À l'origine censé accompagner vos moments d'ennui pendant le confinement, Television Rules The Nation occupe désormais une place définitive sur nos pages, avec un concept qui restera inchangé : à chaque numéro, cinq suggestions, qu'il s'agisse de films, de séries ou de documentaires. Et à chaque fois, un lien avec la musique mais pas forcément avec l'actualité, le dossier se voulant d'abord être alimenté par la seule envie de partager des contenus de qualité.

A Very Chilly Christmas

Un pianiste en peignoir face à un immense piano à queue, un faux feu de cheminée, et Alison Wheeler déguisée en Papa Noël. Pas de doute : c'est bien un Christmas Special façon Muppet Show ou Saturday Night Live que Chilly Gonzales nous a cuisiné dans l'intimité d'un théâtre vidé de son public.

On ne sait pas si cette représentation avait pour but initial de se jouer face à une salle pleine, mais c'est à Arte que Chilly a offert cette kermesse pleine de grâce, dans le droit fil de ses magnifiques Piano Solo. Attention cependant : année 2020 oblige, ces chansons ont un ton autrement plus solennel que sur un album de Michael Bublé, et les grands thèmes de Noël sont rejoués dans une tonalité mineure, saupoudrés d'un violoncelle qui apporte à ces mélodies familières une émotion toute particulière.

Avec pour fil conducteur ses collaborations piochées dans la longue liste des copains du showman canadien (on y croise Feist ou encore Teki Latex), les beaux moments s'enchainent, mais c'est la présence de Jarvis Cocker en fin de représentation qui finit de nous achever, avec cette très belle version de « Snow is falling in Manhattan » de David Berman, d'une justesse et d'une beauté folles malgré des arrangements dépouillés.

En bref ? A Very Chilly Christmas est un beau moment, sans prétention mais qui touche sa cible. Et un artefact précieux à garder de cette fin d'année évidemment pas tout à fait comme les autres. (Aurelien)

Stop Making Sense

Une paire de chaussures en toile blanche s’avance sur scène. Les jambes auxquelles elle est reliée flottent dans un large pantalon gris. Elles s’approchent d’un pied de micro. La caméra reste en plan serré au niveau des tibias. L’identité du marcheur est encore inconnue. Une phrase se fait entendre : « Hi! I got a tape I wanna play ». L’homme en question pose un ghetto-blaster dans le champ et appuie sur la touche play. Ses deux pieds battent alors le tempo (en réalité celui d’une TR-808 lancée en régie, hors champ). Au bout de quelques mesures, la caméra remonte doucement, de son torse, sur lequel repose une guitare, à son visage : David Byrne, leader des Talking Heads, se met à chanter une version acoustique de « Psycho Killer » en solitaire.

Dès son plan d’introduction, Stop Making Sense réalisé par Jonathan Demme (Le Silence des Agneaux, Philadelphia) en 1984, s’affirme comme un film à part. Monté à partir des images de plusieurs concerts joués au Hollywood Pantages Theater de Los Angeles en décembre 1983 pendant la tournée Speaking in Tongues, il est encore aujourd’hui considéré comme l’une des plus belles captations de live jamais tournées, du New York Times à Rotten Tomatoes, en passant par Fred Armisen et Bill Hader, anciens membres éminents du SNL, qui l’avaient brillamment parodié en 2016 dans un épisode de leur série Documentary Now!.

Stop Making Sense fait l’unanimité grâce à deux éléments principaux. La setlist impeccable du concert d’abord, bien équilibrée entre les différents albums des Talking Heads : les versions live de « Burning Down The House », « This Must Be The Place », « Once in a Lifetime », « Life During Wartime », « Slippery People » ne font que magnifier les originales. Sa scénographie évolutive ensuite, entre l’arrivée progressive des membres du groupe sur scène au fur et à mesure du concert et les nombreux changements de décor et de lumière. C’est dans cette vidéo qu’est née l’imagerie culte du costume surdimensionné porté par David Byrne pendant « Girlfriend is Better ».

À cela s’ajoute tout le talent de Jonathan Demme. Ici, aucun mouvement de caméra superflu. Le réalisateur sait aller au plus près des musiciens pour montrer les facéties corporelles de Byrne ou la complicité entre le chanteur et ses deux excellentes choristes Lynn Mabry et Edna Holt, mais aussi s’éloigner quand cela est nécessaire. Les morceaux et les images s’enchaînent sans temps mort, en toute fluidité. Les choix d'une relative absence de plans sur le public ainsi que l’atténuation du son des applaudissements permettent au spectateur de profiter pleinement du moment. Bien plus qu’un simple concert filmé, Stop Making Sense est un documentaire musical retranscrivant l’apogée scénique d’un groupe qui amorçait alors sans le savoir la fin de son histoire. (Maxime)

The Eric Andre Show

Connu pour ridiculiser ses invités et emmerder son monde avec ses caméras cachées, Eric André a reçu dans son émission à mi-chemin entre le talk show et le happening un sacré paquet d'artistes au fil des saisons: Tyler, The Creator, T.I., Wiz Khalifa, Chance The Rapper, Flying Lotus, Ariel Pink, et bien sûr l'inoubliable Flavor Flav. Après quatre ans d'absence, la cinquième édition du Eric Andre Show est enfin là et justifie pleinement son attente : plus de promo, plus de budget, plus de (destruction de) décors, plus de (violences faites aux) stars. Mais forcément plus de rire ?

