Histoire de se saisir pleinement d’une œuvre, la posture idéale que toute rédaction devrait adopter tient dans ce seul credo hâte-toi lentement. Chez Goûte Mes Disques, on tente déjà de le respecter en ne cédant pas à la tendance moderne selon laquelle l’actualité ne pourrait être traitée qu’en 140 caractères, et qui finit par nous flanquer la musique au cœur d’un bordel mal éclairé, façon chrono-stock. Malheureusement, le temps manque pour tout le monde. On s’est donc proposé de vous en faire gagner en sélectionnant le meilleur de ceux qui l’ont pris, au travers de la présentation de trois ouvrages récents, et d’un oldie, qui déplient avec talent l’une ou l’autre dimension de la musique.

En Chine avec Green Day ?!!

Aaron Cometbus

En 1994, pas sûr qu’on aurait anticipé le méga succès de Dookie (dix millions de copies) – qui court toujours aujourd'hui – quand on a découvert Green Day avec la vidéo de « Longview » dans le salon familial. Et pourtant, avec le recul, le trio américain crevait l’écran. « Basket Case » est ensuite venu enfoncer le clou, réussissant à allier une énergie punk-rock dans la pure tradition californienne et un vrai sens du songwriting hérité autant des Ramones que de The Who. Du coup, pas de Green Day sur les compilations Punk-O-Rama du label Epitaph bourrées à craquer d’hymnes punk à roulettes, mais bien une signature avec un gros label soldée par une exposition mondiale pour le plaisir des 7 à 77 ans. Ce que l’on sait moins – ou que l’on préfère ignorer – c’est qu’il y a eu une vie avant Dookie, courte, mais intense, dès 1987.

Le coup est classique, il s’agit avant tout d’une histoire de potes. Et qui dit "pote" dit aussi celui qui file les coups de main et partage les plans foireux avec un indéfectible dévouement. Dans ce cas-ci, notre auteur Aaron Cometbus coche toutes les cases de l’ami fidèle, qui n’a cependant pas suivi cette même route du succès – massif. Militant actif de la scène DIY, Cometbus est alors un musicien qui connaît ses limites –remplaçant même une paire de fois le batteur de l'époque – pour très vite préférer se consacrer à sa vraie passion : l’écriture, les fanzines et la vie de quasi hobo qui va avec (voir son excellent Double Duce chez Demain Les Flammes).

Plus d’un à sa place aurait profité de ce passé privilégié pour narrer des années de galères et de rigolades adolescentes en n’omettant aucune anecdote croustillante. Porté par un rythme soutenu et son style hyper fluide, Cometbus prend toutefois le parti de nous faire revivre en filigranes ces années lors d’une tournée plus récente des stades asiatiques, il y a dix ans, suite à une invitation inattendue de la part d'un Billie Joe Amstrong alors revenu au sommet.

Que l’on aime ou non Green Day n’est pas le propos, tant ce carnet de voyage à bord d’une des plus grosses machines rock du moment est avant tout une véritable réflexion sur l’amitié, la liberté, l’ambition et les jugements de valeur un peu trop souvent balancés à l’emporte-pièce. Pour boucler la boucle, l’objet est fidèle à l’esthétique fanzine chère à l’auteur, et au prix qui va avec. Ce qui ne va pas peut-être pas aider à toucher la majorité des fans actuels du groupe, mais c'est bien connu : l'Histoire a toujours tendance à se répéter.

(Eric)

COMETBUS (Aaron), En Chine avec Green Day ?!!.
Trad. Chat Chuffit, Lyon, Tahin Party, 2021, 184 pages.

RIOT GRRRL

Mathilde Carton

Depuis que Beyoncé a rendu mainstream le terme « féminisme » au sein de la pop culture, nombreuses sont les stars à s’en réclamer, chacune à leur manière, comme il n’existe pas un, mais bien plusieurs féminismes. Mais si Lizzo, Charli XCX et Miley Cyrus sont devenues des icônes du féminisme pop tel que nous le connaissons aujourd’hui, elles reconnaissent toutes l’influence majeure des Riot Grrrls, un mouvement culturel des nineties trop souvent oublié, qui a pourtant beaucoup participé à l’émancipation des femmes dans le secteur musical.

