Watain

Trident Wolf Eclipse

Simon

Watain a beau être l’une des plus grosses formations black metal des 00’s, The Wild Hunt a failli être le faux pas fatal pour des Suédois habitués au carton plein. Preuve que quitter l’underground cra-cra de la musique extrême, ne serait-ce que le temps d’un disque, pour proposer quelque chose d’« alternatif » relève encore de la gageure à ce stade du jeu. The Wild Hunt n’était pas là où on l’attendait avec ses gimmick proggy (à défaut d’être complètement pourri), et le public leur a bien fait sentir. Résultat des courses : Trident Wolf Eclipse s’écoute comme un coup de genou façon American History X. Fallait pas les faire chier (enfin peut-être que si quand on voit le résultat), et Watain revient avec son meilleur album depuis la doublette Sworn To The Dark / Lawless Darkness. Une œuvre qui joue tout avec le pied sur l’accélérateur, du jeu de batterie aux riffs de l’enfer - production hollywoodienne incluse. Certains diront qu’on est sur un produit absolument classique qui tape dans du connu (les références à Bathory, à Taake, à Celtic Frost, bla bla bla), on leur répondra qu’à ce niveau d’exécution, le metal satanique est un pur kif. Et que si tu veux de la nouveauté tu peux encore aller chercher un tube de trapstep-soundcloud-neowave, pour nous c’est le même prix. Ce disque se mérite à coup de dizaines d’écoutes, pour finalement devenir un des plus gros grower metal de ce début d’année.

Gnaw Their Tongues

Genocidal Majesty

Emile

Le problème de l'obscurité absolue, c'est que c'est potentiellement infini: une fois qu'il n'y a plus rien, peut-il y avoir encore moins ? Ca c'est le genre de question merdique qui vous aspire le cerveau quand vous vous lancez dans le nouveau Gnaw Their Tongues. Si vous pensiez qu'écouter Slipknot faisait de vous un apôtre de la musique dark, il va peut-être falloir revoir votre jugement, car le dixième album du multi-instrumentiste Maurice de Jong est un voyage loin de tout ce qui brille. Genocidal Majesty propose huit titres dans lesquels l'artiste hollandais expérimente les sonorités les plus sales de tous ses instruments, mais réalise ce travail avec un degré de précision et de maturité rarement entendus dans la création des ambiances. C'est avec une aisance sans précédent qu'il navigue entre les sonorités traditionnelles du black ou du brutal death et des expérimentations électroniques au synthétiseur, touchant esthétiquement au plus profond des musiques violentes. Toujours aussi incisif vocalement, toujours aussi déstructuré rythmiquement, son art jongle entre le violent et le discret, l'épique et l'occulte, offrant à l'auditeur le présent de la surprise à chaque mesure. En témoigne le morceau « Cold Oven », laissant une belle place aux nappes de clavier sous la myriade de bruits blancs et des riffs de guitare meurtriers. Vous l'aurez compris: on ne vient pas à Gnaw Their Tongues pour une musique qu'on met en fond pour boire un café entre amis, on y vient pour découvrir ce que le metal peut offrir comme renouvellements.

Hamferð

Támsins Likam

Emile

Alors, imaginez du norwegian black dans votre tête, puis du stoner islandais, et maintenant imaginez que Hamferð est un groupe originaire des Îles Féroé, c'est-à-dire un endroit situé exactement à mi-chemin entre ces deux pays. Capables d'allier des mélodies à la Solstafir et des riffs à la Enslaved, les six bonhommes n'avaient pas sorti un album depuis leur très bon Evst de 2013. Támsins Likam paraît donc cette année chez Metal Blade Records, label qui abrite notamment les grottes de Cannibal Corpse ou encore de The Black Dahlia Murder, et se veut la continuité d'un projet qui dure depuis bientôt dix ans. On retrouve toujours le mélange entre une esthétique très lyrique et mélodique, et les rythmes cassés d'un black si délité qu'il sonne parfois comme du sludge. En exemple, le morceau « Hon syndrast » passe du chant de tête au guttural en un rien de temps, proposant un pari musical assez risqué, autant pour les amateurs d'un stoner un peu lyrique que pour les fans de black. L'impression générale est que Hamferð veut tracer sa propre route, sans avoir à se revendiquer d'un genre ou d'un autre ; cette volonté d'indépendance se retrouve dans le dernier morceau de l'album, « Vapn i anda », qui se rapproche plus de la capacité de transformation permanente des premiers Ulver qu'autre chose. Aussi à l'aise sur des guitares sèches et des nappes de synthétiseurs que sur les rythmes traditionnels du metal, les Féroïens se tracent un beau chemin en évitant les obstacles qui parsèment les projets travaillant des sons qu'on pourrait avoir déjà (trop) entendu, en cherchant à se renouveler sans se trahir. Glimrende!

