Histoire de se saisir pleinement d’une œuvre, la posture idéale que toute rédaction devrait adopter tient dans ce seul credo hâte-toi lentement. Chez Goûte Mes Disques, on tente déjà de le respecter en ne cédant pas à la tendance moderne selon laquelle l’actualité ne pourrait être traitée qu’en 140 caractères, et qui finit par nous flanquer la musique au cœur d’un bordel mal éclairé, façon chrono-stock. Malheureusement, le temps manque pour tout le monde. On s’est donc proposé de vous en faire gagner en sélectionnant le meilleur de ceux qui l’ont pris, au travers de la présentation de trois ouvrages récents, et d’un oldie, qui déplient avec talent l’une ou l’autre dimension de la musique.

Face it, l’autobiographie

Debbie Harry

Face it pour "faire face" : Debbie Harry - dont la mémoire du détail semble intacte malgré le temps qui passe et les psychotropes ingérés - s'essayait en 2019 à l'exercice autobiographique. Si les puristes avaient déjà parcouru le résultat en langue originale, bonne nouvelle pour les autres, la plongée tumultueuse au coeur du New York 70's du CBGB'S et du règne d'Andy Warhol est désormais traduite en français !

L'objet - hyper réussi : ponctué de dessins de fans et de photos inédites - contient la progression d'un groupe que personne n'attendait, de répétitions en premières parties - passage obligé sur le pénis de David B. et les tablettes d'Iggy P. - jusqu'au succès, enfin. Cette réussite c'est avant tout celle d'une gamine brune et timide qui voulait laisser éclater sa force "je voulais être dangereuse [...] je ne l'étais pas - pas encore". Une teinture blonde et quelques années de galère plus tard, après avoir multiplié les combinaisons de groupes et frôlé la mort un certain nombre de fois, Debbie Harry était fin prête pour la gloire. Sans complaisance vis-à-vis d'elle-même et du temps qu'il lui a fallu pour se trouver, elle rend ici hommage aux personnalités complexes croisées sur la route, aux groupes amis des débuts - des Ramones à Television en passant par les Dolls - mais aussi et surtout, elle réaffirme son individualité dans le monde (musical) bien macho de l'époque et témoigne de sa farouche détermination à créer son personnage de pin-up rock. Pari réussi malgré une industrie du son parfois frileuse à suivre les artistes, comme D.B le dénonce bien des fois.

Face it a tout ce qu'on est en droit d'attendre d'une autobiographie. L'impression de passer du temps avec son autrice, de l'intime à l'anecdote : une plongée dans une époque révolue dont on se persuade qu'on aurait adoré en être alors qu'en vrai on n'aurait certainement pas survécu une nuit en compagnie de ces âmes punks.

(Julie)

HARRY (Debbie), Face it, l’autobiographie.
Paris, Harper Collins, 2020, 368 pages.

Phénoménologie de l’écoute

Günther Anders

On l’attendait peu dans ce registre. Même si Günther Anders n’est pas aussi fondamental en France qu’en Allemagne, le philosophe qui a étudié auprès de Heidegger reste une référence pour les questions de morale et de technique, et pas pour la musique. D’où l’excellente idée des éditions de la Philharmonie de Paris de publier un recueil de texte centré autour du projet de thèse qu’Anders présentera au grand manitou Adorno en 1930. On ne tentera pas de rejouer la scène intellectuelle qui a conduit au rejet de thèse, mais on osera dire que ce serait dommage pour quiconque se sent de s’attaquer à un texte de phénoménologie de passer à côté. On y découvre un Günther Anders, encore complètement sous le coup des leçons du « maître », tenter de construire une version musicale du Dasein heidéggerien. Une façon d’être au monde sous le coup de la musique.

Et pour nous tous-tes, faisant de la musique plus qu’une simple occasion sociale ou culturelle, dur de ne pas se reconnaître dans la description de l’état qui enveloppe chaque moment d’écoute. Ces moments de présence à la musique, Anders les décrit comme profondément anhistoriques, suivant leur propre temporalité, à l’écart du monde des à-faire et des à-ne-pas-faire. Entre l’auditeur-rice et le jeu musical se noue la réalisation d’une situation privilégiée, une escapade loin d’un monde qui se trouve pourtant tout éclairé par la musique. Car oui, comme le dit Anders, c’est la nuit qui éclaire le jour, et comme le rêve éclaire la veille, les moments musicaux sont autant de moments de transformation et de compréhension de soi, car « elle seule rendra transparentes certaines dimensions de l’existence ».

