Fuzati & DJ Orgasmic

cuisiné par Aurélien le 1 juin 2014 | publié le 30 juillet 2014

Quand on m'a proposé d'interviewer Fuzati et DJ Orgasmic, j'ai décidé de mettre les petits plats dans les grands et de gérer (pour une fois) cette rencontre comme un pro : la date de l'interview décidée, je choisis de faire appel aux services photographiques de Datura des Chroniques Automatiques pour immortaliser ce moment, et surtout je prends le temps de soigneusement préparer les questions en esquivant le plus possible les redondances avec d'autres médias. La veille, tout est fin prêt. Et puis, la minute d'après, plus rien ne l'est: notre horaire change, et le créneau est confié à un duo de donzelles qui nous a laissé la place chaude – et surtout un Fuzati excédé, bien parti pour ne pas assurer l'entrevue. Mais le MC de Versailles s'installe finalement, revient à la réalité, et se montre au final sous un jour charmant pour nous parler longuement de cette chouette collaboration avec son collègue. L'histoire retiendra aussi cette affaire de rockstore bruyant où les deux compères nous ont reçu, et que le microphone du Galaxy S3 a bien eu du mal à encaisser. Car dans le merdier capté, les voix des deux énergumènes se sont retrouvées noyées, et c'est votre serviteur qui a pris le soin, après une après-midi entière sous son casque AKG, de recoller du mieux qu'il a pu ces vingt minutes d'entretien. En voici les meilleurs morceaux.

GMD : La première chose qui marque quand on écoute Grand Siècle, c'est ce sentiment d'avoir affaire à un disque "récréation". Vous le percevez de la même façon ?

Fuzati : Oui, en surface ! Mais il y a toujours la sous-couche... Plus sérieusement, c'était très ludique. Ça fait quinze ans qu'on fait de la musique chacun de notre côté, que ce soit dans la musique électronique pour Orgasmic ou dans le rap de mon côté avec le Klub des 7. Sur ce disque j'avais l'impression que c'était pas si grave de poser sur des trucs sur lesquels j'aurais jamais posé pour un projet du Klub. Du coup je m'en foutais de faire des compromis, et comme Orgasmic est beaucoup plus au fait que moi de ce qui se fait dans le rap aujourd'hui, notamment avec son taf de DJ, faire appel à lui pour ça me paraissait assez évident. J'aurais jamais pu poser sur des titres comme "Hola" deux ans plus tôt, et je voulais que ce soit ce genre de trucs qui arrive sur Grand Siècle. Il en a même étonnés pas mal puisqu'il a produit des trucs qu'on aurait pu croire produit par moi – à l'instar de "La Violence". Donc ce côté récréationnel, oui, c'est vrai qu'il résume bien cette collaboration.

Orgasmic : Entièrement d'accord avec Fuzati. D'ailleurs, dans le processus de création il n'y a vraiment eu aucun blocage, alors que quand je produis de la musique électronique c'est toujours très difficile pour moi, je suis assez exigeant avec ce qui sort de mes machines (rires). Là pour le coup tout s'est imbriqué avec beaucoup d'aisance et de fluidité. Ce qui explique donc tout le côté très décomplexé, très "exutoire" de l'album.

GMD : Il y avait vraiment une décomposition totale des tâches entre production et écriture ?

Orgasmic : Non, quatre pistes ont été composées par Fuzati dessus.

Fuzati : Ca peut effectivement paraître curieux, vu la tête de mes prods – notamment par rapport à ma façon de bosser d'habitude. Mais ici j'ai cherché à m'adapter à la couleur de l'album qu'Orgasmic voulait donner. Par contre côté textes, il n'y a pas du tout de chutes de la Fin de l'Espèce, malgré que les sujets abordés soient en définitive assez similaires. Tout est bel et bien à 100% original ici, créé de toutes pièces pour cet album.

GMD : C'est volontaire ce côté Tyler, The Creator par moments ? Comme on sait que vous l'appréciez beaucoup, on aurait pu croire à un clin d'oeil.

