Edgar Wright

cuisiné par Jeff le 23 juillet 2021 | publié le 28 juillet 2021

À même pas 50 ans, Edgar Wright est ce que l'on peut appeler un grand monsieur du septième art : Shaun of the Dead, Scott Pilgrim, Hot Fuzz ou Baby Driver ont chacun à leur manière démontré toute la maestria et l'originalité du réalisateur anglais. Ce que l'on sait moins, c'est qu'il est un fan hardcore des Sparks, phénoménal groupe américain qui, encore aujourd'hui, se réinvente en permanence et sort des disques dans une indifférence inversement proportionnelle à son incroyable talent. C'est à cette œuvre monumentale et à leurs drôles de géniteurs qu'Edgar Wright a consacré un documentaire, The Sparks Brothers, qui sort cette semaine sur les écrans français - pour la Belgique, il faudra attendre. Le temps d'un Zoom, on a refait le film avec un homme dont la fraîcheur qui émane du travail se ressent dans la façon dont il défend ses films. 

GMD : La musique a souvent un rôle essentiel dans tes films. Tourner un documentaire, c’était l’étape suivante la plus logique ? 

EW : Pas vraiment. Ça ne m’avait jamais traversé l’esprit. Mais en grand fan des Sparks et en grand consommateur de documentaires, je disais souvent que quelqu’un devait leur consacrer un documentaire, qu’un groupe si influent devait y avoir droit : ils ne sont pas aussi célèbres qu’ils le devraient, et il y a des choses à dire sur leurs fans. Et à un concert des Sparks en 2017, mon ami Phil Lord (NdlR : réalisateur de 21 Jump Street ou The Lego Movie) m’a dit d’y aller. J’en ai parlé aux frères Mael le soir même. Ils me faisaient confiance, ils aimaient mes films et ils ont accepté. Ce que je ne savais pas à l’époque par contre, c’est qu’ils avaient déjà été contactés par le passé, mais qu’ils avaient toujours décliné les propositions. 

GMD : Tu te dis grand consommateur de documentaires. Quelles ont été tes influences ?

EW : Quand on regarde des films ou des documentaires, on voit des choses que l’on aime, mais aussi des choses que l’on ferait différemment. Et dans de nombreux documentaires musicaux que j’ai vus, le réalisateur part du principe que le spectateur connait déjà le groupe. Je trouve ce parti-pris bizarre. D’accord pour les Beatles, les Rolling Stones ou Bob Dylan. Mais certains documentaires ne sont pas « inclusifs » et je ne voulais pas tomber dans ce piège. Je sais que les Sparks ont beaucoup de fans, mais énormément de gens ne les connaissent pas, ou ont entendu leurs chansons sans savoir qu’ils en étaient les auteurs. Après dans les choses que j’aime, il y a notamment tout le travail de Julian Temple. Je me rappelle avoir vu The Filth & The Fury (NdlR : L’obscénité et la fureur en français, documentaire sur les Sex Pistols) et avoir adoré le montage. Il y avait beaucoup d’intelligence dans la façon dont le contexte et l’époque servaient le documentaire.

GMD : Tu es considéré comme un réalisateur original. Pourtant tu as opté ici pour une structure chronologique et linéaire…

EW : C’est venu assez naturellement. Il fallait penser à celles et ceux qui ne connaissaient pas le groupe. Avec les Beatles, on aurait pu commencer le film sur le toit de Savile Row (NdlR : lieu du dernier concert du groupe), mais pour les Sparks, il fallait simplement raconter l’histoire dans le bon ordre.

GMD : En regardant le documentaire, j’ai noté trois mots qui me semblaient résumer à merveille les Sparks : « énigme », « anomalie » et « audace ». Lequel choisirais-tu pour les décrire ?

EW : Tous ces mots sont corrects, mais prenons « anomalie », qui me semble intéressant. Je pense que leur trajectoire est unique. La plupart des groupes qui ont leur longévité passent pas mal de temps à se reposer sur leurs lauriers. Ce n’est pas le cas des Sparks, qui ont continué à produire des choses nouvelles. C’est ce qui m’a le plus impressionné chez eux : cette volonté d’aller de l’avant s’est toujours manifestée, que le public soit présent ou pas. Ils sont une anomalie car ils sont un groupe qui a eu du succès certes, mais à ses propres conditions, et c’est admirable.

GMD : Tu es un fan des Sparks. Pourtant, on connaît l’adage : « Ne rencontre jamais tes héros ». Est-ce que ta fan attitude a parfois été problématique ? 

