Mathieu Fonsny / Alex Stevens (Dour Festival)

cuisiné par Jeff le 3 juillet 2018 | publié le 4 juillet 2018

Des choses à demander aux programmateurs Mathieu Fonsny et Alex Stevens au sujet de cette trentième édition du Dour Festival, on en avait plein. On vous a gardé le meilleur de cette heure d'entretien, sans langue de bois mais avec quelques anecdotes croustillantes.

Après une journée à subir les interviews, est-ce qu'à travers les questions qu'on vous pose vous comprenez mieux la manière dont le festival est perçu?

Alex: C'est déjà la troisième journée promotionnelle, on a fait deux autres à Paris aussi. Je pourrais d'ailleurs te citer trois questions récurrentes qui nous ont bien cassé les couilles. Parfois c'est très généraliste et parfois on tombe sur des gens qui ont creusé la programmation et ça on aime car ça nous permet d'expliquer tout le boulot réalisé pendant l'hiver. Si on fait ces interviews, c'est parce que le festival ne se vend pas sur deux têtes d'affiche. Ce n'est pas un line up simple à appréhender, et on veut prendre le temps d'expliquer la démarche. 

Mathieu: L'exercice auquel on se prête aujourd'hui, c'est la démarche inverse d'une conférence de presse. En conférence de presse, on fait une déclaration puis on se prend trois questions derrière. Ici, chacun vient avec trois questions assez généralistes, puis rentre dans le détail de ce qui l'intéresse.

Alex: On peut expliquer le spectre couvert par le festival. Après c'est sûr que quand c'est le JT qui fait un sujet de deux minutes et qui te demande si t'es content parce qu'il fait beau, c'est pas simple.

Au niveau de l'affiche, si on prend le rock "grand public", hormis Alt-J sur la grande scène,  et Slowdive ou Mogwai en tête d'affiche dans la Petite Maison Dans La Prairie, ce n'est pas folichon. Est-ce que ce genre de situation n'en dit pas long sur la situation du rock en festival en 2018?

Alex: Il faut faire un constat: les jeunes sont attirés par l'electro et le hip hop, mais il continue de se faire des choses super intéressantes en rock. Je suis très heureux d'avoir chopé Shame, qui a sorti un des meilleurs albums de 2018 selon moi. Après c'est sûr que quand on fait la liste des groupes qui tournent et qui nous excitent, la liste de noms electro ou rap est probablement plus longue que celle de noms rock. Mais ce n'est pas lié qu'au rock, c'est aussi lié à nos goûts et à nos envies, qui évoluent avec le temps. 

Mathieu: Un festival comme le nôtre fonctionne avec des curseurs. Chaque grand genre est représenté par un curseur, et d'une année à l'autre on joue avec ces curseurs en fonction des offres qu'on a, et de ce qui tourne. On est tributaires de ça, et de l'évolution des carrières des artistes. Mais on n'éteint jamais un curseur. On se positionne comme faisant partie de la communauté des gens de Dour, donc on a un peu l'impression d'être sur la même longueur d'ondes que notre public. Finalement, on se met à la place du festivalier.

Quand on voit le succès d'une scène comme la Red Bull Elektropedia Balzaal, on se dit que cette scène-là ne doit pas être trop compliquée à programmer...

Mathieu: Détrompe-toi, c'est extrêmement difficile. Parce que des festivals electro de niche, y'en a 10 par weekend qui se battent sur 15 noms. On est aussi en pleine période Ibiza, avec des artistes qui jouent deux fois par jour. Alors oui on a un putain d'outil, sauf que tous ces gens sont bookés un an, voire un an et demi à l'avance. Et on n'a même pas encore commencé à parler de leur cachet. L'année passée, on avait tapé sur plein de têtes d'affiche, qu'on a réussi à avoir certains jours. Mais ça implique de devoir faire jouer Dixon à 16 heures, ou Solomun à 17 heures 30. A l'inverse on a eu un vendredi assez "pauvre" parce que peu de nos offres sont passées. On est devenus un gros lieu de passage pour ces DJ's, ils ont envie de venir, mais à côté on a We Can Dance, Extrema Outdoor, Paradise City, Tomorrowland ou le Crossroad du Fuse, rien que pour la Belgique, et c'est compliqué. Et puis on peut aussi essayer des choses avec cette scène: cette année, on y programmera Honey Dijon et juste derrière Daniel Avery, que le public aurait peut-être plutôt vus dans un chapiteau. Après on sait aussi rassure le public, en mettant Stephan Bodzin et Pan-Pot juste derrière.

