À l'origine censé accompagner vos moments d'ennui pendant le confinement, Television Rules The Nation va prendre une place définitive sur nos pages, avec un concept qui restera inchangé : à chaque numéro, cinq suggestions, qu'il s'agisse de films, de séries ou de documentaires. Et à chaque fois, pas forcément de lien précis avec l'actualité, le dossier se voulant d'abord être alimenté par la seule envie de partager avec vous des contenus de qualité.

Heretik System - We Had A Dream

En 2020, la musique électronique n’a jamais été aussi populaire, mais cette popularité n’a pas entraîné la survie de tous ses sous-groupes. Si les soirées hardcore/trance/bass music hantent encore fréquemment les week-ends des grandes villes, le mouvement des free parties semble de moins en moins à l’ordre du jour. C’est oublier qu’en Angleterre et en France, le mouvement électronique a construit son identité dans le rêve fou et illégal d’une grande fête libre. Pour s’en rendre compte, le documentaire de Damien Raclot Dauliac est toujours disponible sur YouTube. We Had A Dream retrace le parcours des membres du collectif le plus free de l’électronique français. Heretik naît de l’impulsion britannique des Spiral Tribe et du mouvement de la fin des années 1980. Cette nouvelle musique, brutale et répétitive, est à l’image d’un rêve d’un autre monde. L’expérience Heretik, c’est donc celle d’une bande qui va montrer pendant des années que vivre à l’écart de la société n’est pas réservé qu’à ceux qu’on en a expulsé. Positivement, ils créent un mouvement qui a sa propre dynamique, et va tenter d’infecter le coeur même du monde qu’il combat. Le pic de cette quête, c’est bien entendu la soirée légendaire à la piscine Molitor, que le documentaire narre à la manière d’un magnifique braquage. Alors pourquoi parler de ce rêve au passé ? Cette effervescence de créativité et d’espoir sur une autre façon de vivre et de faire la fête n’a pas le champ libre. Les désillusions, la police, les conflits inter-individuels et les dangers de la teuf arrosent rétrospectivement le discours onirique d’une bonne sauce à l’amertume. Et le mélange est assez bon pour qu’on ait juste envie de reprendre le mouvement. (Emile)

American Juggalo

L'image renvoyée ces dernières années par les États-Unis a révélé un aspect moins connu - ou plutôt moins visible - de la société américaine. Au moment de la présidentielle de 2016, on aurait voulu croire que les ricains allaient faire le choix de la raison, ou en tout cas de ce qui nous semblait raisonnable. C'est tout l'inverse qui s'est produit. Placer Trump au pouvoir, c'était également donner la parole à toute une frange de la population qu'on avait jusqu'ici trop peu vu en Europe, et que donc on connaît relativement mal. Soyons clair : quoiqu'on en pense, à moins de suivre avec une réelle assiduité les médias locaux de tous bords, on ne connaît toujours pas mieux les États-Unis ni les jeux politiques qui s'y trament en 2020 - on en voit simplement un autre aspect. Alors pourquoi aborder ce sujet ici et surtout lorsqu'il est question d'un documentaire à propos d'Insane Clown Posse , duo d'horrorcore connu depuis trente ans pour ses excentricités en tous genres, et à peu près aussi connus par chez nous que les Girls in Hawaii dans le Colorado ? Et pourquoi le faire à travers le prise du "Gathering of the Juggalos", grand rassemblement annuel des fans inconditionnels du groupe qui a lieu chaque année, et qui fait converger de tous le pays les fans de Shaggy 2 Dope et Violent J pour des concerts bien sûr, mais aussi des exhibitions de catch et des jeux divers et variés. Parce qu'une part de nous est persuadée que dans le public du "Gathering" d'ICP, 100% du public inscrit sur les listes a offert sa voix au magnat de l'immobilier. En d'autres termes, ce public propose une vision de l’Amérique pure souche telle qu'on l’idéalise. C'est l'Amérique des rednecks pied au plancher sur la bande de gauche vers des sommets de débilité, celle que l'Occidental bien-pensant considère comme coupable de tous les maux du moment de par sa débilité profonde. Il ne faudrait pas être mal compris : on ne méprise pas du tout ces gens. Au contraire, ils nous fascinent. Le monde a beau s'américaniser, il y a des choses impossible à transposer d'une culture à l'autre et cette ferveur que seuls les États-Unis peuvent produire nous fascinera toujours. Pour le reste, on ne va pas paraphraser tout ce qu'on vous avait déjà dit à propos de ce documentaire en 2013 et on vous invite à regarder ces 23 minutes de surréalisme à l'américaine. (Quentin)

