Histoire de se saisir pleinement d’une œuvre, la posture idéale que toute rédaction devrait adopter tient dans ce seul credo hâte-toi lentement. Chez Goûte Mes Disques, on tente déjà de le respecter en ne cédant pas à la tendance moderne selon laquelle l’actualité ne pourrait être traitée qu’en 140 caractères, et qui finit par nous flanquer la musique au cœur d’un bordel mal éclairé, façon chrono-stock. Malheureusement, le temps manque pour tout le monde. On s’est donc proposé de vous en faire gagner en sélectionnant le meilleur de ceux qui l’ont pris, au travers de la présentation de trois ouvrages récents, et d’un oldie, qui déplient avec talent l’une ou l’autre dimension de la musique.

Vivre la nuit, rêver le jour

Christophe

Le 16 avril 2020, un très grand de la chanson française disparaissait dans une peine sincère et généralisée. Depuis lors, Christophe est partout : rééditions, compilations, concerts hommages, reprises en tout genre – pas une semaine ne passe sans qu’on entende parler de l’interprète des « Mots bleus ». S’il est communément admis qu’on attend la mort d’un artiste pour le célébrer, cette unanimité dans la louange n’est évidemment pas ici un hasard. De par son parcours, son authenticité ou son goût pour l’exploration, Christophe – d’Aline aux Vestiges du chaos – a bouleversé 50 ans de chanson française. On était donc très impatients de découvrir ce livre de souvenirs publié chez Denoël.

Le chanteur s’y raconte dans des chapitres courts et précis. Il revient sur ses souvenirs de jeunesse (une première guitare, le service militaire), ses rencontres (Darry Cowl, Bashung), ses tubes, ses albums, sa démarche artistique, mais aussi, évidemment, son amour des belles bagnoles et du cinéma. Pour ne rien gâcher, l’éditeur a aussi inséré quelques textes de paroles inédites et des photos du dandy tout au long de sa carrière.

Si on prend ainsi beaucoup de plaisir à tourner les pages, même quand elles ne nous emmènent jamais beaucoup plus loin que l’anecdote ou la banalité, leur écriture passe assez difficilement : trop simple, trop orale, quasi enfantine, elle dessert l’émotion qui pourrait se dégager du livre. Pour quelques fulgurances, « J’peux pas dire que j’ai été très perturbé le jour où Véronique m’a annoncé qu’elle s’envolait avec un autre. J’ai toujours su que la peur n’évitait pas le danger », trop d’extraits tombent à plat, « Ma voix : Je ne connais pas vraiment ma voix. Je n’ai jamais pris de cours de chant, je ne fais pas gaffe. Je sais simplement qu’en ce moment, elle me va bien. Je ne suis pas capable de dire si elle a changé. Mais je ne crois pas, surtout quand j’entends mon frère Yvon qui a exactement la même. »

Comment expliquer ce sentiment de premier jet ? L’écriture fantasque de Christophe ne collait-elle pas à l’exercice de l’autobiographie ? Le manuscrit datant de 2011 n’a-t-il pas pu être retravaillé avant la disparition du chanteur ? Ou, comme on a pu le lire, le livre n’est pas réellement écrit pas son auteur présumé ? Mystère… une nouvelle façon de rendre hommage à ce sentimental secret et malicieux.

(Amaury S.)

CHRISTOPHE, Vivre la nuit, rêver le jour.
Paris, Denoël, 2021, 272 pages.

Les liens sacrés

Manu Key

C’est une évidence, le rap français doit beaucoup à Manu Key : l’un des pionniers du genre, en s’engageant dans le mouvement hip-hop dès la fin des années 80, il a notamment été à la tête de la Mafia K’1 Fry, collectif parmi les plus légendaires du rap français. Mais lorsqu’il s’agit de lui rendre hommage, nous nous rendons bien compte que nous ne le connaissons que peu, lui l’homme de l’ombre plutôt avare en interviews. Heureusement pour nous, le label Hors Cadres de Rocé et la maison d’édition Faces Cachées de Ouafa Mameche ont sauté sur la balle pour nous offrir l’autobiographie de ce distributeur de passes très attachant, et accessoirement fan de Magic Johnson.

L’atout de ce livre réside dans son parcours qui retrace la carrière musicale de Manu Key tout en y insérant ça et là des faits marquants de sa vie personnelle. Celui-ci se livre ainsi tant sur ses rapports familiaux, la naissance de sa fille, que sur sa passion pour le basket, ses difficultés à joindre les deux bouts, sa dépression après le décès de sa mère, de son père et de DJ Mehdi. Comme l’indique Kery James dans la préface, Manu Key se raconte avec beaucoup de pudeur, sans jamais trop en faire, quitte à intégrer une anecdote marrante pour détendre l’atmosphère : on y apprend par exemple que le jeune Kery James raffolait des Pépito, ou que Manu Key a planté deux fois DJ Mehdi avant de le rencontrer pour de vrai.

