Séries TV et musique: (tentative de) classement ultime

Y’a pas que la musique dans la vie, y’a aussi les séries. C’est ainsi que l’on pourrait décrire la manière de fonctionner de pas mal de rédacteurs de l’équipe, qui aiment autant découvrir les dernières sorties de chez 4AD ou Matador que la dernière pépite produite par Showtime ou HBO. Passion pour la musique oblige, les choix musicaux des showrunners font partie des critères permettant de déterminer si une série est digne de leur intérêt ou non. Dans cette optique, Jeff, Maxime V. et Gwen ont décidé d’établir un classement des 15 meilleures séries de ces 15 dernières années, en basant leurs choix sur trois critères : la qualité de la série, les choix musicaux défendus par celle-ci, ainsi que l’utilisation de la musique dans le projet. Cela donne un classement qui mélange surprises, découvertes et valeurs sûres.   

1. Flight of the Conchords

Qualité de la Musique : 9,8/10
Utilisation de la musique : 10/10
Qualité de la série : 9,2/10
29/30

Des millions de moutons, le décor du Seigneur des Anneaux, une putain d'équipe de rugby. Parmi les excitantes attractions proposées par la Nouvelle Zélande, nos coups de cœur absolus se nomment Bret McKenzie et Jemaine Clement. Version cheap et déglinguée de Almost Famous, Flight of the Conchords dresse la liste des galères du gratteux-de-base-en-quête-de-gloire-dans-un-environnement-hostile : tournée foireuse, manager incompétent (impeccable Rhys Darby), costumes de kermesse, groupies imaginaires… ou beaucoup trop réelles (impeccable Kristen Schaal). Prolongement des délires scéniques de Bret et Jemaine, leur série fait partie de ces petites merveilles réalisées à partir de trois bouts de carton qui s'animent soudainement grâce à l'imagination d'un duo d'éternels gamins.

Des gamins sans doute mais également de solides musiciens qui se servent des pérégrinations de leurs deux losers pour rendre un hommage sincère et touchant à leurs idoles. Au-delà des dialogues ultra-référencés, ce sont donc leurs interludes musicaux qui les assoient en première position de notre classement: un David Bowie plus vrai que nature ("Bowie's in Space"), un Barry White de bac à sable ("Business Time"), des Pet Shop Boys sous Xanax ("Inner City Pressure") ou du hip hop de branques ("Tears of a Rapper")... En deux saisons bien tassées, tous les genres y sont passés et les Conchords sont devenus la référence ultime en termes de "Daft Punk en papier alu".

2. Treme

Qualité de la Musique : 9,8/10
Utilisation de la musique : 10/10
Qualité de la série : 9,1/10
28,9/30

Normalement, dans tout bon classement sur les séries qui se respecte, The Wire figure invariablement (et à très juste titre) en première place. Il n’en sera rien ici. Heureusement pour le génial David Simon, c’est son dernier bébé en date qui s’offre une place sur la seconde marche du podium. En effet, si Treme emprunte à The Wire la densité de l’écriture (à laquelle se superpose la fluidité des schémas narratifs), la série remplace Baltimore-la-sinistrosée par la Nouvelle-Orléans, berceau du jazz et plus globalement, ville de musique par excellence. C’est cette riche scène musicale qui sert à analyser et dénoncer les maux qui gangrènent la ville depuis le passage de Katrina, et qui plombent plus globalement une Amérique moins reluisante que l’image que l’on s’en fait de ce côté-ci de l’Atlantique. Treme, c’est une série dont les choix musicaux sont à l’image des choix scénaristiques de David Simon : on ne fait pas dans la facilité, et on ne donne pas dans les habituels poncifs des dramas à l’Américaine. Et surtout, comme pour réaffirmer toute l’importance d’une scène musicale qui colle à la peau d’une ville, David Simon profite de la petite heure que lui laisse HBO chaque semaine pour mettre la musique au cœur de l’histoire. Cela donne une série d’un dynamisme incroyable et d’une intensité émotionnelle de tous les instants – sans à aucun moment donner dans le pathos facile. Du grand art, tout simplement.

3. Breaking Bad

Qualité de la Musique : 9,1/10
Utilisation de la musique : 9,3/10
Qualité de la série : 9,9/10
28,3/30

