Première fournée de 2021 pour Wake Up The Dead, notre dossier consacré à l'actualité des musiques extrêmes. Dix albums sont au menu de ce numéro dans lequel on retrouve pêle-mêle du death, du black, du powerviolence, du sludge, du mathcore ou encore du blackened hardcore. En bref, toutes les bonnes choses qui ont fait vrombir nos oreilles depuis le début de l'année.

Portrayal Of Guilt

We Are Always Alone

Alex

Au petit jeu des jeunes qui nous en mettent plein la gueule, pied au plancher et front baissé, les Texans de Portrayal Of Guilt s’imposent depuis 2017. Après un très prometteur Let Pain Be Your Guide et une grosse série de splits tout, revoilà le trio sur Closed Casket Activities. Screamo, black-metal, powerviolence, chaotic hardcore... On ne sait toujours pas sur quel pied les garçons veulent nous faire danser, mais on est certain·es que cette déferlante qui ne ressemble à rien d’autre actuellement va taper dans le mille. Bingpot! Car le second album de la formation n’est pas seulement fougueux et déconcertant, il en est presque avant-gardiste tant il rompt toutes les barrières de genres avec une aisance folle. En une petite vingtaine de minutes, PoG fait feu de tout bois et dévoile l’étendue de sa palette avec des titres courts, incandescents et souvent trempés dans un désespoir latent. Impétueux comme jamais, le groupe basé à Austin livre un disque extrêmement riche qui reprend quasiment le même plan de bataille que son prédécesseur, mais le surpasse largement en termes de production, de maîtrise et de diversité. Outre le jeu de batterie de haut vol et un chant qui lorgne constamment entre screamo et black, les accélérations de rythme sont incessantes tandis que les segments plus électroniques disséminés ci et là dans cet océan de tourmente ne suffisent pas à offrir à l’auditeur·ice un seul instant de répit. Avec We Are Always Alone, Portrayal Of Guilt vient déjà s'asseoir à la table des grands. Magistral.

The Body

I've Seen All I Need To See

Erwann

Les mecs de The Body ont toujours été des experts du retournage de crâne. Si d'autres groupes se gargarisent de la lourdeur de leurs compositions, peu arrivent finalement à repousser les limites du carcan metal. Heureusement, The Body est là. Le duo a construit sa musique en juxtaposant des batteries assourdissantes, des guitares oppressantes, des cris inhumains, des textures sinistres, une distorsion abondante, et des explosions dissonantes. Mais ce nouveau disque voit le groupe se dépouiller de tout ornement pour délivrer son album le plus impénétrable à ce jour. Nous ayant toujours habitués à évoluer, ce retour moins expansif pourrait sembler un poil décevant. Plus la moindre trace de cordes ou de chants : l'apocalypse est désormais atteinte par la seule distorsion, et c'est peut-être là que I've Seen All I Need To See trouvera son unicité au sein de la discographie du groupe : plus que jamais axé sur du drone et du power electronics, ce nouveau disque fait tout pour que l'on se souvienne de lui comme l'album le plus bruyant et le plus terrifiant du duo du Rhode Island. Une question se pose cependant : risque-t-on de se souvenir de cet album comme celui le moins subtil ? Car s'il n'y a aucun doute sur la monumentalité de ce disque, il est parfois trop déterminé à être infernal, et donc moins engageant. Dans ces cas-là, lorsque la méthode minimaliste prend le dessus, le sens de la construction du morceau se perd quelque peu, la violence devenant trop simpliste. Il reste néanmoins que le talent des deux fous furieux à transformer du bruit brut en litanie apocalyptique est toujours bien intact.