Fuzati : Je crois que tu penses à "Dernier Portrait". Il y a effectivement ces synthés qui tombent comme des violons à la fin. Peut-être un peu "Nulle Part" aussi ! Après, dire qu'on s'est inspirés de Tyler non, c'est la tendance d'aujourd'hui et il n'y a aucun apanage de sa part. Rien n'a été calculé en tout cas, bien qu'effectivement j'aime beaucoup ce que fait musicalement Tyler. Mais dans le fond, si tu reviens dans les années 90's et la période new-wave, ce procédé était déjà quelque chose d'assez courant. Il a simplement remis au goût du jour quelque chose qui existait déjà plusieurs années avant.

GMD : Orgasmic, pour toi c'était pas un grand écart de passer d'un projet comme So Fresh Squad ou l'album de Cuizinier à un projet comme Grand Siècle ?

Orgasmic : Je n'ai rien produit pour So Fresh Squad tu sais. Le producteur derrière la machine c'était Young Pulse, je ne jouais que le rôle de DJ au sein du collectif – notamment dans la confection des mixtapes. Sur Grand Siècle, on serait plus proche de mon travail avec Cuizinier dans le côté "un rappeur et un producteur qui collaborent en studio", mais le boulot est différent. Pas plus difficile hein, mais différent : on s'appuyait beaucoup sur un travail avec des samples, et là on a tout créé de toutes pièces. D'ailleurs quand j'ai sorti de mon matos des trucs un peu bossa comme le beat de "Corbillards" je voyais personne d'autre que Fuzati poser dessus...

Fuzati : D'autant que beaucoup ont pensé que j'avais produit ce titre, à cause de ce côté jazz, vu que tout le monde sait que j'écoute bien moins de rap que lui. Mais quand on écoutait ça plus jeunes, on écoutait ça ensemble et donc quelque part, ça nous a aussi influencés sur la couleur de l'album.

GMD : Fuzati, est-ce que tu sens que ton public à changé au fil des années ? On a beaucoup l'impression que le rap méchant à la Kaaris a, finalement, autant de succès que le tien.

Fuzati : Il n'a pas changé, il se renouvelle. Ce qui est très bien je trouve : arriver à mener un projet comme le Klub depuis quinze ans, et arriver à toucher des jeunes de vingt ans aujourd'hui c'est plutôt le genre de choses qui me rassure. Certains n'avaient pas écouté Vive La Vie à sa sortie, et le font tourner presque dix ans après c'est le plus gratifiant. Je me dis qu'il a passé avec succès l'épreuve du temps.

GMD : Et au niveau de tes pairs tu sens que la façon dont tu es perçu a changé ? Je pense à Zoxea qui t'avait invité sur le remix de « C'est Nous les Reusta », alors qu'on te voyait comme un MC un peu à part sur la scène rap française...

Fuzati : Non, ça je ne pense pas par contre. Il y a toujours sur nous cette espèce de chape de plomb qui pèse parce qu'on est arrivés sur un créneau en 2000 et qu'on était seuls : on était blancs, issus d'un milieu aisé, et on parlait d'autre chose que de la rue. Aujourd'hui n'importe qui peut faire ça, le public n'a plus ce même regard qu'autrefois. Mais la façon dont on est perçu ne changera jamais vraiment : on sera toujours vus comme des artistes alternatifs, alors qu'on ne l'est finalement pas plus que le reste de la scène rap en France.

Pour Zoxea, la connexion s'est faite parce qu'on a le même distributeur (Modulor, ndlr), mais c'est lui qui est venu a moi pour que je vienne poser un couplet sur ce morceau. Je n'ai rencontré aucun des autres rappeurs qui ont posé dessus – et ça me va plutôt bien parce que les featurings c'est pas franchement ma came. Mais ça a une grosse valeur sentimentale, t'imagines pas : l'un des mecs des Sages Poètes de La Rue qui m'invite à poser sur un de ses morceaux... ce sont des mecs qui m'ont bercé avec leurs freestyles à la grande époque de Générations. Ça avait un côté un peu magasin de jouets pour moi, et c'est merveilleux que ce genre de choses se produisent dans la musique.

