Lectures conseillées 2

Bientôt deux ans après avoir publié un premier volume de nos Lectures conseillées, on remet le couvert en ce début de période estivale avec dix nouveaux ouvrages qui racontent la musique, sa petite comme sa grande histoire, au travers de lorgnettes souvent diamétralement opposées. Dix livres qui se révéleront être autant de compagnons fidèles de vos séances de farniente à venir. Ou de vos trajets éprouvants dans des transports en communs qui sentent bon le sûr et les dessous de bras, c’est selon. Dans un cas comme dans l’autre, ce sont dix bons livres que l’on vous conseille de découvrir sans plus tarder.

Denis et Simon

Demain Berlin

Oscar Coope-Phane (Finitude, 2013)

Deuxième roman d’Oscar Coop-Phane (couronné par le prix de Flore pour Zénith-Hôtel en 2012), Demain Berlin se concentre sur les déboires post-adolescents de trois personnages dont les trajectoires en viennent quelquefois à se croiser : Berlin, pour eux, est un refuge temporaire, une forme de pause respiratoire, d’échappatoire qui se décline en soirées interminables, afters mémorables et consommation de drogues motivée par un discours où se mêlent le cynisme et la lucidité. L’ensemble rappelle parfois la philosophie du glandeur clamée par Orelsan, mais ne se départ jamais d’une sensibilité réaliste : si on apprécie les excellentes descriptions des fêtes et bals que mettent en place des Balzac et Flaubert, on goûtera aussi la façon dont Oscar Coop-Phane rend compte des nuits berlinoises au Berghain ou au Golden Gate, des lendemains difficiles et de « cette fille tatouée qui pourrait être jolie si elle ne mâchait pas l’air qui encombre sa mâchoire ».

Du bleu sur les veines

Tony O’Neill (13e Note, 2013)

On vous avait, dans une précédente sélection, parlé de l’autobiographie de Mark Oliver Everett, le formidable et complexe chanteur d’Eels, également publiée chez 13e Note. Si le texte de Tony O’Neill s’inspire très nettement de la vie de son auteur, il est pour sa part étiqueté comme un roman. Celui-ci prend pour cadre une ville de Los Angeles désenchantée, dans laquelle le héros, guitariste à ses heures, traque quotidiennement les possibilités de gagner un peu d’argent pour acheter de l’héroïne. Récit d’une addiction et d’une improbable rédemption, ce texte, brut et puissant, vaut aussi pour la façon dont il dévoile cyniquement l’envers du décor d’une scène musicale californienne où les groupes se font et se défont au jour le jour, et où le rock n’importe souvent que pour ses possibilités lucratives.

Journal 2003-2009. Ou comment en voulant grimper, j’ai construit une échelle en abattant un arbre au lieu de monter à l’arbre.

David Bartholomé, Sharko

La version livresque d’un carnet de bord publié dans un premier temps en ligne. Sharko, dans l’imaginaire collectif, c’est un groupe cultivant un humour de répétition : à défaut de l’avoir vu, vous avez au moins entendu parler de ce chanteur qui entame un duo avec sa chaussure et qui finit bien par se désaper à un moment où l’autre. Ce type, c’est David Bartholomé, figure de proue de ce projet pop-rock qui a eu le vent en poupe dans les années 2000 et dont on ne présente plus vraiment les titres-phares (de Spotlite à Excellent, en passant par President). Dans les pages de ce journal, on retrouve le côté potache du chanteur, mais on saisit aussi ses doutes, ses moments de lassitude et sa peur de l’échec. On y découvre encore des vannes sur certains collègues et des réflexions bien tapées sur l’univers du rock, à l’image de ce passage sur Vampire Weekend, qui, explique David, aurait pu être belge : « mais […] eût ce disque été belge, aurions-nous essayé de combler les trous avec de l’over-production, des arrangements trop riches, des compressions bastons, des chœurs, des violons faits à l’ICP, des stéréotypes et d’inutiles effets. Faudrait mettre un groupe belge dans une pièce avec l’interdiction de saboter et l’exigence d’avoir confiance en soi. Et ça donnerait sûrement Vampire Weekend. » 

Nous n’avons fait que fuir

Noir désir (Verticales, 2004)

Maintenant qu’on est certain que Noir Désir ne sortira plus de nouvel album, on se trouve un peu forcé de regarder vers le passé. Entre deux écoutes de Des visages, des figures, cet album génial au titre si ironiquement calembouresque, il ne faut pas se priver de se replonger dans la lecture ou l’écoute de ce poème dense et puissant qu’est Nous n’avons fait que fuir, dit, murmuré et gueulé en 2002 sur France Culture. Et tant qu’on est dans la double évocation de Noir Désir et de la poésie, on en profite pour rappeler la participation, plus récente, de Bertrand Cantat au projet Chœurs, album issu de la dimension chorale de la trilogie Des Femmes mise en scène par Wajdi Mouawad et directement fondée sur les textes de Sophocle. Bon, évidemment, ce n’est pas le genre de truc qu’on cale dans son Iphone pour un après-midi sur la plage. 

La Passion musicale

Antoine Hennion (Métaillé, 2007)

Du côté des livres plus théoriques, on ne peut manquer d’évoquer l’excellente enquête d’Antoine Hennion, proposant des pistes pour une sociologie des médiations en explorant le rôle des différents intermédiaires entre producteur et récepteur qui permettent à la communication musicale de se mettre en place. Des composants humains aux éléments matériels, l’auteur analyse des situations et dispositifs concrets, qui vont du cours de solfège au concert classique, en passant par l’évolution des lieux de sociabilité du rap. Dans le même registre scientifique, on pense aussi à l’ouvrage d’Howard S. Becker et Robert R. Faulkner, Qu’est-ce qu’on joue maintenant ? (La Découverte, 2011), qui se penche sur la scène jazz américaine dont il étudie la formation, les règles et les mécanismes internes. Un travail aussi solide que passionnant.