Kabbalah

The Omen

Nikolaï

Doom occulte. Cela a de quoi déclencher l’hilarité générale. Mais vous ferez moins les marioles quand vous surferez sur le net à la recherche de grimoires et d’une cape à bas prix après avoir écouté le second LP des Espagnoles de Kabbalah. The Omen n’est pas aussi dense et lourd que bon nombre de classiques doom et sludge traînant dans votre pile de vinyles. Pas de panique cependant ; on retrouve la basse vrombissante et les riffs solides qui incarnent avec majesté ce qu’on adore dans ces styles musicaux. Mais la vraie valeur ajoutée de Kabbalah est assurément l’utilisation intelligente des harmonies vocales, et « Night Comes Near » en est le prototype redoutable. Bien qu'un peu over the top dans son utilisation des clichés de l’occulte et de l’ésotérisme, le groupe ne verse heureusement pas dans le kitsch. Petite parenthèse frissons pour se culturer : la pochette de l’album fait référence à l’ossuaire de Sedlec en République tchèque, où les restes de pas moins de quarante mille personnes sont entreposés. Ça vous plante un décor. The Omen n’est donc pas du doom recyclé comme il en existe trop, et encore moins un vulgaire pastiche. En 8 titres et 30 minutes (soit la durée d’un seul riff de Sleep), les trois prêtresses Alba, Marga et Carmen tirent leurs baguettes magiques du jeu et convertissent le chrétien hardcore en adepte sauvage du paganisme.

https://kabbalahrock.bandcamp.com/track/night-comes-near

Regional Justice Center

Crime & Punishment

Alex

Hormis feu Weekend Nachos, le Ceremony des débuts ou les défunts Français de Harm Done, peu de formations powerviolence “récentes” n’avaient réellement réussi à nous replonger plus en profondeur dans les méandres de ce sous-genre du hardcore punk. Durant les 90’s, des Américains du genre pas contents comme Infest, Dropdead, et d’autres groupes dont la longévité fut proportionnelle à la durée de leurs morceaux, ont bien contribué à lui donner ses lettres de noblesse, mais la fermeture du fameux Slap-A-Ham Records et peut-être aussi une certaine radicalité stylistique auront contribué à son essoufflement au début des années 2000. On peut ainsi se réjouir de voir depuis quelques années maintenant, une nouvelle génération capable de se montrer à la hauteur de ses aînés et d’enlever la poussière dans les coins. En tête de gondole se trouve dorénavant Regional Justice Center mené par Ian Patrick Shelton (Self Defense Family, Militarie Gun, S.W.A.T). Le multi-instrumentiste est depuis 4 ans le cerveau de ce projet ultra corrosif, articulé autour de la réforme du système carcéral américain dans lequel se trouve empêtré son propre frère. Si les nombreuses sorties du trio/quatuor (ça bouge beaucoup) ne traitent pas uniquement de cette thématique, elles ont toutes en commun d’être d’une affolante rapidité et d’une efficacité rare. Crime & Punishment, troisième long-format du groupe de Seattle, ne fait pas exception et déboule avec la même vélocité qu’une charge de flics sur un groupe de manifestants. 10 titres de hardcore punk/PV en 13 minutes, c’est à la fois peu et déjà beaucoup tant l’intensité d’une telle livraison impose une certaine modération du temps d’écoute. Mais ne nous y trompons pas, il y a, derrière l’apparente intrication de ces titres produits par Taylor Young (Twitching Tongues, God’s Hate) l’espace nécessaire pour qu’ils puissent dévoiler leur complexité. Un disque qui questionne frontalement le poids de l’éducation et aborde les conséquences parfois néfastes qui peuvent en découler, le tout avec la sincérité et la hargne de celui qui a vécu le pire. Socialement parlant, c’est souvent moche, mais musicalement, c’est carré.

Gatecreeper

An Unexpected Reality

Erwann

L'année metal a commencé sur les chapeaux de roue avec une nouvelle galette de Gatecreeper. En moins de 20 minutes, le groupe se prête à l'exercice du mélange des genres en agrémentant deux influences à son death metal : le grindcore et le doom. Le grind a droit à sept minutes (pour autant de morceaux) de bourrinage intense. Le doom, quant à lui, se voit octroyer une unique plage de onze minutes venant conclure l'EP. On voit donc que les Américains ont bien compris l’essence même des genres qu'ils tentent d'incorporer à leur formule de base : le grind, c'est très rapide ; le doom, c'est très lent. Le groupe matérialise ces deux genres de manière assez directe et ne s'embarrasse pas de subtilité, le dernier morceau "Emptiness" faisant suite aux sept assauts deathgrind sans la moindre cérémonie. Au final, Gatecreeper ne réinvente rien avec cet EP, mais les gars de l'Arizona prouvent qu'ils ont su intelligemment associer de nouveaux horizons à leur musique. Mention spéciale à "Emptiness", qui s'élève lentement mais sûrement vers un climax mélodramatique mêlant savamment des élans mélodiques à la Paradise Lost, une ambiance funeral doom oppressante, et même quelques relents de black metal qui viennent pimenter la sauce. À voir si An Unexpected Reality n'est qu'un coup d'éclat, ou une véritable volonté de faire progresser leur art.

