Kevin Morby

Sundowner

À un moment de leur carrière, certains artistes produisent un album qui ne ressemble en rien à ce qu'ils ont fait auparavant. Quelque chose de plus fort, de plus expérimental, de plus sauvage; ou, dans le cas de Kevin Morby, quelque chose de plus paisible et introspectif. Il y a évidemment une histoire qui veut ça, celle du retour de l'artiste dans son Kansas natal, la maison qu'il y achète et l'album qu'il enregistre sur un 4 pistes dans la grange du fond du jardin. De ce parcours résulte Sundowner, disque plus apaisé, et peut-être mieux réfléchi que tout ce qui a pu paraître auparavant. Reste que ce sixième album (déjà le quatrième pour Dead Oceans) contient toujours toutes les meilleures caractéristiques qui font le sel et la beauté du songwriting de Kevin Morby, qui prouve une fois de plus son talent pour produire des mélodies brillantes et abouties, une musique touchante dans les sonorités comme dans le chant. Et puis il y a cette capacité de l'artiste de réussir à proposer un indie folk sobre, presque classique sans jamais devenir un pastiche grotesque d'une œuvre antérieure. Sundowner est un album simple pour des temps ô combien complexes et Kevin Morby, comme à son habitude, fournit le baume pour soigner les maux de tous ceux qui voudront bien l'écouter. (Quentin)

21 Savage & Metro Boomin

Savage Mode 2

L’alchimie entre le rappeur 21 Savage et le producteur Metro Boomin fait des étincelles depuis plusieurs années maintenant. Et une fois de plus, leur collaboration sur quinze nouveaux titres ne déçoit pas: dès les premiers instants, on retrouve l’ambiance horrorcore de Savage Mode premier du nom; une ambiance macabre et glauque, parfaitement incarnée par « Glock In My Lap », certainement meilleur titre du projet qui semble avoir été enregistré dans une maison hantée. Sauf qu'en 2020, 21 Savage doit également assumer son statut de superstar du rap, et fatalement s’ouvrir à des sonorités plus accessibles au grand public – et donc à une inévitable collaboration avec Drake. Mais peu importe l'aire de jeu façonnée par le surdoué Metro Boomin, le rappeur d’Atlanta en fait son affaire. Par rapport à ses précédents projets, 21 Savage hausse tout simplement son niveau de jeu à tous les niveaux (punchlines, flow, ad-libs). Si on rajoute à cela une pochette déjà culte en hommage aux artworks du label No Limit Records de Master P et des interventions célestes du dieu vivant de la voix off Morgan Freeman, alors on obtient, sans conteste, un disque incontournable de la cuvée 2020 du rap US - et dieu s'il y en a eu (trop) peu. (Ruben)

Yelle

L'ère du verseau

Si vous nous lisez et que vous avez plus de trente ans, il est fort probable que vous ayez une image finalement méchamment réductrice de la carrière de Yelle, et que celle-ci se limite au remix de Tepr pour « À cause des garçons » en pleine folie tektonik, à sa collaboration avec Fatal Bazooka sur « P.A.M. » ou à son association à la mouvance fluokids avec « Je veux te voir », hymne de la génération MySpace qui n’a pas pris une ride.

Mais il faut croire que Yelle n’a pas la dent trop dure, comme elle le raconte avec une touchante justesse dans « Je t’aime encore », lettre d’amour à un public qui ne l’a pas toujours compris – au contraire des fans étrangers, qui l’ont toujours traitée avec le respect qu’elle méritait. Car s’il y a bien une chose que son dernier album démontre avec force et élégance, c’est que la Française vaut bien plus que ces quelques références qui en ont fait une icône malgré elle, un visage d’ange qui n’aurait pas le droit de continuer à grandir en s’affranchissant de ce lourd passif.