Il arrive parfois que la narration parte dans tous les sens, notamment lorsque Manu Key évoque en même temps sa carrière perso (avec Posse Ideal, Different Teep, puis en solo) et son rôle de réalisateur pour les albums d’Ideal J, du 113, de Rohff et de la Mafia K’1 Fry. La chronologie est donc parfois difficile à suivre, mais cette dynamique est heureusement compensée par la forte présence de Manu Key qui semble revivre, en même temps que nous les découvrons, les coulisses des grands événements de sa carrière, comme le triomphe de 113 aux Victoire de la musique en 2000 ou le succès du clip de « Pour ceux » de la Mafia K'1 Fry (réalisé par Kourtrajmé). On l’entendrait presque à nos côtés s’exclamer, rire et parfois s’attrister, comme le grand frère qu’il était pour un grand nombre de rappeurs.

Envisagée d’ailleurs comme une sorte de thérapie pour sortir d’une dépression et amorcer un nouveau départ dans la vie, l’écriture de ce livre semble avoir fait beaucoup de bien à Manu Key et à son entourage, en aidant à mieux connaître un meneur d’hommes silencieux, une éminence grise, qui mettait toujours en avant les autres avant de parler de lui. Voilà une malheureuse carence à présent corrigée.

(Ludo)

KEY (Manu), Les liens sacrés. Je suis Mafia K’1 Fry.
Paris, Faces cachées / Hors Cadres « Mémoires », 2020, 364 p.

Underground

Arnaud Le Gouëfflec & Nicolas Moog

Avec les années, la BD est devenue un médium hyper prisé pour illustrer et vulgariser une foule de sujets, dont la pop culture sous toutes ses formes. On ne compte plus les biographies dessinées des grands noms de la musique classique ou des figures emblématiques du rock. Et c’est là que trop souvent le bât blesse.

Parce si tout cela est toujours plutôt attrayant de loin, une fois plongé dans le bouquin, le risque est grand de se retrouver dans le même état de frustration que face à un biopic truffé de raccourcis, dans le meilleur des cas, ou pire à des erreurs factuelles justifiées par un besoin d’efficacité narrative. Les exceptions existent et on n’est pas surpris de se rendre compte que c’est lors des rares tentatives de sortir des sentiers maintes fois battus que l’on trouve les choses les plus captivantes, car animées pas une vraie érudition, doublée d’une passion sans faille. A l’instar du Lock Groove Comix de JC Menu, de Mister Nostalgia de Crumb et du Petit Livre Rock d’Hervé Bourhis, le pavé qui nous occupe, Underground – Rockers Maudits & Grandes Prêtresses du Son, est de cette trempe.

Véritables fondus de musique en perpétuelle recherche de nouveaux horizons sonores, on ne peut que se retrouver dans la démarche de Arnaud Le Gouëfflec (textes) et Nicolas Moog (dessin). Construit comme une encyclopédie aléatoire et forcément subjective, Underground livre une série de portraits d’artistes et courants musicaux qui, s’ils n’ont pas toujours été compris en leurs temps, ont bel et bien marqués les esprits pour qui prend la peine de ne pas se contenter de la face A de l’iceberg. Au programme : déviances, destins tragiques et folie douce, mais surtout, une existence vouée corps et âme à la musique, véritable fil rouge de cette masse dans laquelle on découvre plus en détails l’histoire du Black Métal ou celle du Krautrock – entre un chapitre sur Lee Hazlewood, The Residents, Moondog, ou encore Cosey Fanni Tutti, Daniel Johnston, Sun Ra, Crass et Lydia Lunch. Le tout est mené par le trait hyper élégant et jamais caricatural de Nicolas Moog, qui fait des merveilles en noir et blanc, tout le long de ces 300 pages fourmillant d’infos et d’anecdotes passionnantes de bout en bout.

Cette petite bible d’un genre nouveau confirme si besoin que l’on n’aura pas assez d’une vie pour découvrir les perles trop méconnues de l'incroyable épopée de cette musique dite underground, qui a surtout réussi à faire tomber de nombreuses barrières, et à nous faire garder le feu sacré – ce qui est précieux en ces temps où l'algorithme est roi.

(Eric)

Gouëfflec (Arnaud le) et MOOG (Nicolas), UNDERGROUND. Rockers Maudits et Grandes Prêtresses du Son,
Grenoble, Glénat, 2021, 312 p.

Une Histoire du Velvet Underground

Prosperi Buri

Et parce qu’une BD ça peut se lire très vite, on s’est proposés de vous conseiller dans la foulée un deuxième coup de cœur à phylactères, qui se lira encore plus vite grâce à la patte particulière de Prosperi Buri. Tout autant passionné par le rock que la BD, ce dernier a d’ailleurs l'habitude de combiner les deux : sa participation à la création du label rennais Inmybed, sur lequel il a sorti des EP (Biggest Mistake, Gloria), mais aussi une biographie dessinée des Doors (Les portes), en est le meilleur exemple. Et vu la manière dont il s’est payé la tête de Jim Morrison, on était en droit d'attendre la même irrévérence à l'égard d'un Lou Reed, quand Prosperi Buri décide de s'attaquer au mythique Velvet Underground.

