Vulvet Underground a un objectif simple : mettre sous les projecteurs ces femmes dont on aurait certainement dû vous parler plus tôt, mais qu’il est encore temps de vous présenter avant qu’elles ne quittent la seconde division.

Chibi Ichigo

Sabina Nurijeva aka Chibi Ichigo ("petite fraise" en japonais) est née en Russie mais a grandi dans le Limbourg. Alors qu’elle termine ses études de journalisme, elle préfère opter pour la musique et attire rapidement l'attention de gens comme Lefto, Zwangere Guy ou Dvtch Norris, tous séduits par son charisme et sa personnalité - la preuve avec son premier single « Russian Snow », entièrement interprété en russe et porté par un flow qui rappelle celui de la Canadienne Tommy Genesis. Suivront d'autres morceaux, regroupés sur deux EP’s (LEGENDA en 2019 et BLOEI en 2020), et qui intègrent davantage de néerlandais et démontrent surtout un réel talent pour le chant. Mais c’est grâce à sa participation avec son ami et producteur Umi Vervoort (mieux connu sous le nom de UM!) à l'émission De slimste mens ter wereld, véritable faiseur de people en Flandre, que Chibi Ichigo se fait connaître auprès d'un plus grand public. On ne sait trop si cette percée médiatique a réellement joué un rôle, mais une chose est sûre: elle a défendu les couleurs de la Belgique lors l'édition 2021 (en ligne évidemment) de l’Eurosonic, le festival par où il faut désormais passer pour espérer franchir un cap dans sa carrière. Mais pour nous, ce fameux cap, il est surtout incarné par son troisième EP CHIBUMIVERSE, entièrement produit par UM!. Sur celui-ci, le couple poursuit son exploration de la club music sous toutes ses formes, dans des ambiances qui ne sont pas sans rappeler le travail de Shygirl ou Coucou Chloé. Mais c'est avec « Club Russia », dernier titre en date de Chibi Ichigo qui ne figure pas sur ce nouveau projet et vraie déclaration d'amour à la techno, que l'on a voulu vous initier à l'univers de nos deux tourtereaux. Attention, ça claque. (Ludo)

SYRA

L’univers du R&B français est dans une telle ébullition qu’il est parfois difficile de regarder sous la surface. Beaucoup de succès, beaucoup de publicité, mais de la notoriété qui a besoin de décanter pour laisser entrevoir la myriade de jeunes talents qui vont avoir l’occasion d’exploser d’ici quelques mois ou quelques années. Parmi eux, certains ne sont même plus à questionner. C’est le cas de la Parisienne SYRA, qui se fait voir par des projets encore restreints, mais compte bien attaquer les choses sérieuses très bientôt. Biberonnée au R&B américain et à des artistes comme Fela Kuti, elle en a conservé l’énergie, la créativité, mais aussi la volonté de chanter en anglais la plupart du temps. Pour l’instant, SYRA, c’est un morceau par-ci, un morceau par-là, sauf qu’à chaque fois, c’est une vraie déflagration. Au chant et à la production, elle est parvenue à se faire une place qui ne va faire que grandir dans les mois à venir. En témoignent à la fois le morceau « Sandman » et son remix auquel participe Sopico. Et puis ce qu’on aime aussi, c’est sa volonté de faire les choses proprement, sans se presser, mais sans non plus vouloir se cantonner à un enchaînement de titres sans projet pour les unifier. On risque donc de ne pas avoir à attendre longtemps avant de voir poindre un disque, et on a sacrément hâte. (Émile)

Kinlaw

Chorégraphe, compositrice et performeuse ayant exposé au MoMA et au Pioneer Works, Kinlaw jouit déjà d’une certaine renommée en son royaume de Brooklyn. Enregistrer un album se présentait donc comme l’évolution logique de son parcours, la prochaine ligne à rayer sur sa bucket list. Plus qu’un simple passage en studio, la jeune femme en profite pour fusionner les disciplines artistiques et élaborer son Tipping Scale autour de la danse, son activité de prédilection. À partir de mouvements qu’elle improvise dans le silence, Kinlaw va progressivement associer ses gestes à des sons spécifiques, élaborant une sorte d’alphabet corporel qui servira de fondation à ses morceaux. Cette démarche aurait pu accoucher d’un premier album qui se contente de graviter autour de son concept, une expérience nombriliste destinée à un auditoire restreint. Au final, il en découle une série de morceaux dark-pop étonnamment accessibles dont la complexité ne paraît jamais laborieuse. Les couches s’empilent sur les effets, les échos et les percussions étranges, mais on ne perd jamais le fil. On pense à la sensualité de FKA Twigs, au chant dramatisé de Austra. C’est plein de bonnes choses qui pourraient pousser Kinlaw à sortir des galeries d’art et à se confronter à un public bien plus large qu'elle ne l'imaginait au départ. (Gwen)

