Si la pratique de la réédition est une véritable vache à lait et une pratique bien ancrée dans le milieu du rock (et qui s’installe petit à petit dans les sphères électroniques), le rap semble moins enclin à célébrer son héritage - enfin, à le faire autrement qu’en tolérant les uploads miteux de ses classiques sur YouTube ou en passant par les plateformes dématérialisées qui ne sont pas le support privilégié du trentenaire qui a fait son éducation musicale sur support physique. Si on a bien droit à d’occasionnelles rééditions (l'impeccable discographie d’Idéal J est un exemple récent), ils se comptent par dizaines ces classiques du rap hexagonal aujourd’hui disponibles de façon très aléatoire, au gré de restockages complètement aléatoires et défiant toute logique. Dans le pire des cas, ces disques sont tout bonnement introuvables, et font alors les beaux jours des portefeuilles de revendeurs bien installés sur la marketplace d’Amazon ou Discogs. Et quand bien même on nous prédit la mort imminente du format physique, on a décidé de rendre régulièrement hommage à ces monument du patrimoine rapologique français, et dont on aimerait croiser la jaquette dans les bacs.

Lunatic

Mauvais œil (2000)

C’est la difficulté récurrente à se procurer cet album qui est à l’origine de ce dossier. En effet, comment est-il envisageable qu’une telle pierre angulaire du rap français soit si compliquée à trouver 15 années après sa sortie? Que dire qui n’a déjà été dit sur ce premier album de Booba et son BFF Ali, depuis retombé dans l'anonymat? Peut-être que ce monolithe de rap gangsta à la française est un disque généralement incompris par les gens qui n’écoutent pas de hip hop. Et ici, on a envie de dire que Mauvais Oeil est à comparer au College Dropout de Kanye West. Au lieu de ruer dans les brancards et de se faire un avis sur Booba en matant nonchalamment l’un ou l’autre clip pris au hasard sur YouTube, ce disque doit servir de porte d’entrée dans un univers riche, de point de départ d’un parcours initiatique qui débute à une époque où, avec un Ali incroyable de justesse, B20 n’était pas encore la machine à punchlines autotunée qui marche sur le rap hexagonal, mais un emcee comme le rap français en fabriquait énormément à cette époque, avec des choses assez sensées à dire sur le monde qui l'entourait. A la différence près qu’à cette époque déjà, Saddam Hauts-De-Seine avait déjà quelques kilomètres d’avance sur la concurrence. And the rest is history...

L 432 (1997)

Le rap français fait souvent référence au quatrième alinéa de l’article 432 du code pénal, « le fait, par une personne dépositaire de l'autorité publique ou chargée d'une mission de service public, agissant dans l'exercice ou à l'occasion de l'exercice de ses fonctions ou de sa mission, d'ordonner ou d'accomplir arbitrairement un acte attentatoire à la liberté individuelle. » En des termes compréhensibles par un mec qui n’a pas fait bac +24, ledit article assure une protection contre les arrestations et les détentions arbitraires par abus d’autorité. C’est aussi le nom d’une compilation regroupant ce qui était considéré à l’époque comme la crème de la crème d’une scène hip hop française en pleine ébullition. Sur L 432, on faisait connaissance avec « Les vrais savent » de Lunatic 3 ans avant Mauvais œil et à une époque où Booba ne rêvait pas encore de grosses caisses à Miami (« J'rapperais que pour mes frères / J'roulerais pas en Lexus, fils je peux rien y faire »); on on se prenait une claque ultime avec l’indémodable « Pucc’ Fiction » recyclé dans la B.O. de Sheitan huit ans plus tard. On y a également découvert pas mal de titres impeccables qui allaient se retrouver sur des albums devenus eux aussi classiques, à l'image de la démonstration technique de Busta Flex sur « Le zedou ». On a enfin rincé des qu’on connaissait déjà, mais dans de nouvelles versions - DJ Mehdi se surpasse sur le remix de « Je dois faire du cash » de Idéal J. Plus globalement, ces quinze titres fonctionnent comme l’une des plus belles photographies d’une bande de mecs (oui, Casey et Lady Laistee avaient des couilles comme des melons) qui allait permettre au rap français de connaître ce qu’on continue d’appeler aujourd’hui son âge d’or.