Mais vous n'avez pas le sentiment que le concept vous a un échappé, en devenant un festival dans le festival?

Mathieu: La dernière année où la Balzaal était un chapiteau, on avait l'impression que le concept était très daté et on avait la conviction qu'une scène électronique en plein air marcherait. Si Tomorrowland le fait, pourquoi pas Dour? On a essayé avec des journées consacrées à la drum et au dubstep 'grand public' style Borgore et ça a décollé. Puis on est allé vers plus de techno. Cette année on va ouvrir la Balzaal pendant les cinq journées du festival, avec un première journée façon "carnaval de Notting Hill". Un gros pari parce qu'on ne sait pas si le public traditionnel de la Balzaal suivra. L'idée c'est de continuer à faire évoluer le concept, de proposer autre chose, pour justement aller un peu à l'encontre de cette idée de "festival dans le festival". On veut vraiment éviter ce phénomène de cannibalisation.

Alex: Personnellement, ça ne me dérange pas d'avoir des oasis comme le Petit Bois, le Dub Corner ou la Balzaal. A chacun de choisir le sien. Et en ayant un site avec ses coins et ses ambiances spécifiques, ça permet de doser et organiser son festival en conséquence.

Mathieu: C'est bizarre que vous nous en parliez de la sorte en tout cas, parce que dans toutes les interviews qu'on fait, on nous parle de la présence, ou plutôt de la soi-disant omniprésence du hip hop. Après il faut se dire une chose: si c'est un festival dans le festival, et que des gens y passeront cinq jours parce qu'ils adorent cette ambiance de "big room", on aura réussi notre pari vu la diversité de l'affiche sur cette scène. En tout cas je serais vraiment curieux de voir si l'amateur de drum ou de techno y passera le mercredi, où on sera plutôt dans un trip reggaeton audacieux à l'échelle de Dour.

Mais la tentation de revenir vers quelque chose de plus "intimiste", façon Dekmantel, ça ne vous tente pas?

Alex: A l'époque, on a essayé avec la scène Cubanisto. Elle a cartonné deux soirs, et deux autres pas du tout. Le problème c'est que quand un Booba débarque sur la grande scène, les petites scènes se vident très rapidement. Je me rappelle être allé un soir dans la Cubanisto, vers 23 heures. Le DJ qui y jouait était canon mais la salle était vide. Il y avait littéralement 10 personnes, j'étais gêné. Je suis comme vous, j'ai envie de croire que les gens sont curieux, mais on sait tous comment ça se passe dans les faits, quand on est en train de faire la fête avec les potes. Cette troisième voie entre le Labo et la Petite maison, on l'a déjà essayée et on a du mal à la faire exister dans un écosystème comme celui de Dour.