L’autre superbe idée de ce recueil, c’est de laisser à ce texte avorté la chance d’être poursuivi par des textes ultérieurs, de « sociologie de la musique ». Attention tout de même : ne vous attendez pas à du Bourdieu ou du Durkheim. La sociologie de la musique d’Anders est toute concentrée sur le passage de l’écoute intérieure vers quelque chose d’autre que soi. Un fredonnement, un chant, une écoute collective, sont autant de façon humaine de dépasser son individualité vers un vivre-ensemble actualisable plusieurs siècles après la composition d’une pièce.

Alors voilà une philosophie qui donne envie d’écouter, d’écouter ensemble, de vivre pleinement le caractère exceptionnel de ces instants quotidiens. Seul point noir : la maigre édition critique ne permettant pas de mettre aisément entre toutes les mains ces textes parfois très complexes et requérant des bases en phénoménologie allemande.

(Emile)

ANDERS (Günther), Phénoménologie de l’écoute.
Paris, Philharmonie de Paris « la rue musicale », 2020, 448 p.

Vernon Subutex

Luz et Despentes

Pas besoin d’être un rat de bibliothèque pour avoir entendu parler de la trilogie Vernon Subutex depuis la sortie du premier tome en 2015. On n’a pas vu le temps passer. Vous pouvez faire le test : il y a beaucoup de chances pour que vous le trouviez encore bien en vue sur les tables de votre librairie. Ce qui est en soi un petit exploit quand on sait que l’industrie du livre n’échappe pas à la déferlante de nouveautés qui en chasse une autre quasi toutes les semaines. Les chiffres sont fous. On parle d’un million et demi d’exemplaires quand même, tomes et formats confondus.

Honnêtement on n’aurait pas parié voir un jour Virginie Despentes en tête de gondole entre les derniers méfaits d’une poignée de privilégiés, vingt-cinq ans après la polémique Baise-Moi. Depuis, comme le reste du monde, la France a connu des crises, des scandales et des attentats. Et elle a appris à se faire à la langue rude et bien pendue de Despentes, essayiste reconnue depuis son King Kong Théorie. Véritable phénomène littéraire, la trilogie a été dépeinte comme une Comédie Humaine 2.0, pas moins. Roman choral hyper dense, Vernon Subutex est une éponge de notre époque et des désillusions qui vont avec. Et quoi de mieux que le rock & roll et tous ses clichés pour illustrer le naufrage social de Vernon, l’ex-disquaire qui n’a pas vu le vent tourner.

Après une adaptation en série télé qui n’a pas convaincu grand monde, il ne restait plus que la version BD pour exploiter le filon jusqu’au bout. Et si la méfiance était de mise, elle a fait place à la curiosité quand on a découvert le nom de Luz au sommaire de ce pavé bien flashy. Connu plus tristement pour ses dessins de presses dans Charlie Hebdo, il est surtout un boulimique de musique qui a malmené les platines d’une kyrielle de bars de Paris, du Pop In en passant par le Truskel, avant de sortir une poignée de bouquins qui suintent le vécu. L’homme de la situation, à plus d’un titre. Pour relever ce défi, Despentes a pu s’appuyer sur le trait vif et halluciné de Luz qui a gagné en épaisseur avec les années et qui va bien plus loin que la caricature.

D’autant que leur étroite collaboration – l’autrice a réécrit la plupart des textes - révèle le récit sous un angle nouveau et en fait bien plus qu’une simple déclinaison du roman, mais bien une oeuvre à a part entière et donc une BD vivement conseillée. Un peu l’exception qui confirme la règle dans le genre. Suite et fin dans un an.

(Eric)

LUZ et DESPENTES (Virginie) Vernon Subutex, t. 1,
Paris, Albin Michel, 2020, 304 p.

Recueil à punchlines

Collectif

Il vous est sûrement déjà arrivé de partir à la recherche d’une phrase percutante pour ouvrir avec finesse un travail de fin d’études, conclure avec force une lettre enragée ou rappeler très paradoxalement la vacuité de votre photo de profil. Une fois plongés dans un dictionnaire de citations, vous avez ainsi pu croiser une foule de bonnes pensées qui semblent toutefois n’appartenir qu’à des auteurs reconnus – ou dits légitimes – alors que toute une culture de la phrase « coup de poing » sommeille pourtant avec évidence dans bien des arts, de tous registres, dont l’un d’entre eux a même fini par placer la punchline au cœur de sa discipline : le RAP.