L’ère du verseau, façonné avec son producteur et partenaire GrandMarnier, c’est une grande et belle leçon d’electro-pop, une preuve étincelante que ce genre trop souvent décrié pour sa légèreté permet bien des largesses et des expérimentations. Magnifiquement produit (il faut écouter au casque un titre comme « Un million » et ses claviers mélancoliques dignes des meilleures références de Border Community), d’une maturité folle et porté par des textes dont le caractère personnel et intimiste n’empêche pas l’universalité, L’ère du verseau remet les pendules à l’heure avec une fragilité et une sincérité inattendues. Au Monde, Yelle confiait n’avoir « jamais voulu devenir adulte ». Pourtant il va falloir qu’elle s’y résolve : elle a tout d’une grande. (Jeff)

Mach-Hommy

Mach's Hard Lemonade

On ne peut qu'applaudir la manière dont Mach-Hommy s'amuse de son seul point faible : être trop fort, quitte à ce que personne ne l'écoute. Dans cette démarche qui consiste à mériter le rappeur masqué plus qu'à le consommer, retourner les internets à la recherche d'un lien d'écoute valable est souvent une croisade, d'autant plus pernicieuse qu'elle est le maigre lot de consolation d'une discographie épatante que l'on ne peut se procurer physiquement, sauf à y laisser une bonne partie de son salaire - pour rappel, chaque vinyle se vend rarement en dessous de 150 dollars.

Mach's Hard Lemonade ne change absolument pas la donne : annoncé début juillet, le disque est finalement arrivé à la fin du mois sur... Tidal, la plateforme de streaming de Jay-Z qu'on imagine désertée depuis que l'intéressé a choisi de remettre l'ensemble de son oeuvre chez ses concurrents (il est depuis quelques jours disponible sur Spotify, ndlr). Qu'à cela ne tienne : l'absence d'effet d'annonce n'a pas manqué de faire un gros boum dans le cœur des fans du rappeur du New Jersey, qui n'a pas à trop forcer sur son talent pour envoyer une matière première qui tient la dragée haute à beaucoup trop de monde pour être cités ici.

Comme à son habitude, le phénomène moonwalke avec les mots, mélange l'haïtien et l'anglais dès qu'une production vaporeuse part, et ne s'embarrasse pas avec le superflu - comptez une moyenne de deux minutes trente par titre. Petit plus sur cette livraison, Mach y impose une arrogance qui déchaine les enfers, notamment sur ce "NJ Ultra" d'exception sur lequel on a l'impression que le ciel va nous tomber sur la tête. Un petit bémol quand même : on aurait préféré la version originale de ce formidable posse cut qu'est "Clout Dracula", plutôt que ce remix à la production un peu rachitique. Mais franchement, on pinaille. (Aurélien)

Charlie Morrow

America Lament

America Lament est une percée éclectique dans les archives de Charlie Morrow. Peu connu du grand public, ce musicien, poète, compositeur et sound artist est pourtant une pièce maîtresse des musiques expérimentales américaines de la deuxième moitié du 20e siècle. Et notamment parce qu’il n’est pas isolé : dans la frémissante New York des années 1960 et 1970, Morrow travaille avec le poète Jerome Rothenberg, l’ethnomusicologue Willard Rhodes, mais aussi John Cage, Art Garfunkel, et d'autres encore. Il passe par le monde de la publicité, les expositions d’art contemporain, les salons de poésie, la musique populaire, et de tout ce mélange d’influence, va créer, modeler et dessiner des sonorités encore nouvelles à nos oreilles actuelles. Dans America Lament, on passe d’une reprise de Schubert à de la musique de l’immigration irlandaise, d’un travail pour flûte qui passerait pour du Karol Beffa à une composition instrumentale qui pourrait se trouver sur un disque de Sufjan Stevens. Les expérimentations se suivent, et probablement comme les événements de cette vie dont on ne sait pas grand-chose, ne se ressemblent pas. D’où cette impression de traverser les longues plages sonores d’une Amérique qui tire de la profondeur de sa sombre histoire une créativité éternelle. (Emile)