Sofia Kourtesis

Fresia Magdalena n’est pas le coup d’essai de Sofia Kourtesis. Depuis plusieurs années, la productrice péruvienne basée à Berlin apparaît régulièrement sur les radars avec une (deep) house qui joue les traits d’union entre ses origines latino-américaines et son bercail teuton – une dualité qui lui a permis de taper dans l’œil d’Axel Boman et de ses copains de Studio Barnhus, qui ont sorti son premier EP en 2019, et que l’on situera quelque part entre Reboot, The Field et Star Wars. Mais entre cette première sortie pleine de promesses et ce nouvel EP pour Technicolour, un sous label de Ninja Tune, un évènement tragique est venu chambouler la façon dont Sofia Kourtesis appréhende son art : la mort de son père, qui a perdu sa maladie contre la leucémie, et dont elle évoque le souvenir de moments partagés dans « La Perla », single évident sur lequel elle prend le micro pour exorciser sa peine. Et de quelle manière : avec sa basse profonde, ses cœurs distants et ses boucles hypnotiques, « La Perla » a déjà été rangée dans notre classeur où patientent les meilleurs singles de l’année. Au micro du NME, Sofia Kourtesis confie qu’elle ne pourra jamais être une musicienne « comme John Hopkins, qui fait de la belle musique avec des pianos, bien écrite ». On a envie de dire qu’elle se fourvoie, et on a envie de lui dire de croire en sa capacité à nous toucher, à nous émerveiller. Car si les productions des deux artistes ne se ressemblent pas vraiment, on y retrouve cette recherche permanente d’émotions et de sensibilité – une caractéristique également propre à la musique d’un DJ Koze, dont Sofia Kourtesis est beaucoup plus proche. Mais aussi fascinant et irrésistible qu'il puisse être, il ne faut pas résumer Sofia Kourtesis à ce single dont on va encore entendre parler cet été : les quatre autres titres de l’EP, moins proches de la pop que du club, laissent entrevoir un vrai talent et une immense marge de progression. Et si l’on entend du Moodymann par-ci et du John Talabot par-là, c’est vraiment dans ces moments de grâce où Sofia Kourtesis laisse parler ses tripes qu’elle est la plus convaincante. (Jeff)

Grandmas House

Zoner sur le net en passant de liens divers et variés à une page Bandcamp de plus, on l’a toutes et tous fait et la moisson peut souvent se montrer plus chronophage que véritablement concluante. Mais les petits miracles qui nous tapent dans l’oreille, ça arrive. « No Place Like Home » de Grandmas House, par exemple. Un trio bouillonnant d'énergie à fleur de peau, mais dont on ne sait pas grand-chose, à part ces quatre titres bruts et concis mis en ligne pour un total de dix minutes à peine. Pour le storytelling de circonstance, on va donc attendre, en espérant que tout ceci ne soit qu’un début. Originaires de Bristol, on parierait notre poids en papier du même nom que ces trois jeunes Anglaises qui se réclament d'un mouvement queer-punk ont dû plus se faire les dents sur un post-punk so british et les disques de leurs ainées de Bikini Kill (pour le fond) et Babes In Toyland (pour la forme) que sur ceux des héros et héroïnes locaux·ales qui ont fait la gloire de leur ville dans les 90’s. La formule n’est pas neuve, mais les filles de Grandmas House ont bien les pieds et la tête dans notre époque et sont une nouvelle preuve de la bonne santé d’une scène anglaise qui a la rage au ventre, démontrant que l’on peut être adepte d’un son assez minimaliste tout en ayant du coffre et une force de frappe digne de l’acier Krupp. Le mois dernier, la formation a opté pour la formule DIY de la cassette 2 titres en guise de première sortie physique via Brace Yourself Records dont est extrait un « Always Happy » puissant et sardonique à souhait. Vivement la suite. (Eric)