Mathieu: Après, on a un Labo plus intimiste, dans lequel on a décidé de programmer des gens comme Kornel Kovacs ou Young Marco, qui ne sont pas des débutants. On aimerait bien mettre Talaboman ou The Black Madonna dans le Labo, mais on aurait vite un problème de sécurité. Même des gros festivals comme le Pukkelpop en reviennent: l'année dernière ils avaient 4 scènes consacrées à la musique électronique, pour qu'au final face à cette multiplication des scènes des gens comme Joy Orbison se retrouvent à jouer devant personne. Le Dekmantel, j'adore ça mais eux tapent dans une seule et même niche, sur toutes les scènes, de la plus petite à la plus grande. Le public s'y disperse plus naturellement. La Cubanisto, j'y tenais beaucoup, mais voir des gens comme Fort Romeau ou Marquis Hawkes y jouer devant un public clairsemé, c'est dur à voir et ça peut jouer contre toi si ces artistes racontent autour d'eux qu'à Dour ils se sont fait chier. Tu parles du Dekmantel, mais on peut citer le Primavera, qui a "ghettoisé" la musique électronique avec trois scènes et un espace dédié depuis deux éditions. Pour quoi faire? Pour valoriser et attirer la niche. Ils ont testé la musique électronique dans un festival à la base rock, ils ont vu que ça marchait et ils ont compris que des gens payeraient pour ne pas quitter cet espace. C'est cool pour eux mais j'espère qu'on n'arrivera jamais à ça à Dour. C'est aussi pour cette raison que nos trois scènes électroniques sont à trois endroits différents du site. Après 5 jours, quand t'as marché 10 bornes je peux comprendre que certains ne bougent pas d'une scène, mais j'ai aussi la prétention de croire qu'il y a en qui boivent un Jägermeister et qui font la route jusqu'à l'autre bout du site. 

Vous nous parlez de chapiteaux vides par moments. Est-ce qu'on pourrait imaginer qu'à budget égal mais avec une scène de moins, ça vous faciliterait la vie?

Alex: On a fait ce travail l'année passée mais les gens ne l'ont pas remarqué. On a supprimé le Dancehall et on a revu l'équilibre. Il y a 3 ans il y avait 9 scènes, aujourd'hui on est à 7. Parfois on a envie d'en recréer une, par exemple pour la world ou le reggae. Cette année, ça nous bougera pas mais on a bien envie d'essayer quelque chose en 2019. Cette année on a préféré travailler sur les horaires. On a pas diminué le nombre de scènes, mais sur certaines, on a diminué le nombre de groupes. 

Dour est une expérience c'est une évidence. Mais justement, pour une organisation comme la vôtre, quel est la part du budget qui y est consacrée? 

Alex: On est deux à gérer le budget. Quand Carlo Di Antonio est parti, il a laissé les clés du budget à moi et Damien (ndr: Damien Dufrasne, actuel directeur du Dour Festival). Sur la partie artistique, j'ai le dernier mot. Damien gère le logistique et l'opérationnel et a la dernier mot sur ces parties-là. Après, on doit être en consultation permanente pour que le projet artistique soit en adéquation avec le terrain. Chaque année, on fait le bilan des scènes avec Mathieu, on regarde ce qui a fonctionné - ou pas. Après, avec Damien, on essaie de voir ce qui est faisable techniquement parlant. Ensuite sur chaque scène, on planche sur une production qui est en adéquation avec la musique. On nous parle souvent d'ajouter des écrans géants pour justement améliorer cette expérience, mais je n'en suis pas un grand fan, ça rend les festivaliers statiques. Sur la Last Arena on a été obligés de le faire mais c'est une décision assez récente, prise pour améliorer la sécurité, éviter que ça pousse. 

Niveau infrastructures, le green camping est une vraie fierté mais aussi un arbre qui cache un peu la forêt. Le camping reste parfois très compliqué et on pèse nos mots... La gestion de l'aspect camping, ça ressemble à une lutte entre l'esprit libertaire originel du festival et les dérives dont se rendent coupables certains sur le site.

Alex: Le public aujourd'hui est beaucoup plus respectueux. Après si tu parles de l'état de propreté du camping à la fin du festival, c'est clair que certains confondent liberté et vivre ensemble. Si on est fiers du green camping, c'est parce que pour la première fois dans la vie du festival, on ne doit pas nettoyer un terrain quand les gens partent. C'est une goutte d'eau dans l'océan du camping mais on n'a pas d'autre choix que de commencer par une initiative de taille réduite pour pouvoir au mieux la contrôler. L'idée du green camping, c'est d'avoir une sorte de village gaulois qui deviendra la norme. Après, on ne va pas se mentir: motiver 55.000 personnes à être propres et à trier leurs déchets, c'est compliqué. D'ailleurs si t'as la solution, on est preneurs...