Ils ne m’ont jamais demandé d’enlever quoi que ce soit. Ils ne sont pas producteurs exécutifs du film, alors que c’est régulièrement le cas, ce qui nous fait parfois nous demander si on nous raconte bien toute l’histoire. Ici, Ron et Russell m’ont laissé le final cut. Ce qui les inquiétait, c’était de savoir si leur vie était suffisamment « dramatique » pour en faire un documentaire. Je me disais le contraire : leur dévouement, leur capacité à traverser les périodes de vaches maigres, elle est là l’histoire. C’est vrai qu’il ne faut pas rencontrer ses héros, mais les Sparks sont une glorieuse exception. Je n’ai jamais rencontré d’artistes aussi investis dans leur projet, ils ne s’arrêtent jamais. Parfois, on rencontre des musiciens dont on est fans, et qui sont très différents de ce qu’ils sont sur scène, et la magie disparaît. Mais la normalité et la gentillesse des Sparks, et cela en toutes circonstances, c’est justement ce qui rend ces deux gars si magiques !

GMD : Dans le documentaire, Flea (NdlR : bassiste des Red Hot Chili Peppers) explique que si les Sparks n’ont pas eu le succès qu’ils méritaient, c’est parce que pour le grand public, c’était juste deux types un peu bizarres. Est-ce un parallèle que l’on peut faire avec le cinéma, où la comédie et les « comiques » sont souvent considérés par certains comme des catégories inférieures ?

EW : C’est bien connu, les comédies n’ont pas le prestige des drames, et ça se vérifie chaque année. Pourtant, Docteur Folamour ou Y-a-t-il un pilote dans l’avion ? sont plus célèbres que le meilleur film aux Oscars ou aux BAFTA cette année-là. Les comédies peuvent être d’énormes cartons. Mais en musique c’est plus compliqué. En musique, certains pensent que jouer la comédie est un signé d’insincérité. « When I’m With You », un tube en France d’ailleurs, a un pont absolument incroyable. Je me suis toujours demandé pourquoi ce morceau n’avait pas fonctionné au Royaume-Uni. Mais c’est justement parce que ce pont est si marrant que les gens qui entendaient ça à la radio se demandaient si ce n’était pas juste une chanson comique. Parfois, les chansons qui se disent sincères sont les plus cyniques. Les Sparks sont parfois marrants, c’est vrai, mais l’intention est sérieuse, et parfois les gens ne le comprennent pas.

GMD : Pendant le générique de fin, on voit Ron et Russell sortir des anecdotes sur les Sparks, toutes plus fantasques les unes que les autres. Sauf la dernière peut-être : « Ron Is Really Russell, and Russell Is Really Ron ». Tout est dit ? 

EW : Je suis certain qu’ils doivent avoir rêvé de vivre quelques instants dans le corps de l’autre. Mais bon, ça fait quand même 50 ans que l’un ne peut exister sans l’autre ! (rires) Cette idée des « fun facts » à la fin du film, c’est une suggestion personnelle. Ils les ont tous écrits, sauf le dernier, celui de ta question.

GMD : Précisément parce que c’est la vérité ?

EW : Ce que je dirai juste sur ce passage du film, c’est que celui-ci se termine sur un effet spécial, et qu’il a été réalisé gratuitement par l’équipe qui bosse sur la série des Mission : Impossible ! (rires)

GMD : À la fin du documenaire, on entend une version live de « The Number One Song in Heaven ». Tu avais à ta disposition un catalogue de 300 titres. Pourquoi avoir choisi celui-là ?

EW : Quand on me demande d’en choisir un, c’est celui que je retiens, parce que pour moi, la version originale, c’est deux chansons en une. Mais en fait, ce morceau dit quelque chose d’autre sur les Sparks : régulièrement pendant leur carrière, on a eu l’impression qu’ils écrivaient leur « chanson d’adieu » et « The Number One Song in Heaven » en fait partie. On se disait que si ça devait être leur ultime chanson, ce serait une façon parfaite de nous dire au revoir. « Bon Voyage », « When Do I Get To Sing My Way », « Edit Piaf (Said It Betther Than Me »), « All That » sur le dernier album… ça fait 45 ans qu’ils écrivent des chansons d’adieu.

GMD : Et toi, quelle est la prochaine étape ? Une comédie musicale comme Annette, réalisée par Leos Carax sur un scénario des Sparks ?

Mes films, comme Scott Pilgrim, Baby Driver ou mon dernier Last Night in Soho, ne sont pas des comédies musicales, même si Baby Driver est celui qui s’en rapproche le plus. Mais ils ont tous un élément musical important. J’ai montré le director’s cut de Last Night in Soho à quelques réalisateurs. Et l’un d’entre eux, Alfonso Cuarón, m’a dit à la fin : « Allez mec, fais une comédie musicale qu’on n’en parle plus ». Je ne suis pas opposé à l’idée, je dois juste trouver le bon matériel de base. Mais par rapport à ce qui m’attend, si je dois tirer une source d’inspiration chez les Sparks, c’est dans leur façon de chercher la nouveauté en permanence. On veut toujours que son prochain projet soit différent du précédent, apporte quelque chose de nouveau. Et c’est précisément ce qu’ont toujours fait les Sparks, et ce que j'ai essayé de faire avec Last Night in Soho.