À l'origine censé accompagner vos moments d'ennui pendant le (premier) confinement, Television Rules The Nation occupe désormais une place définitive sur nos pages, avec un concept qui restera inchangé : à chaque numéro, cinq suggestions, qu'il s'agisse de films, de séries ou de documentaires. Et à chaque fois, un lien avec la musique mais pas forcément avec l'actualité, le dossier se voulant d'abord être alimenté par la seule envie de partager des contenus de qualité.

Gims

Après Nekfeu et PNL, c'est au tour de Maître Gims d'avoir droit sur Netflix à un long format sur son auguste personne. Si les deux exemples susmentionnés n'ont pas réussi à capter notre attention, on avait bien envie de croire aux promesses de ce document consacré à l'ancien Sexion d'Assaut. D'ailleurs, si vous nous lisez régulièrement, vous n'êtes pas sans savoir qu'on apprécie plutôt le bougre pour sa capacité à se réapproprier tout ce qui est dormant dans la chanson française, et l'enrober de rythmes hérités du rap ou des musiques latines. 

Personnage aussi populaire que polarisant, Gandhi Djuna est un sujet parfait : on peut tenter de convaincre ses détracteurs, tout en permettant à ses fans d'entrer dans l'intimité de la popstar. On avait envie de croire que Gims parviendrait à dresser un portrait sans concession d'un musicien qui, sans sacrifice ni audace, a su capter l'air du temps, d'autant que le film concentre assez d'ingrédients pour faire un bon documentaire, entre sa success story, ses racines congolaises (son père était musicien pour Papa Wemba), ou ses ambitions de grandeur qu'il partage avec son frère Dadju.

Peine perdue : à aucun moment Gims ne parvient à nous tenir en haleine, et ne donne même pas les clés de lecture pour parvenir à décrypter le personnage. La faute à une absence totale de proximité avec son sujet, et à cette impression de se faire gentiment gaver de propagande à la gloire d'un non-génie qui, le temps de certaines séquences, réussit même à scier la belle branche sur laquelle il trône. Cerise amère sur le gâteau, Gims est le genre de faute qu'on n'a pas envie de voir Netflix reproduire, en faisant passer du publi-reportage pour un documentaire. (Aurélien)

Laurel Canyon

“Helplessly hoping / Her harlequin hovers nearby / Awaiting a word / Gasping at glimpses / Of gentle true spirit / He runs, wishing he could fly / Only to trip at the sound of goodbye”.

C’est au bout de quelques minutes à peine que surgissent ces quelques mots, entonnés par Crosby, Stills et Nash, dans ce documentaire consacré à Laurel Canyon. À moins que ce ne soit au bout d’une heure, le temps semblant parfois ralentir au grès des accords, ou s’accélérer au fil des drames. Laurel Canyon, ou ce quartier de Los Angeles au sein duquel s’installera, dans les années 60 et 70, absolument tout ce que la Californie et même l’Amérique de l’époque comptent de marginaux talentueux, de stars en puissance, de génies s’ignorant encore. Crosby et ses potes donc, mais aussi Joni Mitchell, Neil Young, les Byrds, Zappa, les Doors… La liste est longue, le documentaire en deux parties (disponible sur le replay d'Arte France uniquement), aussi.

Mais il fallait bien cela pour compter l’histoire musicale (à grands renforts de très impressionnantes archives, visuelles et sonores), mais aussi, tristement, judiciaire. Laurel Canyon, c’est Charles Manson, c’est Roman Polanski, c’est Sharon Tate, et avec ces trois noms, le symbole d’une époque révolue, qui tentera malgré tout de croire que la coke peut remplacer la weed, et que, comme le chantera Neil Young, le rock’n’roll ne mourra pas, jamais. Ce bon vieux Neil avait tort, et ce film, produit par Amblin, est sans aucun doute l’un des plus beaux hommages rendus à ces artistes, à cette culture, à cette façon de vivre, humaine, artistique et communautaire. Un autre lieu, un autre temps, une autre vie, définitivement. (Nico P)

Together We Rise : The Uncompromised Story Of GRM Daily

Les colonnes de Goûte Mes Disques peuvent en témoigner : se démener pour mettre en avant des artistes de l’ombre ne rapporte pas grand-chose en termes de retour sur investissement, alors qu’un LOLCAT bien ringard ou un clin d’œil à la carrière de Jul suffisent en quelques secondes à mobiliser les foules. Ces difficultés assez ordinaires deviennent une réelle pierre de touche lorsqu’il s’agit d’apprécier la valeur d’un médium.

À ce jeu, on ne peut que ressentir un profond respect pour la plateforme GRM Daily, dont la récente série documentaire Together We Rise : The Uncompromised Story Of GRM Daily vient retracer l’histoire. Sans objectivité absolue, certes, mais avec beaucoup d’intérêt et de pertinence. Quatre épisodes de 25 minutes racontent donc le parcours de la plateforme qui, partie de rien en 2009, est aujourd’hui l’une des références incontournables des médias spécialisés en grime – cette musique filtrant avec toutes les sonorités de l’underground outre-Manche. Si GRM Daily se mue assez rapidement en vitrine du genre, et de toute la culture qui va avec, il faut surtout noter qu’elle favorise leur émergence sur un même mouvement qui lui permet de trouver une expansion personnelle : un échange de bons procédés.