Kelly Lee Owens

Inner Song

Peu d'artistes sont aussi habiles que Kelly Lee Owens pour fusionner aussi justement la chaleur et la froideur de la musique électronique. Deuxième album de la Galloise, Inner Song est une compilation de styles, oscillant entre des structures pop serrées et des beats plein de groove. Et quelque part au milieu de ces ambiances, on trouve cette incroyable capacité à joindre le physique à l'émotionnel. L'alchimie des rythmes et de la voix de KLO atteint facilement sa cible. Et puis là où on remercie la productrice, c'est d'avoir l'intelligence de comprendre ce qui fonctionne et de ne pas en abuser. Des bangers techno comme "Melt!" ou "Night" associent parfaitement le calme éthéré de sa voix à une ligne de basse lancinante. L'intensité de "Jeanette" et la puissance du kick en font un parfait titre de dancefloor. "Re-Wild et "L.I.N.E." offrent des structures pop plus conventionnelles mais laissent toujours une libre part à l'expérimentation de la productrice. Sa voix se mêle, se traîne et s'efface dans les synthés. Pour Kelly Lee Owens, les boucles sont une présence de base, comme un chant prononcé dans un état méditatif : une simple phrase ou un rythme modèle qui sert de conduit vers un autre monde. Inner Song nous conduit précisément dans un lieu réconfortant, un espace protégé créé par un processus répétitif. Et qui pourrait dire qu'il n'a pas besoin de ça vu l'année qu'on traverse... (Quentin)

Berry

Exact

Entre ceux qui ont été contraints d’appuyer sur pause pour des raisons peu reluisantes, ceux qui se sont bornés à faire ronronner leur moteur et ceux qui avaient bien besoin de prendre une pause, on peut dire que le rap belge a connu un exercice 2020 autrement plus calme que ce à quoi elle nous avait habitués ces dernières années. Enfin, cela vaut pour la partie francophone du pays. Car chez nos amis flamands, il se passe quelque chose, un bouillonnement dont on commence ici à prendre la pleine mesure. Si Zwangere Guy fait figure de tête de gondole, dans son sillage, d’autres artistes montent en puissance. On vous a déjà parlé de l’Anversois RonnyHuanna, mais on s’en voudrait de ne pas terminer l’année en en plaçant une très grosse pour Berry. Si l’on devait vous vendre le bonhomme en une phrase, on vous demanderait d’imaginer à quoi ressemblerait Rick Ross si il avait troqué son addiction au champagne Luc Belaire contre des actions dans la brasserie Mort Subite, son amour pour la cigar music contre une location à l’année des studios de Griselda. Berry, c’est ce flow de faux lent qui fonctionne par l’inertie dans laquelle il se complait : sur les 45 minutes de Exact, les seules variations vocales que vous entendrez, elles ne viendront pas de Berry, mais de ces quelques invités – parmi lesquels… Zwangere Guy et RonnyHuana. Mais si Exact est une telle réussite, cela tient principalement à l’alchimie entre un producteur au flow à la lenteur ensorcelante et des productions qui proposent énormément de variété et de richesse, tout en restant dans une vibe ‘revivaliste’ qui a toujours été le fond de commerce du Bruxellois. En tout cas, vu le poids que doit afficher ce beau bébé sur la balance, on peut dire que l’expression « bien fat » colle à merveille à ce disque impeccable de bout en bout. (Jeff)

