des soirées et serrer des paluches, j'suis resté dans mon coin et j'suis rentré chez moi en me sentant un peu merdique. Parce que c'est pas mon truc. Moi, mon truc, c'est d'aller chez Jubos et faire de la musique. Le rap, ça reste un petit milieu, dans lequel il faut se faire accepter. Et j'ai passé l'âge de me faire accepter. 

Avis aux labels rap de qualité, donc. Keudar est dispo depuis le 23 mars dernier sur toutes les plateformes de streaming. 

https://moisethedude.bandcamp.com/