Laure Briard

Sur la piste de danse

En voilà un disque de chanson française qu’il est chouette. Laure Briard, comédienne de formation, t’invite Sur la piste de danse à ravaler tes vieux poncifs sur la varièt’ de frouze. Bien que la jeune Toulousaine puise allègrement dans l’héritage de ses aïeux, Gainsbourg et Hardy en tête, pour dessiner un parlé-chanté d’une fausse candeur délicieuse, son deuxième album révèle une esthétique qui s’inscrit avec caractère dans son époque. On pense par moments à feu Trish Keenan, un cha-cha qui aurait mangé plus de Broadcast que d’Henri Salvador. L’imagerie des registres kitsch invoqués ici est protégée par l’écrin d’une production inspirée, qui laisse libre cours à des envolées lyriques aériennes. « Dalida », par exemple, évoque dès ses premières secondes le cinéma de papa, les années 80, Pierre Richard se faisant courser par une chèvre. Alors certes, Sur la piste de danse ne sera pas la bande-son de ta prochaine soirée poker entre couilles, mais on tient là un disque délicat qui mériterait de révéler son auteur, à la faveur d’un peu de visibilité, à un public plus large que le lectorat de Télérama auquel elle semble prédestinée.

Methyl Ethel

Oh Inhuman Spectacle

Qu'est-ce que ça doit être chiant d'être un bon joueur de foot, mais d'atteindre son meilleur niveau à une époque où CR7 et Léo Messi évoluent sur une autre planète. C'est un peu la situation difficile dans laquelle se trouvent les Australiens de Methyl Ethel, qui ont eu le malheur de sortir un excellent disque, mais de le faire la même année que leurs compatriotes de Tame Impala et Courtney Barnett, qui ont vampirisé une grosse partie de l'attention médiatique pour les trucs originaires du Land Down Under. Pourtant, qu'est-ce qu'il est bien ce Oh Inuman Spectacle sorti en juin 2015 en Australie, puis récupéré par la grosse machine 4AD. On retrouve chez Methyl Ethel le spleen de Deerhunter, la lumière du premier MGMT, certains bidouillages discrets hérités d'Animal Collective ou le genre de mélancolie lancinante que l'on croise encore bien chez Beach House. Pas très original, c'est sûr, mais sauvé par un songwriting de qualité supérieure.

Vatican Shadow

Media In The Service of Terror

Si la passion pour le look paramilitaire a toujours été d’actualité dans la musique industrielle, Vatican Shadow en a fait bien plus qu’une simple question d’esthétique : en plus des pochettes, le concept même du projet techno-indus de Dominick Fernow est d’explorer la peur liée aux événements militaires et au terrorisme, avec par exemple une référence directe au 11 septembre dès l’introduction. Sur ce nouveau disque, Fernow continue à marcher dans les pas du pionnier Muslimgauze pour lequel il n’a jamais caché son admiration, reprenant les structures rythmiques décharnées et la narration, et proposant, comme l’Anglais, des versions alternatives des morceaux pour mieux prolonger cette monotonie. Cependant, le producteur américain arrive aujourd’hui à réutiliser cette influence plutôt que de la singer et propose ainsi un album très singulier, assez ambient bien que toujours radical dans son approche. De la techno bien plus adaptée à la visite de sites complotistes qu'au dancefloor.

Fennesz

Mahler Remixed

Mine de rien, cela fait un an qu’on a retrouvé un grand Fennesz. Un très grand même. On se repasse toujours avec la même passion (un an après) sa collaboration avec King Midas Sound et, toujours dans le même registre, sa récente collaboration avec Jim O’ Rourke semble bien partie pour se trouver une jolie place dans nos tops de fin d’année. Ce serait presque oublier que l’Autrichien a sorti un disque solo en début d’année. Et que celui-ci est absolument incroyable. Il s’agit d’un live à vrai dire, enregistré en 2014 et sorti en digital hors de tout label. Le but premier était de rendre hommage aux symphonies de Gustav Mahler, sorte de gros papa du classique autrichien décédé au début du 20e siècle, en utilisant uniquement des bribes de son œuvre pour cette représentation. Et le résultat est tout simplement parfait : quatre titres pour une heure de classe modern-classical/ambient entre envolées lyriques, drone chaud et puissant et séquences de guitares jouées avec franchise. Difficile d’en dire beaucoup plus, ce disque en viendrait à nous ôter les mots de la bouche. Faites-nous confiance pour le coup, c’est de la toute grosse came.