Ainsi, au fil de plusieurs témoignages et images d’archives, on découvre comment le grime a pu sortir des raves parties ou des radios pirates, grâce aux réflexions d’une équipe qui cherchait simplement à le représenter au mieux – pour s’affranchir enfin des codes américains – en devenant une sorte de WorldStarHipHop bien britannique, digne des particularismes nationaux. Il est ainsi non seulement question de l’affirmation d’une communauté alors invisible (la classe moyenne noire de l’Angleterre), mais aussi des défis que représentent la gestion d’un médium et son développement, inséparables du relais de contenus et surtout de leur production, en passant par la recherche de bénéfices en lutte avec une culture encore dans la marge.

Au travers de visuels à l’esthétique léchée que porte une bande-son percutante, la série s’ouvre sur tous les fronts : des mythiques freestyles de rue aux séances studio encore inconnues, avant de passer par les événements de consécrations qu’ont pu engendrer le succès des réseaux de GRM Daily. Une synthèse documentaire plus que profitable, agrémentée d’un casting de marque (bien que incomplet) : Skepta, Dizzee Rascal, JME, Giggs, Stormzy, Zane Lowe, etc... Finalement, le meilleur moyen pour asseoir le prestige d’un médium qui ne cesse de sonder les recoins de la société britannique, après avoir pourtant atteint des sommets rayonnants. (Amaury)

The Last Pirates

Google est formel : une grosse partie de nos lecteurs gravite autour de la trentaine. Pour une majorité d’entre eux, l’histoire des radios pirates anglaises leur étant aussi familière que la philosophie postkantienne, The Last Pirates comblera certainement un trou béant dans leur culture. Le documentaire se situe après la période abordée par Richard Curtis dans la comédie Good Morning England (sur l'histoire de Radio Caroline qui diffusait illégalement de la musique à partir d'un navire ancré dans la Mer du Nord), mais avant la dernière grande vague des radios pirates anglaises, Rinse FM et Kool FM en tête, et dont le rôle dans l’émergence de la jungle, du grime ou du dubstep est essentiel.

Ici, nous sommes dans les années 80, en pleine Angleterre thatchérienne – franchement pas la période la plus détendue du slip qu’aient connus les sujets de sa Majesté donc, à moins d’être blanc et fortuné. Et The Last Pirates est l’histoire d’une bande d’idéalistes prêts à tout pour donner la place qu’elle mérite à la culture noire dans un paysage pop et blanc qui, sur les ondes comme dans les meilleurs clubs de la capitale, voulait « the black without the blackness ». Et la force de ce documentaire narré par le rappeur Rodney P, c’est de parvenir à caser presque dix ans de lutte en moins de soixante minutes, dans un documentaire où la bienveillance et l’activisme de ces pirates au grand cœur ne trouve pour écho que la propagande mensongère, la mauvaise foi et la répression bête mais heureusement pas trop méchante d’autorités trop effrayées à l’idée de voir tout un pan de la population s’affirmer à travers la culture.

Dans ce jeu de chat et de la souris géant, on se prend d’affection pour une galerie de personnages pour la plupart inconnus de ce côté-ci de la Manche (Tim Westwood, Trevor Nelson, Gordon Mac), défenseurs d’une vision de la culture vouée à crever sous les coups de butoir des algorithmes, et dont la vision et les intuitions ont façonné le paysage radiophonique des années 90 et 2000 bien au-delà des frontières du Royaume-Uni. (Jeff)

Punkovino

Punkovino est une websérie documentaire diffusée sur Arte, présentant dix vignerons « indés » qui ont choisi de travailler selon leurs propres codes, en autant d’épisodes de cinq à huit minutes. De la France à la Géorgie en passant par l’Allemagne et les Baléares, ces hommes et ces femmes cultivent des vignes et produisent du vin en dehors des canons de la viticulture et de la viniculture conventionnelles, ou disons « mainstream » histoire de prolonger le parallèle avec l’industrie musicale. Car tout le concept de Punkovino est d’accompagner le portrait de ces « dissidents du vin nature » d’une bande originale : à la fin de chaque épisode, des artistes invités mettent en musique une cuvée du vigneron présenté en amont.

Une idée qui a séduit une belle grappe de musiciens en partie récoltée dans le catalogue de Born Bad Records : Arnaud Rebotini, Flavien Berger, Le Prince Harry, Volage, Usé, Forever Pavot, Cyril Atef (batteur de -M-, entre autres), Insecticide, J.C. Satan et Chassol. Ce dernier, après avoir sifflé quelques ballons, interprète dans le huitième épisode le « Mag Da » 2017 (un assemblage de Rondo, Solaris et Bronner pour les connoisseurs) du premier (et seul) vigneron nature belge Servaas Blockeel qui a planté ses vignes en Flandre-Occidentale, à quelques kilomètres de Courtrai. Son leitmotiv « Enkel druiven, verder niets » (Que du raisin, rien d’autre) inspire au pianiste quelques fines mélodies. Cet épisode, comme les neuf autres de Punkovino, sont à consommer sans modération sur Arte.tv ou YouTube. (Maxime)