For Your Health

In Spite Of

Nikolaï

Le screamo a tendance à m’en toucher une sans faire bouger l’autre. Pourtant, les petits nouveaux de For Your Health ont réussi à titiller ma curiosité - à défaut de titiller mes parties. Après avoir lâché en 2019 l’EP Nosebleeds et un split avec Shin Guard, ils pointent le bout du nez avec leur premier full LP, In Spite Of. Libérez 17 minutes de votre temps et laissez-vous vous faire rouler dessus par un Panzer avec des stickers POST-HARDCORE RULES sur le blindage. De « birthday candles in the effigy » à « this city will crumble and many people will die », les 12 titres se succèdent à une allure folle et dans une cohésion parfaite. Le rendu final donne même l’impression d’un unique morceau constitué d’un bloc, où les riffs de début et de fin font du spooning. Cependant, comme tout groupe lorgnant avec le screamo et l’emo qui se respecte, For Your Health a aussi ses moments de faiblesse. Le trop sirupeux « Abscess Makes the Heart Grow » incarne la mièvrerie et le côté pop-punk de musique d’attente chez le dentiste qui m’ont toujours dérangé dans ce courant. Ne soyons pas mauvaises langues, ces incartades ne gâchent pas le plaisir de l’écoute. In Spite Of se veut aussi l’incarnation d’un cocktail molotov symbolique lancé contre le capitalisme et l’oppression. Ultra politisées, les paroles scandées par Hayden Rodriguez incitent à s’équiper d’un drapeau noir et à danser sur les ruines de l’état policier. Certifié headbanger par José Bové.

Black Sheep Wall

Songs For The Enamel Queen

Alex

Sous-côté : qui n'as jamais été estimé, qui n'a pas ou plus la côte. Exemple ? Black Sheep Wall. Lorsqu’en 2008 sort le suffocant I Am God Songs sur Shelsmusic, label fondé par le défunt groupe britannique de post-rock du même nom, on se dit qu’on a là affaire au renouveau du sludge downtempo par un groupe capable d’égaler le potentiel de formations comme Thou ou Primitive Man. Massif et nihiliste à souhait, ce premier disque d’une lourdeur sans nom, est une réussite, mais ne suffit pas au groupe à s’en faire un, de nom. Avant une période d’hibernation entamée en 2015, de multiples changements de line-up auront entre-temps eu raison de la qualité des albums suivants. On pensait alors le groupe basé à Los Angeles définitivement condamné à l’anonymat des blogspots et forums spécialisés. Six ans, c’est donc ce qu’il aura fallu attendre pour découvrir Songs For The Enamel Queen, nouvel album enregistré dans la douleur selon ses créateurs, pour lequel on n’avait aucune attente particulière au vu de la déception suscitée par les dernières productions du groupe. Pourtant, il ne fallait pas enterrer BSW trop vite tant les années de travail sur courant alternatif semblent avoir été salvatrices. Imposant comme à la belle époque et animé d’une envie d’augmenter son sludge de nouveaux éléments, le quintet accouche d’une heure de musique qui ne manque pas d’instants head-banging friendly. Plus rapide dans le tempo sans toutefois ôter le côté progressif des compositions, Black Sheep Wall se montre plus ambitieux dans ses choix d’écriture et propose 7 morceaux riches dans leurs structures, dans lesquels se mêlent sludge, spoken-word, doom, post-rock et aussi un peu de trompettes. Oui, un programme d’une heure bien chargé, mais qui prouve qu’on les avait peut-être trop vite enterrés.