Protomartyr

Ultimate Success Today

Beaucoup d'appelés, peu d'élus : bien que la cote du post-punk n'ait jamais été aussi haute depuis une quarantaine d'années, très peu ont à cœur de bousculer leur genre de prédilection comme Crack Cloud et Protomartyr l'auront fait en 2020. Si on attend de voir comment Squid ou Black Country New Road s'en sortiront en 2021, le quintette de Detroit continue son petit bonhomme de chemin loin des spéculations à la petite semaine, trois ans après un Relatives In Descent déjà pas dégueulasse, et confirmé par ce Ultimate Success Today paru à la mi-juillet dernier. Au programme : un post-punk pas toujours bien bagarreur, mais terriblement élégant, quelque part entre la froideur du Interpol de Turn on the lights, et le storytelling de The National de Boxer. Long en bouche malgré quelques titres plus immédiats (l'incroyable "The Aphorist" ou "Modern Business Hymns" et son final explosif), cette nouvelle livraison est un concentré de noirceur et de retenue, révélant sur neuf titres et une quarantaine de minutes une belle palette d'atouts, parmi lesquels la voix du charismatique Joe Casey. Depuis sa parution en début d'été passé, le disque n'a jamais cessé de tourner et de vieillir tel un bon vin, révélant à chaque écoute un nouveau détail qu'on avait omis la fois précédente. (Aurélien)

William Basinski

Lamentations

C'est avec un certain sens de l'à-propos que naviguent William Basinski et ses expérimentations avant-gardistes depuis plus de deux décennies. Chacune de ses œuvres s'évertue à refléter méticuleusement l'intrication du beau et du tragique qui parcourt nos existences. Si The Disintegration Loops et l'effondrement des Tours Jumelles ont été le paroxysme de cette liaison intime entre la musique de Basinski et l'Histoire, la redécouverte de vieilles bandes magnétiques à l'origine de Lamentations semble tomber à point nommé pour mettre en exergue les multiples effondrements que l'humanité vit dans sa chair. C'est en peintre infatigable de la décadence et la vacuité intrinsèques à nos vies que Basinski donne corps à ses obsessions dans la moindre des boucles qui parcourent Lamentations. Une fois de plus, l'ambient évanescente du New-Yorkais nous amène avec sublime vers l'inexorable drame qu'est la disparition de notre présence au monde. (Bastien)

Hervé

Hyper

Rien de plus éculé que de dire d’un chanteur qui débarque sur la scène française qu’il s’inspire de Daho ou de Bashung... Et pourtant impossible d’éviter ces deux références en écoutant Hyper, le premier album d’Hervé. Le grain de voix, le phrasé et surtout une volonté de jouer avec les syllabes évoquent instantanément le rockeur alsacien dans sa période Bergman. La filiation est d’ailleurs assumée par le pas encore trentenaire qui reconnait avoir écouté énormément Bashung et qui glisse de nombreuses références dans ses textes (« Trésor, Trésor » pour « Bijou Bijou », « Comment qu’on fait, comment qu’on soigne » pour « Comment qu’on freine », des évocations d’Ostende, etc.). Parallèlement, si l’on pense à Daho, ce n’est pas tant pour le titre d’ouverture « Le premier jour du reste de ma nuit » que pour l’efficacité musicale de l’album. Les mélodies, les rythmes, les sonorités, résolument pop, sont très ancrés dans notre époque et c'est une façon d'envisager la musique (alliance de tendances et de spontanéité) que le dandy rennais a appliquée tout au long de sa carrière . Mais de l’air du temps à la soupe populaire, il n’y a qu’un pas, et si cet album jette de bonnes bases, on sera particulièrement attentif au chemin que prendra une des révélations françaises de 2020. (Amaury S.)

Various Artists

Cache 02 (SVBKYLT)