Alors qu'on sentait que l'émission produite par Adult Swim fonçait tout droit vers sa saison de trop, ces dix nouveaux épisodes parviennent à rester captivants grâce à un casting impressionnant qui multiplie les clins d’œil aux anciens sketchs de la série (Lizzo qui joue de la flûte avec le costume de Bird Up dans les rues de New York restera pour nous un souvenir merveilleux). C’est par cette surenchère d’effets spéciaux et cette ribambelle d’invité.e.s que l’émission continue de surprendre. Le rythme des épisodes est parfaitement maîtrisé (une sacrée gageure quand le mec qui donne la cadence est surexcité) et les interviews toujours aussi gênantes (Eric André, ce Raphaël Mezrahi de la génération Y). Quant aux références à la mythologie de l'émission (Ranch It Up, Rapper Warrior Ninja, Kraft Punk), elle lui donnent un côté quasiment méta. Et puis bien sûr, les personnages secondaires de la série sont aussi au rendez-vous, avec un Hannibal Buress plus taiseux que d'habitude qui nous joue même son chant du cygne à la fin du deuxième épisode.

Quant à Eric André, toujours plus loin dans le côté frappadingue de son personnage et dans l'exaspération de ses pauvres invités, son changement d'apparence donne l'impression d'avoir affaire à un de ses clones ratés, comme pour souligner le côté gênant de la théorie de la vallée de l'étrange. En bref, du pain béni pour les fans de memes et de shitposting que nous sommes. (Ludo)

Fred Armisen : Standup For Drummers

Un spectacle comique écrit par un batteur pour des batteurs. Voilà comment pourrait être résumé le concept du Standup For Drummers de Fred Armisen disponible sur Netflix. Sur le papier, on pouvait craindre un enchaînement de sketchs de niche. Mais le seul en scène d’Armisen, ancien membre de l'équipe du dernier âge d'or du Saturday Night Live aux côtés d'Andy Samberg et Kirsten Wiig, musicien accompli comme il le prouva dans quelques sketchs cultes (History of Punk, Prince Show with Shia LaBeouf), et co-créateur de Portlandia (la série égratignant gentiment les hipsters de l'Oregon) ne s’adresse pas uniquement aux experts des percussions. Quelques références échapperont peut-être aux non-initiés, comme les contre-champs gratuits sur J Mascis présent dans la salle, ou encore le passage sur la prononciation bizarre des grandes marques de cymbales et sur celle du nom de Neil Peart, feu batteur de Rush.

Pour autant, suivre ce spectacle lorsque le terme « olive » ne vous évoque que de la nourriture est tout à fait possible. Le public plus mélomane appréciera la qualité du jeu de batterie d’Armisen que l’on peut entendre dans son excellent historique des kits par décennie, de 1930 à nos jours. Il sourira aussi à l’arrivée de quelques invités sur scène, notamment celle de Tré Cool, le batteur de Green Day et lors de la saynète finale où apparaît Clem Burke, batteur vu chez Blondie, Iggy Pop et les Ramones.

Là où Fred Armisen sonne le plus juste, c’est lorsqu’il montre tous les tics de batteurs en répétition, ou les relations parfois compliquées qu’ils entretiennent avec un chanteur ou un guitariste au sein d’un groupe. Lorsqu’il s’intéresse à l’humain, comme dans n’importe quel spectacle de stand up. Quand il imite les accents des différents états américains, c’est parce qu’il a pu les assimiler en tant que musicien passant sa vie en tournée. Idem lorsqu’il se glisse dans la peau de Ringo Starr, Keith Moon, Larry Mullen Jr., Stewart Copeland ou encore Meg White : il n’y a pas besoin de connaître la discographie des Who ou de Police pour rire de ses différentes gestuelles. Si Standup for Drummers n’entre pas tout à fait dans les canons de ce genre comique et pêche parfois par manque de rythme (aucune véritable punchline, des transitions de sketchs bâclées), l’affection si communicative que Fred Armisen porte à la batterie dans ce spectacle parvient largement à faire oublier tous ces petits défauts. (Maxime)

We Are Modselektor

Les noms de Rudersdorf et Woltersdorf, en Allemagne de l'est, ne vous disent sans doute rien. Ce sont pourtant les points de départ de la plus grande bromance de la techno teutonne, Modeselektor. C'est en effet sur ces terres industrielles désertées que Gernot Bronsert et Sebastian Szary débutent leur aventure, chacun de leur côté d'abord puis très rapidement ensemble.

Une histoire semblable à des milliers d'autres, avec son lot d'aller-retours sur Berlin pour investir l'argent de poche chez Hardwax ou dans les machines, de week-end passés dans des hangars désaffectés pour des fêtes clandestines, et enfin, de sa passion. Une histoire extraordinairement banale sinon qu'elle a épousé une trajectoire folle, au point que Modeselektor est aujourd'hui plus qu'une chapelle techno : ce sont de véritables icônes pop, non seulement dans leur pays mais plus largement dans le monde entier.

Une réputation exclusivement construite sur une éthique de travail rigoureuse, un entourage inchangé depuis quinze ans, et un amour inconditionnel pour la musique, que celle-ci se joue dans un sous-sol crade ou sur la scène d'un festival européen hype. En une heure et quinze minutes, We Are Modeselektor résume à la perfection ce parcours exceptionnel, planté entre le béton du Berlin réunifié et les vastes prairies de l'est allemand. (Aurelien)