Histoire de se saisir pleinement d’une œuvre, la posture idéale que toute rédaction devrait adopter tient dans ce seul credo hâte-toi lentement. Chez Goûte Mes Disques, on tente déjà de le respecter en ne cédant pas à la tendance moderne selon laquelle l’actualité ne pourrait être traitée qu’en 140 caractères, et qui finit par nous flanquer la musique au cœur d’un bordel mal éclairé, façon chrono-stock. Malheureusement, le temps manque pour tout le monde. On s’est donc proposé de vous en faire gagner en sélectionnant le meilleur de ceux qui l’ont pris, au travers de la présentation de trois ouvrages récents, et d’un oldie, qui déplient avec talent l’une ou l’autre dimension de la musique.

Autobiographie

John Cage

Des biographies de compositeurs ou de compositrices, il y en a des tonnes ; des autobiographies aussi. Si bien qu’à la lecture de l’ouvrage tout bêtement intitulé Autobiographie de John Cage, ce qui nous saute aux yeux, c’est plutôt tout ce que ce texte n’est pas. John Cage n’a pas tenu à mettre sur papier un récit précis et factuel de son existence. Et Autobiographie n’est clairement pas un de ces longs textes après la lecture desquels on sait tout de leur auteur. Court, percutant, léger, il est une percée dans la vie intellectuelle et artistique de Cage.

Presque chronologiquement, il y tisse des liens allant vers d’autres artistes, musiciens, danseurs et intellectuels qui l’ont aidé à se construire. À son image, cette trajectoire éclaire le passage unique d’un électron libre dans un moment clef de l’histoire des musiques composées. John Cage a décidé d’être un compositeur avant de savoir composer, et c’est avant tout cette personnalité si déterminée, si curieuse et prête à donner tout son être à l’art qui a convaincu Schönberg de lui donner des cours. À partir de là, tout s’enchaîne pour celui qui deviendra l’ami de Merce Cunningham, de David Tudor et de tant d’autres.

On le découvre dédié à sa musique, à tel point qu’il est capable de s’en échapper : ce voyage hors du son, ce sera celui qu’il consacrera à Marcel Duchamp, à l’apprentissage du zen, et à l’élaboration dans cette grande concertation synesthésique d’un « 4.33 » qu’il considère lui aussi, d’une certaine manière, comme l’aboutissement de sa carrière. Alors, quoiqu’imprécis, quoique court, ce texte (dont l’éditeur nous gratifie d’une version originale plus qu’utile) est une aussi bonne façon d’entrer dans la musique de John Cage que dans l’esprit de celui qui était incapable de détacher la musique et la vie.

CAGE (John), Autobiographie.
Paris, Allia, 2019, 64 p.

Le Rugissant

Raphaël Malkin

Après un premier coup plutôt réussi, dont on vous avait parlé juste ici, les éditions Marchialy reviennent dans nos librairies avec un bouquin inspiré par les quartiers sordides qui ont vu naître un pan de la musique contemporaine. Si Jewish Gangsta tirait le lecteur au travers des rues d’un Brooklyn gangrené par les goons, son successeur, Le Rugissant de Raphaël Malkin, va quant à lui aborder des coins de bétons bien plus familiers : Paris et la banlieue des années 90. Il n’est pas seulement question d’une ville, mais aussi d’un homme, disons même d’un malfrat, dont la violence et les coups de certitude lui vaudront notamment le surnom de Rud Lion, avant de recevoir une balle en pleine tête le 10 novembre 1999, à l’âge de 30 ans. Que Marc Gillas, ce lion rugissant, ait été le manager d’Expression Direkt, qu’il soit lié aux fameux Saïd et « Kasso » de La Haine, qu’il ait joué du clavier aux sonorités reggae rapidement pillées par Alain Bashung, qu’il ait organisé des soirées brûlantes, qu’on l’ait croisé pour une foule de raisons du terrain vague de la Chapelle aux soirées du quai d’Austerlitz, une seule chose compte : son anonymat.

En effet, les 250 pages de ce document constituent bien plus une histoire de l’ombre que le récit trop connu d’une ascension loupée. Pourquoi la période qui entoure l’âge d’or du rap français connaît-elle cette part d’obscurité insondable ? Indirectement, Raphael Malkin répond à cette question en dressant une cartographie éclairée des coulisses du milieu, tant artistique que criminel. Une seule figure oubliée permet ainsi d’illustrer une part de rencontres et de liens qui unissent l’un et l’autre. Parce que le Hip-Hop hexagonal n’est encore qu’à ses balbutiements, parce qu’il doit encore trouver les moyens d’émerger ou parce qu’il faut se faire oublier en rasant les murs, parce qu’il faut simplement survivre ; l’histoire de cette époque se résume en réalité à une lutte de tous les instants, dans un combat qui ne laisse que peu de places aux traces.