Cache 02 n’est pas vraiment un oublié. Disons plutôt que, comme tous les projets sortis courant décembre, le projet tend à se fondre dans le grand raz de marée de rétrospectives de l’année. Dans le doute, et pour être certains que celui-ci ne tombe dans les abysses de timelines déjà saturées, on se dit que la bande de SVBKVLT méritait bien, au vu de son année incroyable, quelques lignes dans les (futurs) oubliés de cette seconde partie d’année. Pourtant, on peut dire que le label de Shanghaï aura tout fait pour se faire remarquer. En enchaînant les sorties de ses plus fidèles collaborateurs (Seven Orbits, Nahash, Osheyack et Gooooose & Dj Scott Egg), l’entité comptabilise pas moins de 5 EPs, un album et cette compilation qui vient clôturer une année déjà fort animée. Comme sa grande soeur Cache 01, sortie en fin d’année dernière, Cache 02 témoigne de l’évolution musicale de la scène électronique chinoise et de sa propension à casser les codes de la musique de club . Bien décidé à ne pas s’enfermer, le various héberge également Slikback, porte-étendard du label ougandais Nyege Nyege mais aussi Gabber Moddus Operandi, figure majeure de la scène rave indonésienne. La musique électronique asiatique a définitivement de beaux jours devant elle. (Noé)

Nothing

The Great Dismal

Malgré un Dance On The Blacktop moins convaincant que ce que le quartet nous propose habituellement, on savait que Nothing n'était pas le genre de groupe sur lequel on allait tirer une croix de sitôt. Les Philadelphiens, qui ont brillamment réussi à dépoussiérer le shoegaze à papa pour lui redonner une direction plus moderne, se sont enfermés avec Will Yip (déjà aux commandes de l'excellent Tired of Tomorrow) durant le premier confinement pour accoucher fin octobre de The Great Dismal, un quatrième album de 10 titres sur lequel tout où presque mérite de s'y attarder. Des influences du Manchester des 90's, des compositions toujours ténébreuses et surtout quelques instants de pure grâce, comme sur ce "Blue Mecca" de toute beauté, on retrouve ici le Nothing qu'on aime: sombre, sensible et dense, bien aidé par une production léchée et l'apport de contributeurs comme Alex G ou la harpiste Mary Lattimore. Et malgré l'ombre des anciens comme My Bloody Valentine, Cocteau Twins ou Slowdive qui plane indubitablement sur l'écriture du groupe, on se dit que la bande à Dominic Palermo n'a pas d'équivalent contemporain pour proposer une dreampop à la fois vulnérable et puissante. (Alex)

Andy Bell

The View From Halfway Down

Le shoegaze étant un genre qui résiste plutôt bien aux années et faisant encore aujourd'hui des petits aux quatre coins du globe, le retour de Ride depuis cinq ans n'est pas le plus honteux. Leur This Is Not A Safe Place en 2019 était même très bon et les concerts plutôt enthousiasmants, ne jouant pas uniquement sur la corde facile de la nostalgie. Des quatre Oxoniens, c'est sans nul doute Andy Bell qui a le mieux géré les années qui ont suivi un split en 1996 dû à la déferlante Britpop, en rejoignant Oasis et Beady Eye dans la foulée. Et si c'est pour ses hymnes de pop éthérée qu’on aime toujours autant Ride, c'est aussi pour un penchant assumé pour des territoires plus soniques et krautrock que l’on a pu encore apprécier sur les deux derniers albums du groupe. Une facette que l'on doit visiblement pas mal au guitariste qui vient de dévoiler son premier effort en solo, The View From Halfway Down, sur le bien nommé label Sonic Cathedral. Seul aux manettes et jouant tout de A à Z, on sent qu’il s’est fait plaisir tout en confirmant qu’il est un fin mélodiste plein d’idées. Entre le direct et solaire « Love Comes In Waves » en ouverture - qui n’aurait pas fait tache sur un disque de Ride - et « Indica » avec ses bandes inversées à la manière du « Waterfall » des Stones Roses, Andy Bell bascule dans un trip clairement mené par l’esprit de Neu !, Spectrum ou encore Harmonia. Plus étonnant, les sept minutes de « Heat Haze On Weyland Road » ravivant les vapeurs de la scène électronique indie anglaise du début des 90’s - du genre Seefeel et Ultramarine - qui clôture cet album que l’on n’attendait pas. Ce qui le rend peut-être encore un peu plus attachant. (Eric)