Suuns

Hold/Still

Le dernier album de Suuns nous était un peu passé sous le nez jusqu’à ce qu’il nous explose au visage lors de leur dernier passage sur scène. Les nouveaux morceaux ont beau perdre une part de leur acidité lors d’une écoute depuis le canapé, ils révèlent néanmoins une fort jolie manœuvre sur l’échiquier des Québécois. Les machines ont gagné du terrain et les guitares baignent désormais au fond d’une piscine de centrale nucléaire. Parmi ces onze bombes à fragmentation, on retiendra particulièrement « Paralyzer » qui largue ses vapeurs toxiques sous de faux airs de Massive Attack ou encore « Careful » qui démontre une fois de plus toute la science du groupe lorsqu’il s’agit d’affoler l’aiguille du compteur Geiger pour finalement vous laisser avec les couilles bleues et un paradoxal sentiment de satisfaction.

Floorplan

Victorious

Évoquer un long format de Robert Hood au détour d'un petit paragraphe, ce n'est pas vraiment faire honneur à la longue carrière et à l'immense patrimoine légué par l'une des figures tutélaires de la techno de Détroit - et de la techno tout court. Le problème de son nouvel album sous son alias Floorplan, c'est qu'il est une copie conforme du précédent, pour lequel les mots nous avaient déjà manqués. Pas que le disque soit mauvais, loin de là. C'est juste qu'il ne raconte rien qui en vaille vraiment la peine. Victorious, c'est principalement un enchaînement de bombes qui n'ont qu'une vocation : foutre un dancefloor sur les rotules, et tant mieux si ça fait mal. Une house qui se la joue techno (quand ce n'est pas l'inverse), une science du groove qui n'est plus à prouver et un recours à des samples à l'évidente spiritualité (Hood est aujourd'hui pasteur) sont autant d'ingrédients que l'on retrouve avec un immense plaisir sur un disque qui passe comme une lettre à la poste malgré son absence totale d'originalité.

Facteur Cheval

Adieu l'organique

À ma gauche Carl Roosens, la voix de Carl et les hommes boîtes, dont le seul album sorti à ce jour ressemblait aux aventures de Diabologum au pays du surréalisme. À ma droite Damien Magnette et Nicolas Gitto, des iconoclastes de Zoft. Ensemble ils deviennent Facteur Cheval, un projet complètement barré qui voit se rencontrer deux univers singuliers pour ouvrir un peu plus le champ des possibles. À l'arrivée, on se retrouve avec Adieu l'organique, un disque plutôt inclassable et très tordu, une sorte de "free noise" alimenté par les névroses de son chanteur et qu'on classerait dans un bac où traîneraient également des disques de Frank Zappa et des Boredoms. Idéal pour plomber ton été.

Kaviar Special

#2

Au pays du kouign-amann, il semble que les autochtones aient trouvé la recette miracle du rock garage qui vient gentiment te taquiner l’entre-jambe. Moins ensoleillée que la Californie, la Bretagne n’a en effet pas (trop) à pâlir devant sa cousine américaine. Parmi ces formations à suivre, Kaviar Special a clairement le vent en poupe et est très justement devenu la nouvelle coqueluche des chevelus français aux jeans plus serrés qu’un rôti bien ficelé. Car derrière ce titre minimaliste et une pochette absolument grandiose se cache tout simplement un excellent album de rock garage bien heavy comme il faut et teinté d’une admirable sensibilité pop. Invoquant les grands noms de la scène californienne mais sans être asphyxié par la citation de ses idoles, #2 trouvera une place méritée au sein de tout bon classement estampillé rock garage 2016. Et dans le cas contraire, les branleurs de Kaviar Special n’en auront certainement pas grand chose à foutre.

Benjamin Biolay

Palermo Hollywood

Difficile d'écouter Benjamin Biolay sans subir des railleries de la part des copains. Le dandy désabusé marche tellement sur les plates-bandes de Gainsbourg qu'on en oublierait presque de réaliser combien il est doué pour écrire de belles choses. Il incarne si bien le cliché du chanteur français qu'aujourd'hui, c'est finalement sa longévité qui parle pour lui : sans jamais déroger à son cahier des charges, il réussit néanmoins à imposer un nouvel univers à chaque album. Et Palermo Hollywood le confirme : Biolay nous emmène pour une ballade nocturne en plein Buenos Aires, où les influences cumbia se conjuguent à des trémolos de guitares dignes d'un Lee Hazzlewood. Un disque de confessions rempli de mélodies douces-amères, qui parle de rencontres provoquées (et d'autres oubliées) dans un piano-bar mal éclairé, après quelques Old Fashioned de trop. Un disque totalement français (merci pour lui), mais qui pourraient bien nous convaincre d'embarquer pour l'Argentine l'an prochain. Un projet forcément alléchant quand on écrit ces lignes dans son Essonne natale un jour de pluie.