Passionnée par son sujet, Mathilde Carton narre avec une certaine truculence l’épopée de Kathleen Hanna et ses consœurs de Bikini Kill (son groupe), mais aussi Bratmobile, Jack Off Jill, Sleater-Kinney et tous les autres groupes de cette génération. Leur communication DIY via les fanzines, leurs groupes de paroles, leurs concerts punk où les femmes occupent le premier rang ou encore leurs plus grandes manifestations (comme le festival Lilith Fair), sont remarquablement analysés et décortiqués, avec de nombreuses anecdotes et mêmes quelques saillies de l’autrice qui n’hésite pas à prendre la défense de Kathleen Hanna et sa bande contre les foudres de Courtney Love. Mathilde Carton rappelle également la méfiance et l’acharnement des médias dont ces artistes originaires de Seatle, Olympia et Washington, ont trop souvent été victimes. Ce harcèlement médiatique sera d’ailleurs l'une des raisons pour lesquelles le mouvement finira par imploser, tant il excellait dans la mise en concurrence et la révélation de schismes au sein de la communauté.

Bien que très complet et suffisamment abordable pour plaire aussi bien aux spécialistes qu’aux plus curieux·ses, ce livre parvient également à pointer les limites de ce mouvement culturel bientôt trentenaire. L’un des reproches majeurs que l’on pourrait faire à cette révolution féministe est de se concentrer en priorité sur les femmes issues des classes moyennes et bourgeoises blanches, tant et si bien que les femmes issues des autres communautés ne se retrouvaient bien souvent pas dans le mouvement. Un constat que Mathilde Carton confirme tout en apportant une nuance nécessaire, via la mise en lumière du travail de Ramdasha Bikceem, Margarita Alcantara, Mimi Thi Nguyen et Tamar-kali Brown, des femmes qui élargirent le spectre féministe des Riot Grrrl en visibilisant davantage les problématiques propres aux femmes noires, latinas et asiatiques.

Enfin, le livre se clôt sur une longue partie consacrée aux héritières du mouvement, que l’on parle des Spice Girls, Alanis Morisette, Fiona Apple, Gossip et Pussy Riot. Même si l’inspiration se montre parfois très ténue ou en légère contradiction avec le manifeste du mouvement, Mathilde Carton démontre comment une révolution au départ underground peut s’infiltrer dans les plus hautes sphères de la pop, à l’heure où il est bien plus facile de communiquer par les réseaux sociaux qu’en créant et en distribuant soi-même ses propres fanzines. Riot Grrrl: Revolution Girl Style Now est donc un livre particulièrement complet, passionné, avec une grande énergie communicative : l’étincelle parfaite pour enflammer de nouvelles vocations chez les jeunes lectrices qui s'en empareront.

(Ludo)

CARTON (Mathilde), RIOT GRRRL. Revolution Girl Style Now.
Marseille, Le Mot et le Reste, 2021, 250 p.

Oasis ou la revanche des ploucs

Benjamin Durand & Nico Prat

« Nico Prat est journaliste culturel. Il écrit sur le cinéma dans Rockyrama, sur la musique pour le webzine Goûte Mes Disques. » Oui, depuis une paire d’années maintenant, Nico Prat collabore régulièrement à votre feuille de chou numérique préférée, et oui, après avoir lu l’ouvrage qu’il a consacré à Oasis avec le documentaliste et historien Benjamin Durand, nous avons jugé utile de mettre notre crédibilité et notre déontologie sur la sellette en vous disant tout le bien que l’on pense de ce court essai (un peu moins de 150 pages) sur la folle trajectoire de la fratrie la plus joyeusement casse-couilles du rock anglais.

Car il va sans dire que derrière les tubes générationnels qui se ramassent à la pelle (de « Wonderwall » à « Live Forever » en passant par « Don’t Look Back in Anger »), derrière les clashs qui feraient passer toute la team des Marseillais pour d’inoffensifs chihuahuas (avec pour formidable point d’orgue l’explosion du groupe en plein vol à quelques minutes d’un concert à Rock en Seine), derrière les rodomontades stratosphériques (“Name one rock star in Britain apart from a member of Oasis. Name one!“, Liam Galllagher) et derrière les frasques à répétition (qui ont fait des deux loustics de la chair à tabloïds pendant de nombreuses années), il y a un contexte socioculturel à décoder, des racines à exhumer, des origines familiales à appréhender – et rien n’est omis ou passé au bleu dans Oasis ou la revanche des ploucs.