KRMU

Peel

S’il peut être compliqué de recommander un album d’ambient de plus d’une heure alors que le monde commence à nouveau à se presser dans les transports en commun et à ne plus avoir le temps, il serait dommage de réduire le travail de KMRU sur Peel à un très beau disque de confinement ou de grandes vacances, Peel étant sorti mi-Juillet. Car malgré ses 75 minutes, Peel est un disque immédiat, composé en 48 heures à peine, et dont les field recordings rappellent la beauté simple du monde qui continue de nous environner et que l'on avait failli oublier à force d'en être coupé. Et en empruntant à GAS ses structures hypnotiques et à William Basinski ce sens de la répétition et du jusqu'au-boutisme, il est inutile de dire que le travail de KMRU est incroyable d’élégance et de maitrise, même si la signature sur Editions Mego aurait dû nous mettre la puce à l’oreille. Un disque extrêmement délicat en vérité, comme les deux autres LP que le Kenyan a pu sortir cette année, et qui invite à fermer les yeux pour louper son arrêt de métro et prolonger un peu plus longtemps le voyage. (Côme)

Frisco

The Familiar Stranger

Depuis qu’il est apparu sur les radars des musiques britanniques à la fin des années 90, le grime a connu quelques périodes fastes, jalonnées de moments historiques pour les sujets de Sa Majesté réceptifs à son énergie folle. Et si l’année 2020 ne sera pas celle d’un nouveau ‘paradigm shift’ qui lui permettra de rivaliser avec l’ogre US à l’international, elle restera dans les annales pour l’exceptionnelle vitalité dont ont fait preuve les gardiens du temple, que certains ont peut-être voulu enterrer trop vite au profit de nouvelles têtes de gondole qui peinent à transformer l’effort sur la longueur d’un album. Il faut dire que pour cette génération, le LP est l’incarnation de l’ancien monde, elle qui a les yeux rivés sur d’autres trophées. Ce qui laisse un boulevard à un Frisco, qui est peut-être le membre le moins éminent du crew Boy Better Know (pas facile d’exister quand les autres membres se nomment Skepta, JME ou Preditah) mais certainement pas le moins talentueux. De fait, briller sur tout un album, Frisco l’avait déjà fait il y a quatre ans avec un System Killer, son deuxième long qui n’avait pas échappé à nos radars. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il frappe encore plus fort avec The Familiar Stranger, un album qui a connu ici le même sort que toutes les sorties estampillées grime qui ne sont pas de Skepta ou Stormzy : une indifférence totale. L’album est pourtant excellent et parfaitement dosé, trouvant le juste équilibre entre bangers (« Red Card » ou « Thuggish Ruggish » et son beat change qui rend fou) et plages plus introspectives (le très bon « Black Man »), entre moments de gloire en solo et featurings qui s’inscrivent dans une vraie démarche de partage. Frisco ne compte certainement pas sur l’amour du public européen, mais pourtant, il le mérite tellement. (Jeff)

Spillage Village

Spilligion

À l'heure où le rap entretient un rapport transhumaniste à la machine, transformant les voix en dialogue digital a l'appui de productions synthétiques à l'excès, se balader dans Spilligion a quelque chose de rafraichissant. D'anachronique en fait : on s'explique difficilement tous ces choeurs, ces sons de batterie, ou ces cuivres qui semblent si naturels à l'heure où les logiciels peuvent tout émuler, et tout reproduire - sauf l'humanité, forcément. Laboratoire exigeant dans lequel les rappeurs J.I.D et Earthgang, ainsi que les chanteurs 6lack ou Mereba (entre autres) se donnent la réplique, le quatrième effort de Spillage Village est injustement passé inaperçu malgré un single ayant profité d'un bouche-à-oreille fantastique ("End of daze" et son clip magistral signé Caleb Seales) et un casting d'artistes issus des sphères de Dreamville, la structure de J Cole qui fascine un cercle de plus en plus large d'auditeurs. Il semble pourtant que ce disque ne s'adresse qu'à une arrière-garde encore capables d'écouter un disque d'un bout à l'autre : loin des frasques de la concurrence, Spilligion est un disque de rap hippie au sens hédoniste du terme, où les voix s'unissent dans une transe quasi-religieuse, où l'on parle de sexe libéré et de psychotropes, en invoquant la mythologie des disques d'André 3000 et de Big Boi. Porté par une clique de gens aux talents bien différents, l'entité Spillage Village veille à ce que sa musique retrouve une humanité et une chaleur moins présentes depuis qu'on a pris ce réflexe puéril de tout faire passer par le prisme de l'ordinateur. Un disque qui aurait sûrement mérité un plus long texte de notre part, mais qu'importe : retenez simplement que Spilligion est une bombe, peut-être même le disque de rap le plus important de ce second semestre 2020. (Aurélien)