Cult Of Luna & Julie Christmas

Mariner

Entre les mélodies douces et les cris sauvages, Mariner explore les méandres d'un univers froid et profond. En 5 titres (pour près d'une heure d'écoute), Cult Of Luna et Julie Christmas nous offrent la démonstration d'un chaos maîtrisé. Essentiellement nourri par le chant brut de Cult Of Luna, cet album trouve son équilibre dans l'intensité de la performance de Julie Christmas, tout en fragilité. Basées sur une construction progressive, les cinq pistes de Mariner exploitent le meilleur de cette alliance entre le groupe de post-hardcore suédois et la chanteuse américaine, pour un résultat qui inspire autant la fascination que la crainte. Voyage dans l'inconnu inspiré par 2001, L'Odyssée de l'espace, "Cygnus" synthétise cet esprit qui vise à dépasser l'univers, à franchir les frontières pour disparaître dans les ténèbres. Une expérience immersive face à l'admiration et l'angoisse que peuvent inspirer la découverte de l'inconnu. Sous ses traits hostiles, Mariner est bel et bien un voyage mais oubliez la classe affaire et faites place à l'inquiétante contemplation d'un univers obscur et occulte.

Christophe

Les Vestiges Du Chaos

Pour moi Christophe c’est « Aline » et les « Mots Bleus », soit des tubes d'après-guerre pour babtous fragiles. Rien ne me prédestinait à écouter ce 13e album du septuagénaire. Et encore moins à le kiffer comme une ado dans sa chambre. À vrai dire, j’ai du mal à imaginer qu’un artiste de variété française puisse être si pertinent, si en avance sur son temps et toujours aussi touchant, encore moins après cinquante ans de carrière. Peut-être parce que l’offre à côté est tout simplement une honte depuis un paquet d’années. Mais pas seulement. Au détour des récentes interviews, on comprend bien que Christophe ne simule rien et que son côté perché cache surtout une vie de surdoué, une existence passée en décalage, sans que ce soit nécessairement volontaire. Un homme différent, surtout très fort dans sa capacité à voir la musique partout et à l’interpréter de manière singulière. De là découle une modernité qui n’a pas peur de se montrer malgré le grand âge de son géniteur, toujours sûr de son art - après tout, quand on cite Trent Reznor comme une de ses idoles, qu’on amène Future Islands sur le plateau de Drucker et qu’on se paye, sur l’album, le dernier featuring du vivant d'Alan Vega, on devient vite inattaquable. Cet homme intrigue tout le temps et cet homme régale partout. Si seulement le reste de la variété française pouvait suivre son exemple...

Big Strick

The Gathering

Si la hype autour d’Omar-S est entièrement justifiée vu la qualité stratosphérique de The Best, on ne peut que déplorer le silence médiatique crasse réservé à son comparse Big Strick. The Gathering vaut pourtant plus que le détour. Une galette d’une classe folle où la deep house made in Détroit dévoile le plus grand et le mieux gardé de ses secrets : sa simplicité. Une ligne de basse claire, des vocaux de diva, quelques claviers bien placés et un sens du groove imparable, il n’en faut pas plus à un Leonard Strickland qui ne lâche jamais la proie pour l'ombre. Big Strick déroule sur 4 morceaux que beaucoup de producteurs doivent secrètement rêver de pondre. Cette simplicité va jusqu’à la pochette qui semble tout droit sortie de Windows 98. Une esthétique DIY jusqu’au-boutiste donc, pour nous amener sur un plateau une des meilleurs galettes house que l’on ait pu entendre en 2016.

