Top 10 : 20 ans de Ninja Tune

Ninja Tune a vingt ans. Bon anniversaire. L'occasion est à la fête, mais pas seulement. En consacrant un dossier à Ninja Tune, nous ne souhaitons pas uniquement nous pâmer devant la réussite de la structure londonienne, nous voulons aussi exercer un regard plus original, plus distancié. Pas question pour nous d'être cynique, le but n'est pas là. Notre souhait était plutôt de faire une remise à plat de toutes les sorties du label, avec l'appareil perceptif qui est le notre – c'est-à-dire nécessairement partial. Le résultat, c'est une sélection de dix albums qui nous apparaissent indispensables. Parmi eux, plusieurs surprises, artistes oubliés ou méconnus, et des absents de marque comme Kid Koala, Coldcut, Hexstatic ou The Herbaliser, que nous avons jugé vieillis et un peu trop mis en avant par rapport à la qualité réelle de leurs travaux.

Cette sélection se veut représentative du crédo du label, dans son unité et sa diversité. Construit sur les cendres de la génération rave, il s'est trouvé une identité à travers une musique exigeante mais pas savante, ludique sans être hédoniste, dans un style à mi-chemin entre hip hop, trip-hop et electronica, et avec des références quasi constantes au jazz. Nos dix élus témoignent de dix façons différentes de cet engagement particulier dans les musiques électroniques. Et si la discographie de Ninja Tune n'est sans doute pas aussi essentielle que sa réputation flatteuse le laisse penser, les dix que nous tenons méritent absolument le coup d'œil. Une façon pour nous de fêter Ninja Tune autrement.

  • 10.

    Rainstick Orchestra

    The Floating Glass Key in the Sky

    En dixième place de ce classement l'une des sorties les plus méconnues de Ninja Tune. Sorti en 2004, The Floating Glass Key in the Sky demeure encore aujourd'hui le coup d'essai unique de ce duo japonais. Profondément marqué par le minimalisme américain et le Yellow Magic Orchestra, Baku Tsunoda et Naomichi Tanaka évoquent un Tortoise bucolique, où onirisme et légèreté se côtoient dans une précision formelle totale. Composé de sept titres, The Floating Glass Key in the Sky est un disque d'équilibre et de concision, aux fresques délicates, dans le plus strict héritage de la rigueur des arts japonais. Dans la longueur de ses développements comme dans l'imperceptible de ses variations, le Rainstick Orchestra évoque ainsi les deux pôles nécessaires du haïku : le fugitif et l'éternité, le ryûko et le fueki. Transposé au domaine musical, cela donne un disque suspendu, lointain et émouvant, dont le peu de reconnaissance n'est finalement pas si étonnant.

  • 09.

    Bonobo

    Dial 'M' For Monkey

    Pour le collectif norvégien Jaga Jazzist, le nu-jazz a été comme une camisole. Enfermés pendant plusieurs albums dans des rythmes électroniques appuyés et des codes bien marqués, ils ont vu nombre de leurs membres initiaux quitter le navire ou s'essayer à des projets radicalement différents. Pas une surprise : pris à un à un, tous évoquent leur amour pour le jazz, pour l'art-rock, pour les musiques savantes avec finalement peu d'ancrages strictement électroniques. De ce point de vue, What We Must évoque plus une libération stylistique qu'un exercice formellement décalé. Car entre celui-ci et leurs trois premiers albums, il y a un gouffre, mais le gouffre d'enfin laisser libre court à tous ses allants. S'acoquinant largement avec le milieu du post-rock (on y entend des voix très Sigur Rós, des crescendo vertigineux et une alliance jazz-rock comme chez Do Make Say Think), What We Must rend aussi hommage aux sonorités cheap, rigolotes et hyper techniques du prog 70's. OVNI du catalogue Ninja Tune, What We Must n'a pourtant jamais été renié : la qualité, parfois, en impose suffisamment pour prendre place n'importe où. Ce que leur plus récent One-Armed Bandit n'aura fait que confirmer.

  • 08.