Baba Zula

Hayvan Gibi

Cela va faire vingt-cinq ans que le crew Baba Zula sévit depuis Istanbul. Les membres partent, certains restent, mais depuis 1996 se maintient en eux la musique d’un certain underground turc, fusion d’une tradition locale et de l’importation du dub et des musiques électroniques. Après Derin Derin sorti l'an passé, les voilà de retour avec un album live, enregistré en 2019 en Allemagne. Hayvan Gibi est un mélange revisité de titres issus de plusieurs disques ; certains très récents, comme le « Küçük Kurbaga » de 2016, d’autres plus anciens comme le « Tavus Havasi » de 1998. Dans une configuration restreinte et relativement acoustique ou électrique, ces titres sont allongés, déformés et parfois simplifiés pour en faire une porte d’entrée actuelle dans un univers qui n’a paradoxalement jamais semblé aussi pertinent. À l’heure d’une Turquie bouleversée politiquement, la psychédélie traditionnelle de Baba Zula trouve son écho dans une jeunesse turque ou turcophone suractive dans les milieux culturels. Entre Gaye Su Akyol, Derya Yildirim, Altin Gün ou le phénomène Mabel Matiz, la musique psychédélique turque trace la route de Baba Zula et se promet à un avenir triomphant. (Emile)

bdrmm

Bedroom

On rassure les alarmistes qui nous lisent, le rock n’est pas mort et il vous enterrera. Par contre, on rassure les pessimistes qui nous suivent, il a connu des heures plus glorieuses, notamment parce qu’il est incapable de se trouver des locomotives capables de l’inscrire dans de réelles perspectives d’avenir. Aussi, si l’on met de côté la vitalité folle mais épisodique de certaines scènes, les principales actualités du rock sont aujourd'hui le fait de vieilles gloires qui n’en finissent plus de revenir, faute de prétendants pour les pousser vers la sortie.

Sans modèle épris de modernité, on se retrouve avec une scène alternative qui puise trop souvent dans une époque révolue sans même se soucier de penser au temps qui passe, aux goûts qui évoluent, ou à la nécessite pour le rock de vivre un tant soit peu dans son époque. Et en ce sens, l'album de bdrmm est à la fois une sacrée tannée et un pur plaisir. Une sacrée tannée parce que les Anglais s'emploient surtout à passer pour une formation qui aurait connu son heure de gloire quelque part dans les années 90, quand tout le monde tombait en pâmoison devant le Siamese Dream des Smashing Pumpkins, le Nowhere de Ride ou le Loveless de My Bloody Valentine. Mais aussi un pur plaisir parce que si on l'évalue à l'aune du seul songwriting, c'est peut-être un des meilleurs disques de rock de l'année écoulée, comme en témoignent "Happy", "Gush", ou "A Reason to Celebrate", qui auraient tous propulsé bdrmm en couverture des Inrocks ou du NME il y a 30 ans.

Mais nous sommes en 2020, et rarement un disque aura incarné avec autant de force et de conviction tout ce qui ne va pas dans le rock actuellement. Un drôle de disque pour une drôle d'année. La B.O. de nos vies donc. (Jeff)