Quarante-quatre minutes quarante-quatres secondes

Michel Tremblay (Leméac/Actes Sud, 1997)

Au Québec, Michel Tremblay est une institution, l’un des écrivains les plus importants du patrimoine. Dans ce roman, il prête sa voix à François Villeneuve, chanteur imaginaire qui aurait connu son heure de gloire dans le Montréal des années 1960. Quarante-quatre minutes quarante-quatres secondes, c’est la durée du seul album enregistré par le héros. Trente ans après son succès, celui-ci réécoute ce disque, en associant chacun des titres qui le composent à des moments vécus. Histoire d’un contexte et d’une époque particuliers, ce roman est aussi celui d’un milieu musical spécifique, avec ses réussites et ses échecs, ses alliances, ses trahisons et ses crises. Le tout servi par une écriture fine, faussement simple et toujours efficace.

Une histoire musicale du rock

Christophe Pirenne (Fayard, 2011)

Enseignant à l’Université de Liège et à l’Université de Louvain, Christophe Pirenne était déjà l’auteur d’une thèse sur Le Rock progressif anglais publiée chez Champion, en 2005. Sa monumentale Histoire musicale du rock, brassant plus large que l’acception restrictive de ce courant, prend directement le parti de la musique : cherchant à éviter le culte de l’anecdote que véhiculent nombre de sommes sur la question, l’auteur, tout en restant toujours attentif au contexte de production, se propose de partir des œuvres, de leurs composants rythmiques, sonores et des réalités instrumentales pour mettre en lumière la façon dont, de « That’s All Right » (1954) d’Elvis Presley à « Jesus Walks » (2004) de Kanye West, émerge de la nouveauté musicale et comment ces réalités inouïes fonctionnent, accrochent.   

D’autres prendront nos places

Pierre Noirclerc (Flammarion, 2011)

Après vous avoir seriné les qualités de FAUVE pendant toute l’année, on ne pouvait pas manquer de faire écho à un auteur dont le premier roman rappelle furieusement les titres du collectif parisien — à tel point, d’ailleurs, qu’on a eu l’occasion de le croiser à l’une ou l’autre Nuit fauve à la Flèche d’Or. D’autres prendront nos places, c’est un nouveau récit de la galère de la génération Y, matérialisée à travers les déambulations d’un antihéros qui accompagne sa copine à un concert de Black Rebel Motorcycle Club, enchaîne les boulots merdiques pour payer la location d’un studio délabré et se rend compte qu’il commence à picoler un peu trop sans même en avoir envie. Mais, comme chez FAUVE, il y a aussi des éclaircies : ici, le regain d’énergie vient d’une Chloé. Et quand on vous dit qu’on sent une filiation avec les voyageurs des 4.000 îles, c’est un euphémisme ; en fait, ça saute aux yeux dès la première page : « Cette fois-là, on avait décidé de faire un sort à la bouteille de William Lawson. Ça nous avait pris deux bonnes heures, après ça j’étais allé vomir et je m’étais écroulé avec la lunette des WC dans les bras. Ensuite il avait bien fallu que je rentre dans le blizzard. »

Bienvenue au club

Jonathan Coe (Gallimard, 2003)

S’ouvrant dans le Birmingham du début des années 1870, Bienvenue au club est le premier volet d’un diptyque complété par Le Cercle fermé. Véritable roman générationnel parvenant à traiter, à travers les cas particuliers qu’il met en place et toujours avec finesse, de l’arrivée au pouvoir de Thatcher, de la montée de l’extrême-droite et de la menace de l’IRA, ce récit est aussi une forme de reprise de L’Éducation sentimentale, où certains provinciaux découvrent avec passion le rock alternatif, entreprennent de fuguer vers Londres et tentent de s’immiscer dans le milieu de la critique rock. Passant remarquablement du registre comique au tragique, c’est solide et remarquablement construit et aussi fluide que plaisant. En un mot, c’est indispensable.

Black Metal : Beyond the Darkness

(Black Dog Publishing, 2012)

Parler de black metal en été c'est comme bouffer de la glace en hiver. Un non-sens. Et pourtant, si vous vous lancez aujourd'hui dans la lecture de Beyond The Darkness, c'est tout ce qui vous attend pour les procjains mois à venir - puis bon, on ne sait pas où vous habitez, mais globalement chez nous l'été est pourlingue. Peut-être parce que ce bouquin plaira tant aux néophytes (accrochez-vous) qu'aux initiés. La recette? Prendre le contre-pied d'une scène pleine de clichés en proposant un vrai travail d'investigation, analyser les différentes scènes et tendances sans tomber dans les lieux communs (en évitant de trop parler de la scène norvégienne, par exemple), et finalement observer le black metal comme ce qu'il est vraiment : l'un des phénomènes sociologiques et musicaux les plus singuliers de ces vingt-cinq dernières années. Une scène que vous apprendrez à aimer pour sa misanthropie totale, son anti-conformisme, sa profondeur de champ et les différentes implications qu'il propose. Un bouquin rédigés par des spécialistes (les mecs de Liturgy, rédacteur de Pitchfork, patron de labels,...), se lâchant chacun sur un essai pointu sur un des aspects du genre. Un livre qui dépasse le strict cadre musical (quoiqu'il y a de quoi passer deux ans à en écouter les références) du black metal pour lever partiellement le voile sur un univers sombre et froid, qui cache finalement tout ce que la misère mentale