Father

I'm A Piece Of Shit

Chez Awful Records, dès qu'il faut parler de fion, y'a du monde. Ne vous fiez donc pas à la pochette pastelle : le troisième projet de Father est bien le digne successeur du tapageur Who's Gonna Get Fucked First. On y retrouve le MC d'Atlanta plus crasseux que jamais, toujours obsédé par la cyprine et la drogue et accompagné de ses plus fidèles acolytes : on croise la belle Abra qui simule des râles façon Meg Ryan, un ILoveMakonnen dans son élément le plus total, ou encore Tommy Genesis qui fait une furtive apparition sur le disque pour proposer un plan à trois – le genre de proposition qu'on a très moyennement envie de lui refuser. En clair, I'm A Piece Of Shit, c'est la souillonnerie faite théâtre. Un exutoire excitant où tout est moite et minimaliste, quelque part entre l'esprit du 2 Live Crew et le dirty south de corbillard de la Three Six Mafia. Quarante minutes de son taillé pour un été riche en dérèglements hormonaux, en somme.

Mutual Benefit

Skip a Sinking Stone

On a une bonne nouvelle pour vous : le folk intimiste de Mutual Benefit n'a pas évolué et à l'écoute de ce dernier disque, on voudrait croire que rien ne changera jamais. Dans la plus pure lignée de Love's Crushing Diamond, ce nouveau disque pousse les portes d'un univers toujours aussi chaleureux. En 12 titres oniriques, le groupe dessine les contours d'une musique douce et envoûtante. Composé en deux temps, l'un sur les routes de la dernière tournée du groupe, l'autre lors de l'emménagement du groupe à Brooklyn, l'album ne quitte jamais la grâce qui le définit. On sent toutefois que la naïveté des premiers titres se transforme en lointain souvenir au fur et à mesure que la fin de l'album approche, comme si cet emménagement en zone urbaine marquait le ressenti du groupe. On retiendra de Skip a Sinking Stone la lumière douce et brumeuse avec laquelle il nous englobe et la charge d'émotions vulnérables qu'il délivre.

Elysian Fields

Ghosts of No

Les New-Yorkais d’Elysian Fields ont déjà une belle carrière derrière eux, ponctuée de sommets (Queen Of The Meadow), de trésors cachés (Burn Raps And Love Taps) mais aussi de disques moins marquants (leur dernier effort, For House Cats and Sea Fans, en 2014). Ghosts of No est à la fois une belle reprise en main et une synthèse parfaite de ce parcours. Ce huitième long format distille, sans surprise mais avec beaucoup de savoir-faire, cette atmosphère dense, cuivrée et légèrement moite dont le groupe est familier depuis vingt ans. Deux pépites en particulier sont incontournables, « The Animals Know » sur la face A et surtout le palpitant « Elysian Fields » sur la face B, joué depuis des années en concert et trouvant là une version studio à la hauteur des moments de grâces distillés par le duo lors de leurs passages dans des salles envahies par la fumée et la voix traînante de Jennifer Charles.

Joey Purp

iiiDrops

Dans un océan infesté de MCs où des tsunamis de projets engloutissent quotidiennement les serveurs de Datpiff, rares sont ceux qui arrivent à sortir du lot. Et pourtant, fin mai, le jeune Joey Purp, originaire de Chicago et membre fondateur de Savemoney (la clique à Chance The Rapper, Vic Mensa et Donnie Trumpet), a balancé une mixtape d’un tel niveau qu’elle mérite largement sa place dans ce dossier. iiiDrops s’ouvre sur l’excentrique « MORNING SEX » qui donne immédiatement le ton : Joey Purp balance des paroles très personnelles portées par un flow propre et maîtrisé, posé sur des instrus hétérogènes ; une qualité de production qui restera présente tout au long du projet. Au fil des pistes, on découvre des interventions de Chance The Rapper, Mick Jenkins, Teddy Jackson et Vic Mensa qui contribuent à un projet se classant sans hésitation dans le top 3 des meilleures mixtapes de cette première moitié d’année 2016.

Victoria+Jean

Divine Love

Le premier effort du duo belgo-suèdois Victoria+Jean est un "véritable" premier album : il part dans plein de directions et va puiser dans une série d'inspirations issues de la musique rock des 30 dernières années. Et tout cela se tient grâce à l'interprétation de Victoria, souvent très inspirée. Impossible de ne pas penser à la P.J. Harvey de « To Bring You My Love » sur « Until It Breaks ». Parfois plus garage (« You Baby Don't Know Me »), parfois plus électronique (« Firecracker »), la musique du duo profite généralement du passage sur scène où, accompagné au clavier par David Baboulis (Soldout), il fait souvent preuve d'une énergie et d'un engagement que le disque n'arrive pas toujours à reproduire. Reste que si vous êtes en manque d'électricité mélodique, Divine Love vous procurera votre dose sans que vous ayez à en avoir honte.