    Jaga

    What We Must

    Pour le collectif norvégien Jaga Jazzist, le nu-jazz a été comme une camisole. Enfermés pendant plusieurs albums dans des rythmes électroniques appuyés et des codes bien marqués, ils ont vu nombre de leurs membres initiaux quitter le navire ou s'essayer à des projets radicalement différents. Pas une surprise : pris à un à un, tous évoquent leur amour pour le jazz, pour l'art-rock, pour les musiques savantes avec finalement peu d'ancrages strictement électroniques. De ce point de vue, What We Must évoque plus une libération stylistique qu'un exercice formellement décalé. Car entre celui-ci et leurs trois premiers albums, il y a un gouffre, mais le gouffre d'enfin laisser libre court à tous ses allants. S'acoquinant largement avec le milieu du post-rock (on y entend des voix très Sigur Rós, des crescendo vertigineux et une alliance jazz-rock comme chez Do Make Say Think), What We Must rend aussi hommage aux sonorités cheap, rigolotes et hyper techniques du prog 70's. OVNI du catalogue Ninja Tune, What We Must n'a pourtant jamais été renié : la qualité, parfois, en impose suffisamment pour prendre place n'importe où. Ce que leur plus récent One-Armed Bandit n'aura fait que confirmer.

  • 07.

    Mr. Scruff

    Keep It Unreal

    Le plus grand succès populaire de Ninja Tune est aussi un disque controversé chez les aficionados. Trop dansant ! Des rythmes house, un vrai tube, c'est de la trahison ! La postérité prise par "Get A Move On" et quelques morceaux bien uptempo siéent effectivement mal à l'image véhiculée par Ninja Tune. Pourtant, Keep It Unreal possède bien les clés principales de l'esthétique du label : du hip hop instrumental et planant, des bonnes doses d'humour et une maîtrise technique sans faille. Loin d'être un disque d'innovation, ce deuxième album de Mr Scruff gagne en revanche la partie sur le terrain de l'efficacité. Pas un morceau à jeter, de la détente, du groove et du plaisir à l'état brut, dans des productions entièrement maîtrisées et aux lignes de forces claires et abouties. Réédité l'an dernier, ce Keep It Unreal garde encore aujourd'hui sa fraîcheur de 1999, et quelque chose nous dit que cela tient précisément à parti pris de la transparence et du bonheur simple sur l'intellect.

  • 06.

    Daedelus

    Love To Make Music To

    Chronologiquement, Love To Make Music To reste le dernier disque important sorti chez Ninja Tune. À l'image de ces écrivains qui noircissent les pages dans un état second et constatent le résultat ensuite, Love To Make Music To ressemble au produit d'un travail automatique. C'est une galerie d'images folles, faisant s'écraser les matières et les perceptions les plus contradictoires. À partir d'une base qui serait plutôt IDM, Alfred Darlington concocte un univers des plus surréalistes, où Walt Disney dialogue avec le crunk, la bossa nova avec la UK bass, l'electro-pop avec la drill'n'bass. On rigole, on tape du pied, on rêvasse, on est toujours à deux doigts de basculer dans le cauchemar mais le cap est tenu in extremis. Inégal et brouillon par définition, Love To Make Music To est aussi le ressors des sensations les plus fortes. D'une richesse et d'une liberté inouïes, c'est un disque incontournable.

  • 05.

    DJ Vadim

    U.S.S.R. Life From The Other Side

    Ninja Tune et le hip hop, c'est une histoire compliquée. Une histoire de flirt assumé mais jamais tout à fait consommé. Même sur Big Dada, la subdivision spécialisée dans le genre, le hip hop apparaît toujours légèrement masqué, ou bigarré, un peu fuyant en définitive. Le hip hop, même le turntablist star du label, Kid Koala, ne s'y confronte pas frontalement, préférant tracer un destin de soliste virtuose, hors genre et hors chapelles. Et au final, c'est le peut-être le discret Dj Vadim qui a le mieux incarné la caution hip hop du catalogue de Ninja Tune. Le natif de Saint-Pétersbourg, même s'il est avant tout un artiste abstract, pue le ghetto comme aucun de ses collègues. Plus proche de la noirceur urbaine de Dj Krush que de l'onirisme arty de Dj Shadow, Vadim a écrit quelques unes des plus belles histoires du hip hop made in Ninja Tune. Sur U.S.S.R. Life From The Other Side, spécialement, il offre un disque vénéneux, tortueux, aux scratchs agressifs qui font passer Roots Manuva ou The Herbaliser pour des gentilles fillettes inoffensives. Tellement pas Ninja Tune, au fond.

  • 04.