Le premier constat qui nous vient à l'esprit, une fois la lecture de cette BD terminée, c'est que cette dernière aurait gagné à être développée sur plusieurs tomes, tant les idées de départ sont bien amenées, les dialogues savoureux et l'enchaînement des scènes particulièrement réussi. La face lunaire d'Andy Warhol, la mégalomanie de Lou Reed et le mercantilisme de Steve Sesnick sont particulièrement bien retransmis et même souvent hilarants . Grâce à son dessin tout en rondeur, Prosperi Buri donne à cette clique de joyeux drilles des airs cartoonesques et absurdes, comme si l’on avait affaire à une sitcom déjantée tout droit sortie des studios d'Adult Swim. Le rythme de la narration est également très intense, en quelques cases on saute d'une époque à l'autre ; le récit file ainsi à toute allure, en restituant assez bien l'atmosphère bordélique et électrique qui régnait lors des huit années d'existence du groupe.

Ce rythme effréné (le récit se condense en 80 pages) donne alors parfois une impression de trop peu – comme lorsque Prosperi Burri passe vite sur les embrouilles entre Lou Reed, Nico et John Cale – mais, soulignons-le tout de même, c'est aussi ce choix d'une narration éclair qui rend le récit si plaisant à lire : plutôt qu'un tracé exhaustif de l'histoire du groupe, cette BD préfère donc donner une lecture plus humoristique, décalée et irrévérencieuse du groupe. Les clins d'œil disséminés un peu partout feront enfin le bonheur des fans les plus fidèles, tandis que les fortes personnalités qui s’égrènent au cours de l’histoire donneront envie aux néophytes de se plonger en profondeur dans la discographie de ces anges maudits du rock.

(Ludo)

BURI (Prosperi) Une Histoire du Velvet Underground,
Paris, Dargaud, 2021, 80 p.

Our Band Could Be Your Life

Michael Azerrad

Quand on s’intéresse un tant soit peu à l’histoire du rock, 1991 apparait rétrospectivement comme « The Year Punk Broke », et l’album Nevermind de Nirvana aurait, selon les dires, « change rock’n’roll over night ». Ok, super, mais comment en arrive-t-on à ce qu’une année – et plus encore – qu’un album modifie profondément le game ? C’est la question de base que s’est posée Michael Azerrad, auteur qui a entre autres écrit une biographie de Nirvana, du vivant de Kurt Cobain. Pour y répondre, il s’est penché sur la scène punk indépendante US des années 80. Retraçant la décennie à travers treize groupes et autant de chapitres, l’auteur réalise avant tout un travail de mémoire.

Au-delà d’avoir permis, à son époque – le bouquin fêtant quand même sa vingtième bougie – la réhabilitation de groupes importants du punk des 80’s tels que Minutemen ou Fugazi, on comprend, non pas pourquoi Nirvana a tout renversé, mais plutôt, quels groupes ont permis à Kurt & Co d’atteindre la formule punk ultime. Des groupes comme Hüsker Dü ou The Replacements posaient les bases du son Nirvana : une distorsion quasi constante qui cache en son sein des chansons pop aux riffs et refrains accrocheurs, mais ô combien plus sulfureux que l’arena rock qui trustait les charts de l’époque. À leurs côtés, de longues descriptions expliquent comment Sonic Youth ou Dinosaur Jr. faisaient respectivement exploser le noise rock et une nouvelle approche des guitar heroes.

Chaque chapitre se penche donc sur un groupe en particulier, et, si l’on peut apprécier la diversité des forces en présence, on peut également se demander ce que font ici Mudhoney ou Beat Happening, pas les plus significatives des formations, ou encore, où sont certains mastodontes de l’indie américain comme Bad Brains ou Pixies. En vérité, l’essentiel n’est pas là : avec un sens du détail incroyable obtenu grâce aux nombreuses interviews qu’Azerrad a conduit, ce livre est surtout à considérer comme une leçon d’histoire narrée à travers le solipsisme d’un fan qui sait foutrement bien écrire.

Mais le message principal expose surtout que ces groupes, aussi légendaires soient-ils, étaient somme toute constitués de gens normaux – bien que cela reste encore à confirmer pour Steve Albini. Les histoires contées sont celles de jeunes ennuyés par leur quotidien, adorateurs de musique, qui poursuivaient leur passion avec le peu de moyens qu’ils avaient. Toute cette philosophie est résumée dans le titre du bouquin, tirée d’un morceau des Minutemen : Our Band Could Be Your Life, « notre groupe pourrait être ta vie ». Ce qui transpire donc de ce livre, c’est un état d’esprit. Celui de faire la musique qu’on aime, malgré les concerts à moitié vides, le manque de moula, et la vie de tournée au moins aussi rugueuse qu’un hiver arctique. Une véritable ode au DIY.

(Erwann)

AZERRAD (Michael) Our Band Could Be Your Life. Scènes de l’underground indépendant américain,
Rosières en Haye, Camion Blanc, 2018 [2001], 848 p.