113

Ni barreaux, ni barrières, ni frontières (1998)

Franchement, Rim’K du 113 est le genre de type dont la seule dégaine inspire railleries et moqueries - mais à égalité avec Akhenaton, qui a a peu près autant de swag qu’un encarté du Parti Communiste. Heureusement pour lui, il y a toujours eu Mokobé et AP pour usiner de la street cred sur les photos de presse. Des railleries et moqueries, le 113 en aura bien mérité au terme d’une carrière qui avait pourtant débuté sous les meilleures auspices, notamment au sein d’une Mafia K’1 Fry qui est elle aussi bien partie en sucette. En 1998 (on est un an avant Les Princes de la Ville), le trio de la cité Camille Groult balançait un EP d’une quarantaine de minutes, un manifeste d’une rare efficacité. Ce rap-là pue les soirées d’errance dans les cages d’escaliers et la tise avec les potes. Les lignes de basse sont plus grosses que les lèvres à Jay-Z, ça rape avec cette sobriété qui a toujours été l’une des marques de fabrique du trio de Vitry-sur-Seine et ça fait le taf sur des productions signées par des mecs dont on a jamais entendu parler. Puis bon, sur cette bombe de titre qu’est « Un truc de fous » il y a un featuring avec un mec qui se fait appeler Doudou Masta. Et rien que pour ce blaze, ce disque est une réussite totale. 

Pit Baccardi

Pit Baccardi (1999) 

Quand sort ce premier album de Pit Baccardi, le rappeur d’origine camerounaise est loin d’être un inconnu. Découvert au sein de la clique Time Bomb, le talent est là mais demande surtout à s’exprimer sur la longueur d’un album histoire de vraiment légitimer le personnage. Et dire que l’essai fut transformé avec ce disque éponyme relève de l’euphémisme. Il faut dire que tous les éléments qui participent à la réalisation d’un bon disque de rap français à cette période son réunis: un MC charismatique d’abord, qui a beaucoup de chose à dire et les racontes en mettant les formes. Une belle liste d’invités ensuite, qui va de IAM à Doc Gyneco, en passant par Rohff, Kery James ou Les Neg’ Marrons. Une équipe variée de producteurs enfin, (Djimi Finger, DJ Mehdi, Sulee B, etc) qui se met au service de la cohérence d’un projet qui ménage pas mal de sensibilités - et se permet même un petit passage larmoyant avec « Si loin de toi », joli titre dédié à la mère disparue de Pit et auquel Oxmo Puccino fera référence dans son tube « L’enfant seul » (« Perdre sa mère c’est dur! Demande à Pit j’t’assure »). Le carton était annoncé et ça n’a pas loupé: disque d’or. Logique.  

Fabe

Détournement de son (1998)

Si le rap d’un Oxmo Puccino t'épuise par son côté bon père de famille, alors ne commence même pas à écouter Fabe, qui a toujours prôné une approche que d’aucuns n’hésiteront pas à qualifier de moralisatrice. Pourtant, qu’on ne s’y trompe pas: derrière les injonctions et observations de l’ancien de la Scred Connexion, il y a toujours eu une volonté de décrire avec finesse et justesse l’humanité et la société. Et si Fabe a goûté aux joies de la heavy rotation avec « Ca fait partie de mon passé », c’est vraiment Détournement de son qui a marqué les mémoires - malgré l’absence d’un single fort. En même temps, les singles fort, on s’en bat un peu les steaks vu que sur les 19 titres, le MC de Barbès magnifie des prods assez standard grâce à une technique folle et un discours qui n’a pas pris une ride - écoutez donc « Nuage Sans Fin ». Et puis quoi de mieux pour boucler la boucle que d’évoquer un album auquel il est fait référence en introduction de dossier. En effet, quand Booba assène « Je suis tombé si bas que pour en parler faudrait que j'me fasse mal à dos » sur « La lettre », c’est le « C'est tellement bas que pour en parler faudrait que je me fasse mal au dos » de « L'impertinent » qu’il détourne. En même temps, à l’époque de ce beef, l’ami Fabrice avait d'autres chats à fourette, lui qui avait déjà quitté le rap jeu pour se convertir à l’Islam et partir étudier la religion au Québec.