The Devil and Daniel Johnston

The Devil and Daniel Johnston s'ouvre sur la présentation de l'artiste dans un club d'Austin au Texas. Daniel Johnston y est introduit comme "le plus grand auteur-compositeur-interprète vivant aujourd'hui" - l'artiste était encore vivant au moment de la sortie du docu. Si cette déclaration est en partie vraie, elle a surtout besoin d'être entendue par la personne décrite. Pour un tas de raisons, Johnston est le genre de personne qui a toujours eu besoin de tout le soutien qu'il pouvait trouver. Artiste dont les K7 et les dessins se vendent comme des petits pains et dont les concerts se jouent à guichets fermés, il est aussi un grand maniaco-dépressif. Le documentaire se présente alors comme l'exploration déchirante de la fine frontière qui sépare le génie de la folie, puis surtout de la difficulté de discerner l'un de l'autre. En s'appuyant sur des images d'archives, des films de famille, des bandes audio de Johnston et des témoignages d'amis et de la famille, The Devil and Daniel Johnston donne à voir l'histoire poignante de Johnston depuis sa plus tendre enfance et son imagination déjà débordante jusqu'à l'âge adulte et les dommages collatéraux de cette même imagination lorsqu'elle est couplée à la maladie. Presque de manière cruelle, on voit le succès de Daniel Johnston grandir en même temps que la maladie qui le gagne. Mais si la maladie lui tombe dessus, le succès lui était réellement voulu et recherché. Daniel Johnston croyait dur comme fer à sa réussite et les nombreuses anecdotes tendent à prouver qu'il a réussi ce dans quoi il mettait tant d'énergie. Ses passages sur MTV, Kurt Cobain qui s'exhibe avec le désormais célèbre t-shirt "Hi How Are You ?", son passage à SXSW... Malheureusement chaque accomplissement prépare un peu mieux la descente qui suivra, souvent concrétisée par un passage en hôpital psychiatrique. Regarder The Devil and Daniel Johnston ajoute une dimension à la musique déjà tellement authentique de l'artiste : ses œuvres et sa poésie racontent leur propre histoire et dès lors deviennent encore plus passionnantes, obsédantes et véritablement inoubliables.(Quentin)

Noisey Atlanta

Si au fur et à mesure des années Vice est devenu sa propre caricature, il ne faut pas oublier que le bébé de Shane Smith a aussi offert des plongées dans des scènes musicales comme peu de médias ont pu le faire. Coincé entre un reportage sur la zoophilie et un allemand gay qui s'est fait gonflé le paquet, on retiendra cette série de 10 épisodes qui nous mène au coeur de la scène trap d'Atlanta. Du sous-sol sordides des traphouses à phénomène mondial, la trajectoire de la trap reste fascinante pour quiconque s’intéresse au hip-hop. Décrite comme une simple mode passagère, la trap continue encore de s'hybrider (drill, emotrap, cloudrap...), de s'exporter, et ce plus de 15 ans après son apparition. En 2015, le journaliste Thomas Morton se penche sur ce phénomène en se baladant à travers la ville à la rencontre des principaux protagonistes et poids lourds de cette scène, dont certains sont déjà à l'apogée de leur carrière : 2 Chainz, Gucci Mane (aka le TrapGod), Migos, Rich Homie Quan, Young Thug, mais également des nouveaux talents devenus depuis des pontes de la trap : ILoveMakonnen, Mike Will Made-It, Metro Boomin ou Travis Scott. Là où cette enquête devient réellement intéressante, c'est qu'elle ne s'arrête pas à la simple glorification de la carrière de ces rappeurs et va fouiller dans des aspects moins reluisants que les blings de ces messieurs. Au-delà du simple folklore « street », on mesure à quel point cette scène baigne dans la violence et la drogue. Ce reportage n'a donc rien de très réjouissant, et c'est surtout la misère sociale qui offre la toile de fond ce qui est, in fine, bien plus qu'une simple scène musicale. En ce sens, il conviendrait davantage de parler d’écosystème tant tout semble imbriqué : la production de musique et de la dope dans les fameuses traphouses sous haute sécurité, le trafic de drogues et son flow de billets verts blanchit dans les labels jusqu'à l'importance des strip clubs dans l'émergence des tubes trap. Une machine bien huilée.

Le Bon Coin Forever

« Et si on allait jouer chez les mélomanes qui vendent leurs instruments sur Le Bon Coin ? » C’est à peu près la question que le Confort Moderne, la SMAC de Poitiers, avait dû poser en 2015 à Emile Sornin, plus connu sous le nom de Forever Pavot. Et il est très bien fait d’accepter. Accompagné d’une petite équipe de tournage, il se ramène chez des particuliers (une quarantaine) dans toute la Vienne. Dans chaque salon, dans chaque garage, il discute, cherche à connaître l’histoire des instruments en vente et bien sûr s’amuse à en jouer. Le bon gars, quoi. Et mieux que ça, il se trimballe toujours avec un Mac, une carte son, un micro et tout son nécessaire à enregistrement. On le voit s’éclater sur un orgue à bouche, apprécier le toucher d’un clavecin et même se casser les dents sur des violons DIY. Si certains vendeurs ont refusé l’expérience car Forever Pavot vient uniquement enregistrer des pistes et n’achète aucun instrument (même si on le sent parfois prêt à craquer), d’autres se sont volontiers prêtés au jeu. Parmi eux : des collectionneurs, d’habiles bidouilleurs ou encore des retraités qui cherchent à refourguer le clavier familial. Dans ce film de 26 minutes réalisé par François-Xavier Richard, Emile Sornin se régale comme un gosse qui aurait eu droit à un rab de goûter. Et ça fait plaisir à voir. À entendre aussi puisque Le Bon Coin Forever, c’est également un album sorti chez Born Bad Records en 2016, composé avec toutes ces trouvailles de cordes, vents et percussion. Les titres des morceaux font intelligemment référence au moment passé avec les vendeurs (« Un millimètre ça change tout », « Il enterre les corbeaux »). Le Bon Coin Forever, c’est la BO de toutes ces rencontres, c’est François de Roubaix et Ennio Morricone qui font du vide-grenier. Une riche idée.