Pour une meilleure lecture, les deux auteurs retracent l’histoire de Liam et Noel Gallagher en commençant par le commencement, en prenant bien soin de nous conter Oasis à l’aune de la riche histoire sociale de la ville qui a vu naître le groupe, mais aussi des évolutions politiques de cette Angleterre qui, en même temps que le groupe accédait à la célébrité absolue, faisait son deuil du Thatchérisme et embrassait à pleine bouche le libéralisme social de son Premier ministre Tony Blair – c’était l’époque de la Cool Britannia.

Conté de manière linéaire, Oasis ou la Revanche des Ploucs est captivant pour sa façon très maline de saupoudrer le travail historique de saillies analytiques bien senties, qui donnent une vraie valeur ajoutée au récit et permettent de prendre de la hauteur par rapport à l’aspect purement biographique des choses. Son autre atout est, comme c’est généralement le cas avec tout ce qui sort sur Playlist Society, une concision et une fluidité remarquables au travers desquelles le propos des deux auteurs s’articule sans accroc – pour prolonger cette bonne lecture, lisez d'ailleurs les ouvrages que la maison a consacrés à Swans ou Kanye West. You gotta roll with it...

(Jeff)

DURAND (Benjamin) et PRAT (Nico), Oasis ou la revanche des ploucs,
Levallois-Perret, Playlist Society, 2021, 144 p.

La musique dans Zelda : les clefs d’une épopée hylienne

Fanny Rebillard

La musique de jeu vidéo est un sujet d’étude fascinant. On peut entendre certains titres des heures durant, d’autres passent en quelques secondes. Mais ils peuvent nous marquer durablement. Parfois pendant 35 ans, comme les bandes-son de la série japonaise The Legend Of Zelda. Fanny Rebillard, musicologue et journaliste spécialisée en musique de jeu vidéo, s’est ainsi lancée dans une grande aventure : retracer tout le parcours des musiques de Zelda.

Elle passe d’abord en revue toutes les personnes qui ont travaillé sur la musique de la série (et elles sont très nombreuses). Cela permet de mettre au clair les différentes visions artistiques qu’ils et elles portent, posant des bases essentielles. Puis vient un récapitulatif de la présence de la musique dans le jeu : au fil des épisodes, le joueur manipule de nombreux instruments (dont l’iconique ocarina, mais il y en a bien d’autres), et croise de nombreux musiciens. Une manière intuitive de comprendre que la musique occupe un rôle majeur dans la série, et que c’est bien souvent elle qui permet de faire progresser le héros.

Si l’on finit sur un quatrième chapitre retraçant l’existence de cette musique au-delà des jeux (disques, concerts, reprises), le cœur du livre reste sa troisième section, et cette analyse des thèmes majeurs de la série. Les 19 jeux y passent, tissant des liens parfois inattendus entre des personnages et des lieux, dans des jeux parfois séparés de dizaines d’années. On trouve notamment une magistrale analyse du thème iconique de la série, qui caractérise autant le héros Link que le royaume d’Hyrule qu’il arpente.

On peut être déstabilisé par le style plutôt académique de l’autrice, malgré une passion pour son sujet qui transparaît à chaque instant. Surtout, il est clair que ce livre s’adresse à ceux qui sont déjà familiers avec au moins quelques-uns des jeux, tant le curieux sera vite perdu face à l’avalanche de lieux, personnages et jeux cités. Le livre est aussi dense que son sujet est vaste, et mieux vaut avoir YouTube à côté pour bien comprendre, à l’oreille, ce qui est écrit. Certaines notions de solfège peuvent aider (même si facultatives), car quelques thèmes sont parfois retranscrits.

Mais si la lecture est lente, c’est aussi pour laisser tout le temps de s’immerger dans un univers merveilleux, et surtout incroyablement cohérent au vu de son ampleur. Du premier au dernier jeu, la musique de Zelda tisse son propre univers, et on a l’impression qu’elle se suffit à elle-même pour donner vie à ce royaume d’Hyrule. Il suffisait juste de tendre l’oreille.

(Antoine G.)

REBILLARD (Fanny) La musique dans Zelda : les clefs d’une épopée hylienne,
Toulouse, Third, 2021, 248 p.