Malkin a eu la science d’en débusquer une poignée, bien que l’on puisse quelque peu déplorer son écriture journalistique parfois trop proche du portrait-fleuve, ou son écriture passionnée cherchant parfois trop la tournure percutante, sans parvenir non plus à éviter quelques écueils dans sa représentation impressionnée de la vie de quartier. Néanmoins, parmi ces locutions maladroites – « Ils chipent des bouteilles […] forts de leurs butins, ils se biturent ensuite dans une cage d’escalier » (p. 29) – apparaissent des moments de grâce – « Dans l’étroitesse d’un escalier qui mène à un sous-sol, on tire à grosses balles. Des détonations lourdes, régulières et une fumée qui nimbe d’un coup les marches. C’est Marc qui se sert de son fusil à pompe. » (p. 77). Encore loin de la verve de Roger Knobelspiess dans son Roman des Écameaux, la narrative non fiction francophone peut cependant se targuer de posséder à présent un ouvrage capital pour son histoire et sa culture. S’il n’a pas encore trouvé son style, il est certain que Raphael Malkin vient de proposer avec son Rugissant une œuvre magistrale qui fera date dans les jalons d’une historiographie encore à ses fondements.

MALKIN (Raphaël), Le Rugissant.
Paris, Marchialy, 2019, 252 p.

Techno Rebels

Dan Sicko

Drôle de paradoxe : peu de temps après que les éditions Allia sortaient la traduction française du Techno Rebels de l’auteur américain Dan Sicko, le Sénat français adoptait une proposition de loi visant « à mieux encadrer les rassemblements festifs à caractère musical (rave parties) ». Et quand bien même le gouvernement a émis de sérieuses réserves sur le texte porté par une sénatrice Les Républicains du Gard, sa seule existence est la preuve irréfutable que plus de 30 ans après être apparue à Détroit, la techno est encore mal comprise, et considérée (par ceux qui n’en ont jamais écouté, précisons-le) comme du boum boum avilissant, de la musique de drogués et comme le vilain petit canard de l’industrie musicale – bifflez la mention inutile.

Dans ce contexte, le livre de Dan Sicko se révèle être une lecture absolument essentielle. Ainsi, de par son approche très didactique et sa narration extrêmement fluide (bien aidée par une traduction de très grande qualité), ceux qui ont du mal à cerner la techno derrière leur mur de préjugés comprendront enfin la démarche de ces visionnaires de la Motor City qui « ont trouvé l’espoir dans une infrastructure en décrépitude là où il n’en existait apparemment aucun », en prenant pour points d’appui la Motown comme Kraftwerk, le Yellow Magic Orchestra comme Parliament Funkadelic.

Quant à ceux qui ne l’appréhendent qu’à travers le spectre de sa dernière grande mutation – celle qui a eu pour épicentre Berlin et son Berghain, au tournant des années 2010 –, ils comprendront que ce qu’ils sont en train de vivre n’est peut-être qu’un battement de cil dans l’histoire d’un mouvement qui a encore beaucoup de choses à raconter, quoi qu’en pensent ou en disent des politicards déconnectés des réalités.

SICKO (Dan), Techno Rebels.
Paris, Allia, 2019, 208 p.

Swans et le Dépassement de Soi

Benjamin Fogel

Pour Benjamin Fogel, l’année 2019 est à marquer d’une pierre blanche : son roman La transparence selon Irina récolte les louanges depuis sa sortie en début d’année aux éditions Rivages. Mais si l’on vous parle de lui, ce n’est pas pour en remettre une couche au sujet de son thriller d’anticipation, mais bien pour revenir avec trois ans de retard, quoiqu'en totale phase avec l’actualité de Michael Gira et sa bande, sur la parution aux éditions Playlist Society de Swans et le dépassement de soi, œuvre compacte mais riche en informations, se situant à mi-chemin entre l’essai et la biographie.

Car en fan hardcore de Michael Gira, Benjamin Fogel ne pouvait pas se limiter à une longue énumération des exploits et excès de ce monstre sacré de la musique contemporaine, il fallait qu’il donne aussi son avis sur le personnage et son œuvre. Ainsi, Swans et le dépassement de soi, emprunte une trajectoire chronologique tout ce qu’il y a de plus traditionnel pour décrire avec juste ce qu’il faut de subjectivité un parcours qui ne l’est absolument pas : car entre son premier groupe The Litte Cripples, influencé par Black Flag ainsi que Suicide, et The Glowing Man sorti en 2016, le parcours sera à l’image de l’homme et des démons qui l’habitent : d’une rare intensité. Loin de jouer la carte de l’hagiographie, Swans et le dépassement de soi dresse le portrait honnête d’un artiste qu’on a plaisir à côtoyer aujourd’hui sur une scène, mais qu’on n’aurait certainement pas voulu devoir gérer pendant une bonne partie des années 80 et 90 tant il était comme sa musique : dangereux, corrosif et parfois répugnant.

Rien n’est oublié dans ce récit qui s’attarde sur les moments les plus importants de la vie de Michael Gira, mais regorge également d’anecdotes plutôt hilarantes, comme le récit cette tournée avec Sonic Youth au début des années 80, quand la bande à Thurston Moore faisait tout pour jouer en première partie, de peur que la salle soit vide si Swans occupait ce créneau, vu la radicalité et la violence de leurs concerts à l’époque. Une radicalité et une violence qui n’ont certes jamais déserté la musique de Swans, mais qui s’expriment aujourd’hui de façon différente, moins frontale, à l’image d’un leaving meaning. sorti il y a quelques semaines et d'une beauté crépusculaire.

FOGEL (Benjamin) Swans et le Dépassement de Soi.
Paris, Playlist Society, 2016, 192 p.