    Funki Porcini

    Fast Asleep

    Figure emblématique quoique méconnue de Ninja Tune depuis ses débuts (le classique Head Phone Sex date de 1995), James Bradell est de cette race de producteurs qui paraissent désintéressés par l'outil technologique et pour qui la recherche de complexité semble être une parfaite ânerie. Funki Porcini, ça sonne vieux et c'est tant mieux, on est sûr de pas y retrouver les derniers effets à la mode de Cubase ou Logic. Et ça n'empêche pas Fast Asleep, sorti en 2002, de proposer une expérience sonore vraiment inédite et indéniablement troublante. Croisant smooth jazz, ambient spatial et downtempo plus conventionnel, ce Fast Asleep est sans doute le disque le plus narratif et le plus évanescent sorti sur le label londonien. Comme dans les films les plus hypnotiques, si vous vous endormez avant la fin, ce n'est pas forcément mauvais signe.

  • 03.

    The Clifford Gilberto Rhythm Combination

    I Was Young And I Needed The Money!

    On le sait car on ils l'ont dit et redit à de nombreuses reprises, les deux patrons de label de chez Coldcut ont toujours eu un regret : de s'être fait chiper Squarepusher par leurs concurrents de Warp Records. Mais on aurait du leur dire dès le départ : vous avez Florian Schmitt, qui n'est pas loin d'être aussi bon et qui officie exactement dans le même créneau. Étoile filante de Ninja Tune puisqu'il n'aura sorti qu'un album et qu'on aura plus eu de nouvelles depuis, The Clifford Gilberto Rhythm Combination était pourtant un surdoué. Son unique sortie en long format reste aujourd'hui un bonheur à écouter, et sans doute la seule alternative valable au Hard Normal Daddy de Tom Jenkison. Drum'n'bass jazzy en diable, la musique d'I Was Young And I Needed The Money ne se prend pas au sérieux, donne des fourmis au jambe et offre en cadeau quelques beaux moments de mélancolie. Le seul problème de cet album ? Être sorti au même moment que le Permutation d'Amon Tobin, avec qui il partage aussi quelques accointances. C'est une erreur qui se pardonne facilement, avouez-le.

  • 02.

    The Cinematic Orchestra

    Every Day

    Après l'inaugural Motion, premier disque réussi mais encore trop dans la mouvance electro-jazz saint-germaine, Jason Swinscoe réussit avec Every Day l'œuvre de sa jeune vie. Du choix du nom de son groupe à ses premiers galons d'entrepreneur – en fondant le Loop, club où se mêlait films projetés et mixes évocateurs – tout le projet Cinematic Orchestra était érigé vers une réussite comme celle-ci, vers un downtempo radical gorgé de jazz et de soul mais qui, dans la forme, prend les allures d'un travelling de cinéma, lent et méticuleux, comme on en trouve chez Kubrick et Tarkovski. Avec ses morceaux fleuves, la fluidité de leurs progressions et la chaleur de leur son, Every Day est déjà un accomplissement esthétique. Accomplissement qui sera sublimé un an plus tard avec une nouvelle bande originale, jouée en live, du chef d'oeuvre de Vertov L'homme à la caméra.

  • 01.

    Amon Tobin

    Supermodified

    Les sondages seraient sans appel, si l'on ne devait retenir qu'un nom chez Ninja Tune, ce serait celui d'Amon Tobin. Et ce ne serait que justice quand on constate à quel point le Brésilien plane au-dessus de sa concurrence. On peut aimer ou non les disques d'Amon Tobin, il est en revanche indéniable qu'en terme de technique brute, en terme de singularité d'univers, il n'a pas vraiment d'égal. Et si parfois certains de ses albums ont pu provoquer bâillements coupables et rejets polis, Supermodified met lui tout le monde d'accord. Il y a d'abord le véritable tour de force rythmique que représente ce disque. On peut l'écouter avec la même fascination qu'on écouterait des solos de Billy Cobham, Vinny Colaiuta ou Steve Gadd : c'est d'une complexité dingue, d'une musicalité totale, et si l'ensemble paraît chargé cela ne nuit pourtant jamais à la lisibilité globale de l'ensemble. Car Supermodified n'est pas un disque en roue libre, il est au contraire contenu dans une ambiance sublime, nocturne, où se croisent le cool jazz et les bandes originales d'Henry Mancini et d'Ennio Morricone. C'est cohérent, équilibré et cela en fait le plus grand disque du catalogue Ninja Tune. Haut-la-main vainqueur par rétro-futurisme.

    www.ninjatunexx.net