Vessel Of Iniquity

Vessel Of Iniquity

Emile

Il y a des artistes dont la violence est si aberrante que les formats courts s'étendent indéfiniment dans nos petites oreilles. C'est le genre de disque proposé par Vessel of Iniquity pour le label californien Sentient Ruin Laboratories. Le one-man band anglais propose un premier disque composé de trois morceaux censés « désintégrer l'existence même ». Un programme pas démenti par une production qui propose un shred permanent sous forme de tempête de noise et d'orages de larsens. A mi-chemin entre le grindcore et le black metal, le groupe se distingue par un très bon travail sur la voix, mixée au loin afin de donner cette impression flippante qu'un animal démoniaque essaie de sortir d'une cage faite de clous électriques. Mais si on espère que cette sortie de Vessel Of Iniquity n'est que la première d'une longue lignée, c'est aussi par le potentiel ritual noise que le bonhomme a su mettre dans ses morceaux: le dernier morceau notamment laisse entrevoir un environnement aussi riche que celui des premiers Sepultura ou de Gnaw Their Tongues (encore eux), dont ils s'annoncent eux-mêmes comme étant les successeurs. De la brutalité, du psychédélique et de l'occulte, la recette parfaite de la modernité du black.

Tribulation

Down Below

Jeff

Drôle d'oiseau que Tribulation, groupe que l'on a vite fait de placer dans la catégorie death metal à ses débuts mais qui aujourd'hui ne facilite pas vraiment la tâche des amateurs de "pigeonholing" avec des influences prog, gothic et classic rock qui viennent jouer les trouble-fête. Par ailleurs, si les Suédois appartiennent à ce qu'il convient d'appeler la "scène alternative", tout dans leur musique évoque un groupe qui devrait être de capable de remplir des salles immenses et toucher un plus large public qu'il ne le fait actuellement. Si on peut imaginer que les hurlements gutturaux du chanteur et bassiste Johannes Andersson empêchent probablement le fan de Nick Drake d'y trouver son compte, tout dans la musique de Tribulation pointe vers des desseins plus grands - on peut imaginer que l'intégration au giron Century Media y est pour quelque chose. Poursuivant le perfectionnement d'une formule qui avait déjà marqué les esprits avec The Children of the Night en 2015, les quatre Suédois continuent d'usiner des riffs et des soli de guitare que l'on pourrait croire un peu cheesy au premier abord, mais qui sont en réalité d'une efficacité mélodique absolument imparable. Ils sont cette lumière que Johannes Andersson prend un malin plaisir à étouffer avec sa lugubre poésie. Entamé façon panzer sur trois titres qui sont autant de singles potentiels, Down Below évolue vers des terrains de jeu plus ambitieux et pense son projet dans la globalité de sa narration, comme avec cet incroyable piste instrumentale qui pose son divin arrière-train au beau milieu de la galette. Un disque étonnamment accessible.

Abigor

Höllenzwang (Chronicles of Perdition)

Simon

Il faudra un jour que je m’explique mon amour éperdu du metal satanique. Toutes ces choses que je m’envoie et qui transforme à chaque fois mon appartement en salle d'interrogatoire du temps de l’Inquisition. Ce douzième album d’Abigor était donc taillé pour moi, et ça n’a pas loupé. Coup de cœur immédiat justifié tout d’abord par la performance de P.T., zélote exalté qui fait office de véritable maître de cérémonie, alternant les hauteurs avec toute l’intensité mélodramatique qu’on demande à tout Maître Loyal vénérant le Malin. La dissonance des guitares prolonge le culte, les volées de riffs enchaînent idée sur idée, et communiquent merveilleusement bien avec une basse rondelette et des batteries qu’on croirait calées à une démonstration Tupperware. Cela fait 25 ans que les Autrichiens peaufinent la recette d’un true cvlt black metal, et si on peut leur reprocher d’avoir été jadis un peu trop brouillon sur les dizaines d’idées injectées dans leur musique (notamment sur les disques les plus récents), Höllenzwang résonne, grâce à sa concision et l’équilibre du tout (production / construction, / interprétation), comme un vrai chef d’œuvre de metal sombre. Immanquable.