The Ruins Of Beverast

The Thule Grimoires

Erwann

Constamment en évolution, le projet solo de l'Allemand Alexander von Meilenwald aka The Ruins of Beverast a vu au fil des années défiler du black metal, du doom, et du death pour un résultat toujours infernal et atmosphérique. The Thule Grimoires amène une influence jusqu'ici minime dans le spectre musical du projet : le gothique. Les riffs majoritairement black metal se parent de tons gothiques que n'auraient reniés ni les groupes de post-punk du début des 80s, ni les titans du gothique Type O Negative. Grâce à la production, sinistre, mais moins crade qu'auparavant, et à la grande place laissée aux passages atmosphériques, ces additions deviennent plus que des simples nuances, mais de véritables parures constituant la sève de l'album. Les riffs sont donc plus éthérés, mais c'est surtout quand, après avoir fait monter la température, von Meilanwald déchaîne sa litanie de black et de doom metal que les teintures gothiques prennent tout  leur sens. L'ensemble se fait plus élégant que jamais et, si certaines mélopées sonnent un poil trop grandiloquentes, les chants amènent un aspect spirituel qui, jusqu'à présent dans la discographie du bonhomme, était dû au côté chamanique de sa musique. C'est là que réside la grande force de ce nouveau disque : il arrive à évoquer les mêmes sensations que les albums précédents, mais via un mode opératoire différent. Le one-man band réussit une nouvelle fois à délivrer un album véritablement particulier dans sa discographie, faisant de celle-ci l’une des plus intéressantes du metal extrême de ces 15 dernières années.

PlasticBag FaceMask

I Want To Be Your Friend

Nikolaï

« One of us loves deathcore. One of us loves grindcore. We both like mathcore. » Quand un groupe affiche une profession de foi pareille, les gens sensibles à la musique extrême tendent l’oreille. Formé en 2008 en Californie, le duo PlasticBag FaceMask propose donc un savant cocktail expérimental d’une flopée de sous-genres musicaux de sauvages se terminant par –core. Avec I Want To Be Your Friend, Patrick « Dr. Lankanotvich » Hogan et Jacob « Dr. Jenkins » Lee remettent leurs gros sabots : les tempos sont toujours aussi rapides qu’une grosse mornifle dans la gueule de Vasily Kamotsky - champion Sibérien de concours de gifles, rappelons-le avec plaisir - et les changements rythmiques aussi frénétiques que le personnage de Taz sous MDMA. Le mathcore de PlasticBag FaceMask est assez audacieux pour contenter les puristes sans pour autant faire trembler d’effroi les plus imperméables à l’expérimentation poussive. Dès les premières notes de « Walking Backward to Class », c’est de toute façon foutu pour tergiverser ou résister à l’assaut des deux gaillards. 15 compos pour 20 minutes où tous les coups sont permis. Les riffs, les solos, la voix de goret qu’on égorge – tous les éléments sont mis en place pour être vissé au sol avec l’équivalent d’une force de 5g. J’aimerais également soumettre « Bruh, You Know Me. I Will Always Give You My Full Ass » comme candidat au meilleur titre de morceau de l’année 2021.

Ad Nauseam

Imperative Imperceptible Impulse

Erwann

L'année dernière, Ulcerate a occupé le trône du death metal dissonant avec leur dernier mastodonte Stare Into Death and Be Still. En 2021, la place pourrait revenir aux Italiens de Ad Nauseam. Sorti six ans après leur premier album, Imperative Imperceptible Impulse semble être au premier abord un clone de l'école dissonante des Gorguts, Ulcerate et autres Deathspell Omega, mais le sentiment qui se dégage de l'album est unique dans le genre. Bien sûr, on retrouve un maelstrom de tonalités dysharmoniques, des trémolos et une batterie qui semble être jouée par une pieuvre, mais la comparaison s'arrête là. Déjà, on entend la basse, et c'est suffisamment rare que pour être souligné. Mais au-delà de considérations purement techniques, c'est au niveau de ce que l'album laisse en bouche qu'il tire son originalité. Ulcerate appelle l'apocalypse, Deathspell Omega tire dans les tréfonds de l'âme humaine, et Gorguts fait jouer sa rigueur technique; mais Ad Nauseam fait appel à des dynamiques qui tiennent plus de leur goût pour la musique classique du 20e siècle à la Ligeti ou Penderecki qu'à un simple copier-coller des maîtres du metal dissonant. Cela ne se traduit pas par des cordes, mais plutôt par une composition qui prend plaisir à détruire des idées qu'elle vient à peine de construire. On est donc toujours aux aguets lors des premières écoutes, les structures en place semblant ne pas avoir de but précis. Et puis vient le moment, où, subitement, l'ensemble se pare de beauté. Cette cacophonie abstraite se transforme en une succession de motifs dont la complexité n'a d'égal que la mémorabilité. C'est là qu'on reconnait la marque des grands : ils arrivent à rendre les musiques les plus inaccessibles foutrement délicieuses.