Vulvet Underground a un objectif simple : mettre sous les projecteurs ces femmes dont on aurait certainement dû vous parler plus tôt mais qu’il est encore temps de vous présenter avant qu’elles ne quittent la seconde division.

Sneaks

On dit souvent que le principal défaut du post-punk consiste à répéter sans cesse une histoire dont on aurait tout dit : plonger dans la froideur du bruit pour ne plus ressentir que cette unique sensation. Sans vouloir donner totalement raison à la doxa, les morceaux purs du genre sont en effet assez prévisibles. Reste alors l’attitude du mouvement, plus subtile qu’une tenue punk : dans un jeu de destruction organisée, il s’agit tout de même de produire. Eva Moolchan, aka Sneaks, l’a bien compris en éloignant sa musique des guitares usées dont la mathématique n’a plus tellement de sens pour notre monde contemporain.

Ainsi, l’artiste originaire de Washington D.C. court-circuite les harmonies métalliques avec des sonorités bien mécaniques et digitales qui s’attachent tant à la pop et au hip-hop qu’à la house et toutes les déclinaisons de musiques électroniques underground. De titre en titre, depuis ses nombreux projets jusqu’à son dernier album Happy Birthday chez Merge Records, l’univers de Sneaks se mue en une nébuleuse uniquement identifiable par un roulement vers l’avant, toujours aussi caustique et éloquent. Ses paroles viennent alors le couvrir en un flot locutoire déterminé – dans l’esprit punk. Il convient donc surtout de faire passer un message qui rejoint la résistance forgée par les « queer black feminists who create, explore, empower, conquer, and play bass ».

Malgré le son des machines, les espaces figés n’ont pas ici leur place : les lignes doivent être brisées, Happy Birthday en esquisse les lézardes. (Amaury)

Tkay Maidza

« Last year was weird », c’est probablement ce qu’on dira l’an prochain. Et pas uniquement parce que l’humanité est devenue une espèce masquée et qu’elle est aura passé (au moins) une année particulièrement inquiétante, mais aussi parce qu’on a cette vague impression que la scène du rap anglophone a un peu disparu de nos radars. C’est là que Tkay Maidza intervient : la jeune rappeuse australienne est décidée à ne pas faire les choses comme elle l’entend. Elle le dit elle-même : « Quand je crée, je veux voir des choses que je n’ai jamais vues ». Musicienne, vidéaste, Maidza trace depuis 2013 une carrière dans laquelle pop et expérimentation sur la pop s’entremêlent dans un hip-hop de plus en plus chiadé. En cherchant à introduire très subtilement des sonorités house et EDM dans le rap, elle définit, EP après EP, single après single, une musique qui ne ressemble à aucune autre bien qu’elle vive dans un perpétuel jeu de référence. Et pour célébrer cette montée en puissance, Tkay Maidza a su s’entourer, puisque les deux featurings du disque sont tout simplement assurés par JPEGMAFIA et Kari Faux. Et à l’image de cette dernière, il n’aura fallu que 25 minutes pour nous convaincre qu’elle était une des artistes à suivre dans cette décennie. (Emile)

Maya Hawke

Maya possède le charme de la « girl next door » ultime. Maya apparaît dans la dernière saison de l'une des séries les plus populaires du plus populaire service de streaming. Maya a des parents cools et célèbres (Uma Thurman et Ethan Hawke, pour ceux qui n'auraient pas encore fait le lien). Alors quand Maya s’essaie à la musique, on aurait spontanément envie de rouler des yeux en concluant au pistonnage de première catégorie. Actrice et "fille de", c'est généralement un combo qui alimente le soupçon. Et puis on traverse son premier album sur un nuage et on est bien obligé d'admettre qu'il était tout aussi facile de condamner le projet que de changer d'avis. Sorti en août dernier, Blush irrigue les joues de ce petit chatouillement délicieux, exactement comme son nom le promet. C'est doux, chaud, enveloppant. Une petite bulle sans prétention qui trouve sa place dans une cabane au fond des bois en attendant que le monde extérieur se calme. Hawke égraine ses berceuses folk et ne semble rien attendre en retour. Et parmi ses qualités les plus évidentes, sa jolie voix qui filtre à travers un voile et la simplicité de ses textes - puisqu'elle est l'auteure de ceux-ci dans leur intégralité - ne pourront certainement pas être imputées à l'hérédité. (Gwen)

Bully

On ne peut pas dire qu'Alicia Bognanno soit nouvelle sur la scène, puisque SUGGAREG est déjà son troisième album. On ne peut pas non plus dire que le rock alternatif de Bully, tout droit sorti des nineties, soit complètement novateur. Il y a pourtant quelque chose de très frais dans sa musique. On a mis un peu de temps à la comprendre mais le vrai tour de force de cet album n'est pas tant de venir avec quelque chose que nous n'avons jamais entendu mais plutôt de faire en sorte qu'on aie l'impression que c'est la première fois qu'on l'entend.

Cela fait maintenant quelques années que le rock alternatif étiqueté Steve Albini n'est plus un courant majeur, et pourtant SUGGAREG sonne comme si la musique du 21e siècle n'avait jamais existé. Nombreux sont les groupes qui tentent de garder en vie cette musique, peu sont ceux qui y arrivent aussi bien que Bully. SUGGAREG se différencie de la masse par ce qu'il donne à entendre d'une formule grunge trentenaire déjà bien usée. Alicia Bognanno remet tout sur l'établi et bricole à nouveau l'harmonie et les dissonances, les guitares mélodiques et la douleur primitive pour leur donner une urgence électrisante qui ancre cet album dans le présent bien plus que dans le passé. (Quentin)

Flo Milli

Au sujet de cette truculente rappeuse en provenance de l’Alabama, nous connaissions déjà les viraux « Beef FloMix » et « In The Party » dévoilés l’année passée sur TikTok, et nous nous attendions de voir jusqu’où ses rodomontades hilarantes allaient la mener. Et nous n'avons pas été déçus. Du haut de ses 20 ans, Tamia Carter semble rapper sans effort, comme si elle nous faisait la conversation sur un ton nonchalant et désabusé, presqu'arrogant. Pour son personnage de super vilaine cartoonesque aussi à l’aise pour ridiculiser ses haters que pour rendre ses lettres de noblesse à la bubblegum trap, ce premier album nous fait beaucoup penser au Nasty de Rico Nasty. Heureusement, cette insolence dans les paroles ne se combine pas avec une ignorance sur le plan musical, tant les influences de la rookie sont variées, notamment sur « Not Friendly » qui évoque le décomplexé « Gucci Bandana » de Soulja Boy, ou sur le refrain de « May I » qui reprend celui du « Gin & Juice » de Snoop Dogg. Régulièrement chorégraphiés par ses fans, ces douze morceaux au potentiel tubesque évident alimentent le buzz autour de l’émancipation de rappeuses toujours plus inspirées et inspirantes , de quoi reprendre en chœur le fameux mantra victorieux « Flo Milli Shit » de la principale intéressée. (Ludo)