C’est en partie pour lui rendre ses lettres de noblesse que deux associations, les éditions du commun et Démozamau, se sont ainsi unies avec l’idée de constituer un Recueil à Punchlines. Réalisé par un collectif de passionnés, vivant dans la région de Rennes, ce livre est ainsi devenu le prétexte à de nombreuses rencontres et ateliers afin, notamment, de définir dans un premier temps ce qu’était une « punchline », pour ensuite en constituer un corpus d’exemples éloquents. Si l’exhaustivité des extraits n’est alors pas de mise, celle du référencement est quant à elle presque totale, allant même jusqu’à citer les territoires d’où proviennent les phrases assassines.

Pour un total de 600 « phrases chocs », la compilation mobilise donc approximativement 250 artistes sur 30 années de rap en tous genres, du boom bap aux multiples formes de trap. Le tout agrémenté d’une préface de l’excellente Ouafa Mameche qui tente d’aboutir à une définition de la forme, mais qui présente surtout ce vieux combat du rap pour s’imposer dans ou contre la culture dominante, vers la place actuelle qu’il occupe après être passé par une révolution de son écriture, imposée par les contextes de production. Parmi ses réflexions, elle rappelle enfin l’importance capitale d’une « quête de sens ».

On peut dire que l’ouvrage réussit cet enjeu primordial : en dissociant les punchlines de leurs références, qui sont renvoyées aux dernières pages, il propose une lecture sous la forme d’un jeu avec lequel il faudrait tester ses propres connaissances, certes, mais il propose surtout des fulgurances totalement décontextualisées, séparées de leurs auteurs, de certaines images, de certains sons, d’une tradition mélodique ou autres, qui en auraient pollué le sens, ou qui auraient dirigé leur lecture. De ce fait, ces phrases chocs s’emparent d’une légitimité puissante, autonome et sensée qui n’a rien à envier aux aphorismes les plus doctes.

(Amaury)

ps : pour sublimer leur travail, les éditions du commun proposent sur leur site la playliste du bouquin, histoire de prendre des coups dans tous les sens, des yeux aux oreilles.

COLLECTIF, Recueil à punchlines,
Rennes, éditions du commun, 2020, 152 p.

Les mots du bitume

Aurore Vincenti

Et puisque l’on évoque ces détours de langue, on n’aurait pas pu passer à côté de ce petit bonus, digne des plus grands ducs, avec l’incroyable ouvrage Les mots du bitume. De Rabelais aux rappeurs, petit dictionnaire de la langue de la rue que l’on doit à la linguiste Aurore Vincenti.

Comme son titre l’indique, il s’agit de s’approprier les mots d’un certain langage populaire, d’une langue vivante, dont la dynamique peut le plus souvent se croiser dans la culture urbaine, avec le rap pour meilleure vitrine. Puisque cette langue ne cesse d’évoluer, d’aller et venir, on constate ainsi parfois – avec beaucoup d’étonnement – que nos modernismes ne sont en fait qu’une réactualisation de bons vieux mots, à l’image du traditionnel enjailler qui puise ses racines dans un enjoir que la cour du Roi se plaisait à formuler avec entrain ; quand il ne s’agit simplement pas d’un croisement tentaculaire et historique entre langues et cultures de toutes origines.

Aurore Vincenti continue ainsi son itinéraire en passant par des vocables tels que schneck, keufs, moula, zbeul, lovés ou autre tarma, sans jamais oublier de jeter un pont entre classique de la littérature et lyrics bien modernes – de l’âge d’or à aujourd’hui. L’aspect probablement le plus louable de cet ouvrage réside dans son approche rigoureuse et scientifique ; si son édition se passe dans les écuries du Robert, ce n’est pas pour rien. Chaque entrée bénéficie d’une savante description linguistique, avec étymologie, glissements de sens, usages et significations, dans un écrin aux graphismes punchy, loin des dicos figés et répétitifs.

Certains trouveront la sélection lexicologique déjà désuète, à l’allure où notre langue aime à se refaire ; quand bien même, ce bouquin, c’est de la frappe – délectable à souhait. Bsahtek

(Amaury)

VINCENTI (Aurore) Les mots du bitumen. De Rabelais aux rappeurs, petit dictionnaire de la langue de la rue.
Paris, Le Robert, 2017, 128 p.