Est-ce qu'on touche à l'ADN du festival en voulant "limiter" cette expérience perçue comme étant sans limites?

Alex: Je ne pense pas. La folie de Dour vient de l'état d'esprit dans lequel on arrive. Y'a des gens qui font Dour tous les ans et qui n'ont jamais pris de drogue. Et globalement, t'es pas obligé de boire 30 chopes et de vomir dans la tente de ton voisin pour que ton festival soit réussi.

Mais tu n'as pas parfois le sentiment que la bête a grandi jusqu'à en perdre un peu de contrôle, et qu'à vouloir contrôler vous allez passer pour des pisse-froids?

Alex: Non, nous le message qu'on passe c'est "amusez-vous et faites pas les cons". Et la loi reste la loi à Dour. Et ce genre de message ne doit rien enlever à la fête qu'est le Dour Festival. Dans mon esprit, la fête ça ne veut pas dire exagérer et faire n'importe quoi. On bosse énormément avec les autorités, qui font énormément de contrôle. C'est pas comme si on était en mode "portes ouvertes" pendant 5 jours. Mais c'est là qu'on en revient à cette idée de Green Camping, qu'on espère agrandir au fil des années. Pour le moment, c'est 10% du site, mais on espère que l'année prochaine ce sera 20. Et puis on avance en tirant les enseignements: la première fois, on avait mis ce camping vert au milieu du site, sans vrais avantages et sur inscription volontaire. Les festivaliers "normaux" jetaient des bananes et des déchets sur les habitants du green camping en se foutant de leur gueule. Mais je pense que les mentalités ont évolué et continuent d'évoluer dans le respect de notre vision. 

L'année passée, on était là pour la 29ème. La première chose sur laquelle on a directement communiqué, c'est la 30ème édition, en nous promettant quelque chose d'énorme. En tant que programmateurs, dans quel état d'esprit êtes-vous partis? Continuer à faire ce qu'on fait ou un état d'esprit d'anniversaire.

Mathieu: S'attendre à des grandes choses, pour nous, ça ne veut pas dire aller claquer un maximum de biftons sur un gros nom, alors que pas mal de monde aurait pu s'attendre à ça. Parce que ça veut dire qu'on se retrouve dans un système où ce ou ces gros noms cannibalisent le reste de l'affiche et l'année d'après, le soufflet retombe. Donc on a revu toute l'infrastructure, on ouvre 4 scènes dès le premier jour, on a fait des efforts sur le site, le parking, le camping et l'accueil en général des festivaliers. Pour nous, les vraies surprises se feront surtout au niveau de l'aménagement du terrain.

Alex: Après, on a travaillé dans un esprit d'anniversaire sur cette programmation de 2018, mais ça situe plutôt au niveau du clin d'oeil: on fait revenir Ministry, Mike Patton ou Atari Teenage Riot.

Mathieu: On s'est aussi payé une création, avec Nördik Impact à Caen et Marsatac à Marseille. On a chacun choisi un groupe: Fulgeance pour Nordik Impact, La Fine Equipe pour Marseille et Haring pour Dour. Ca fait un an qu'ils bossent, c'est un super band qui jouera avant Action Bronson (ndlr: il a malheureusement annulé pour raisons médicales). Les mecs s'entendent à merveille. Pour nous, l'artifice ne se situe pas dans un truc impayable ou bankable mais dans plutôt ce genre de choses. C'est ça notre ADN. On veut que les gens hallucinent en voyant le nouveau site, la déco. C'est pas en se payant Ronaldo que l'équipe tournera mieux. Je préfère acheter un nouveau gazon!

crédit photo: Nicolas Debacker

http://www.dourfestival.be