Il y a six ans, on découvrait un moustachu en slip, errant au milieu du désert du Nouveau-Mexique, les doigts noués autour d'un flingue dont il ne maîtrisait pas encore le mode d'emploi. Depuis lors, la métamorphose du Dr. White en Mr. Heisenberg est devenue culte et le monde s'est déchiré entre ceux qui ont regardé et ceux qui n'ont pas (encore) regardé Breaking Bad. Les ados assènent du "Yeah, bitch!" pour assoir leur niveau de coolitude, les profs de chimie de province bénéficient d'une lueur à la fois anxieuse et admirative dans les yeux de leurs cancres et on fantasme secrètement que le McDo du coin soit géré avec panache par un mec nommé Gus. Le décor, la narration, les dialogues, l'interprétation sans faille… Le triomphe de Breaking Bad repose sur un ensemble de détails minutieusement configurés par l'initiateur du projet, Vince Gilligan. Si la musique ne semble pas occuper une place centrale, elle s'impose comme un ciment invisible de l'action, distillant en permanence la tension et l'humour nécessaires. Entre les deux morceaux emblématiques de la série ("Baby Blue" de Badfinger qui clotûre judicieusement l'épopée de Walter et la ballade des "Los Pollos Hermanos" par les incontournables Calexico), on trébuche sur une multitude de styles, tous calibrés pour définir les personnages ou créer un nouveau décalage. Parmi les choix de Gilligan, on a le plaisir de se frotter à Thee Oh Sees ("Tidal Wave"), Apparat ("Goodbye") ou TV on the Radio ("DLZ") mais aussi à quelques classiques tels America ("A Horse with No Name") ou The Platters ("Enchanted") ou les chouchous de Pinkman pour gonfler son cœur d'apprenti gangster ("Digital Animal" de Honey Claws). La bande originale de Breaking Bad est une inépuisable mine de pépites improbables dont se dégagent deux champions incontestables: "Ballad Of Heisenberg" par Los Cuates De Sinaloa (ultime hommage aux talents de l'homme au chapeau noir dans la pure tradition des narcocorridos, ces chansons dédiées aux exploits des nacro-trafiquants mexicains) et surtout… la performance de Gale, le mec qui n'a jamais eu de bol.

4. Friday Night Lights

Qualité de la Musique : 8,8/10
Utilisation de la musique : 9,4/10
Qualité de la série : 8,8/10
27/30

A première vue, Friday Night Lights a tout de la série US bien neuneu, une sorte de Dawson’s Creek 2.0 tiré d’un film dont personne n’a parlé par chez nous. En effet, tous les éléments sont réunis pour en faire un teen drama ne mobilisant que peu de neurones : une équipe de foot américain dans un lycée du trou du cul du Texas, des amourettes en-veux-tu-en-voilà, de gros chagrins d’amour et des coups de pute en pagaille. Pourtant, Friday Night Lights est bien l’une séries dramatiques les plus indispensables de ces dix dernières années. Car derrière un constat de base peu engageant se cache une trame narrative d’une intensité permanente, des personnages à la profondeur insoupçonnée, et une mise en scène qui place le spectateur au plus près de cette Amérique puritaine et républicaine que l’on connaît finalement très mal. Mais ce projet piloté par Peter Berg (Very Bad Things, The Kingdom ou Lone Survivor) et dans lequel on croise quelques têtes qui ont désormais fait leur trou à Hollywood (Michael B. Jordan et Kyle Chandler en tête) ne serait rien sans une bande-son qui n’a pas son pareil pour évoquer cette Amérique que l’on ne visite jamais, celle des culs-terreux qui puent le bourbon, des WASPS qui feraient passer Frigide Barjot pour Mère Teresa. Voguant entre les nombreuses incursions dans le post-rock (Explosion in the Sky notamment), quelques favoris du public incontournables (Wilco, Spoon, Deerhunter) et une énorme place laissée à la découverte, la bande-son de FNL est en permanence au service de l’histoire, et à considérer comme un acteur à part entière de celle-ci.

5. The Sopranos

Qualité de la Musique : 8,5/10
Utilisation de la musique : 7,1/10
Qualité de la série : 9,9/10
25,5/30

Souvent placée dans le trio de tête des meilleures séries de tous les temps, la saga de David Chase est habituée aux superlatifs. Si l’intérêt du spectateur pour le quotidien et les états d’âmes d’un escroc bedonnant du New Jersey est entretenu durant sept saisons (nous comptons la deuxième partie de la sixième saison comme une saison à part entière) grâce à l’audace des scénaristes et, bien sûr, au charisme de James Gondolfini, il se nourrit également de l’excellente bande son sélectionnée par Chase, lui-même bien conseillé par Steve Van Zandt, l’interprète de Silvio et guitariste de E-Street Band, le groupe tournant avec Bruce Springsteen. L’immersion dans la vie de Tony Soprano commence dès le générique, filmé de son point de vue. Cigare au bec, au volant de sa voiture, il voit le paysage urbain défiler au rythme du Woke Up This Morning d’Alabama 3. Amateur de cinéma, de documentaires historiques et de charcutaille napolitaine, Tony Soprano est un nostalgique : il écoute des classiques du rock américain et apprécie particulièrement le Rat Pack, Derek & The Dominos et Journey. Alors que sa femme Carmela s’émeut de la grandiloquence des grandes voix italiennes comme Andrea Bocelli, lui exècre le « Ridin’ Dirty » de Chamillionaire faisant office de réveil pour son fils A.J. Meadow, sa fille, chantonne des niaiseries adolescentes et le No Scrubs de TLC. Corrado Soprano, l’oncle Junior, révèle son chant à la fois frêle et puissant capable d’arracher des larmes aux gangsters désœuvrés lorsqu’il interprète, avec un coup dans le nez, son déchirant Cuore Ingrata à la fin de la troisième saison. Au-delà des morceaux illustrant les rapports de force au sein du clan, la musique utilisée lors des génériques de fin de chaque épisode résume à la perfection les 52 minutes écoulées. John Cooper Clarke, Radiohead, Aphex Twin, Otis Redding, X-Zibit ou encore Howlin’ Wolf ont, entre autres, permis de conclure une des tranches de vie du mafieux le plus aimé de la télévision. Imparable.