GMD : T'avais pourtant fait un freestyle sur Générations toi aussi !

Fuzati : Oui, mais là ce n'était déjà plus tout à fait cette grande époque de Générations que j'évoquais. Quand ça l'était, j'étais trop petit. (rires)

GMD : Tu disais dans "Monogramme" que tu ne fais plus de la musique que quand tu en as l'envie et le temps. A entendre les projets se multiplier, on à l'impression que tu l'as de plus en plus l'envie, non ?

Fuzati : Oui. Et c'est même pire que tout parce que Grand Siècle c'est aussi une prise de conscience de voir à quel point le temps passe vite, et que le temps à filé depuis la sortie des premiers maxis du Klub et Vive La Vie. Et comme à force de tout remettre à plus tard, on ne fait plus rien, on a choisi d'enregistrer cet album en quatre mois. Plus généralement, j'essaie de m'imposer un rythme de production. En soi de la musique j'en fais tous les jours. Mais entrer dans un processus où on sort un album, où on le commercialise, on en fait la promotion, on le défend en live, on fait des interviews... C'est lourd, et ça demande toujours un maximum de réflexion parce que sortir un album tu sais que ça va prendre au minimum un an de ta vie. Il faut être sûr de son coup, d'autant que chez moi tout est auto-produit, et que c'est d'autant plus chronophage.

GMD : En parlant de concerts justement, ça ne va pas représenter un défi pour vous de défendre Grand Siècle en concert ou vous pensez panacher avec des morceaux du Klub ?

Fuzati : Non, on va défendre uniquement cette collaboration, mais en repensant notre façon de le présenter.

Orgasmic : Personnellement ça fait une éternité que je n'ai pas eu l'occasion de faire de la scène rap, vu que je gravite plus du côté de scènes électroniques. C'est un réel challenge. C'est un peu comme un match de boxe, tu sais pas trop comment ça va se passer sur le ring donc tu t'en accommodes et t'essaies de faire au mieux. Mes expériences de DJ club, c'est pas tout à fait pareil que celle d'un DJ hip-hop : ça demande plus de spontanéité, du rebond... Non pas que j'apprécie plus l'un que l'autre, mais on a pas affaire au même boulot. Mais reprendre ce rôle là pour moi ça a quelque chose de très excitant.

Fuzati : On a dans l'idée de mettre en place un show entre DJ set et concert rap. Peut-être que ça présentera ses limites, on ne sait pas, mais cette formule hybride même avec un seul album, ça nous donne un champ des possibles important. Après, je trouve qu'un show, même s'il est mortel, passé une heure on en voit vite les limites. Exactement comme les albums – quelque soit le genre d'ailleurs.

Orgasmic : Je me souviens perso que le premier concert rap que j'étais allé voir c'était Warren G au Zénith, alors qu'il n'avait sorti que son premier album – et qui au final doit être même plus court que le nôtre. Ça n'a absolument pas empêché le concert d'être une tuerie, la longévité ce n'est absolument pas un facteur de qualité, tant que l'intensité est là.

A ce stade, l'interview semblait plus ou moins terminée, mais pas mal de choses sont venues se bousculer: une déclaration d'amour enflammée de Fuzati pour la Belgique, où il nous parle avec beaucoup d'intensité de son amour pour le jazz belge (et particulièrement du groupe Placebo, les vrais savent) et les nombreux disquaires du plat pays qu'il a hâte de visiter lors de son passage en Belgique. Et Datura étant dans le coin, il n'a pas manqué d'amener la conversation sur le Japon, en évoquant le succès du Klub et même de feu-Institubes chez les nippons. Ce qui a amené son lot d'anecdotes du côté d'Orgasmic lors de son dernier passage dans les clubs de Tokyo, Fuzati allant même jusqu'à nous raconter qu'il travaillait justement sur un titre avec un groupe local.  

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