À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD lance In Dust We Trust, sélection vaguement bimestrielle de ce qui a attiré notre attention.

Various Artists

The World Of Keith Haring

Aujourd’hui, Keith Haring, c’est quoi ? C’est des trousses de lycéens, des décos à la con, et un air de snobisme effaré chez n’importe quel étudiant•e en histoire de l'art qui entend parler de l’Américain. Car du pop art à la marchandisation de son œuvre, la frontière a été rapidement et (très) largement franchie. D’un artiste minimaliste, éphémère et politique, on en a fait une vache à lait incontrôlable, pour lui le premier. Il est donc bien plus important qu’il en a l’air, le travail d’une compilation centrée sur l’univers sonore qui avait pu entourer le travail graphique de Keith Haring. Car il ne s’agit plus simplement d’illustrer une vie ou une œuvre, mais de rendre à l’œuvre son caractère impulsif et urbain. Peintre du métro, peintre de la ville de New-York, icône de la communauté LGBT+ et martyr populaire de la grande vague du Sida des années 1980, Haring a eu trop peu de temps pour parler au nom de ceux qui ont fait le court succès qu’il a pu voir de ses yeux ; et puisque le marché de l’art et le capitalisme ont rendu impossibles les hommages visuels fidèles à l’essence de son travail, quoi de mieux qu’une anthologie musicale ? Il faut dire que le mouvement qui fera émerger l’art populaire américain des années 1980, celui de Basquiat et de l’héritage de Warhol, c’est le même mouvement qui est en train d’exploser dans les ballrooms et les nightclubs. A l’époque, le post-punk, le disco, la house, le hip-hop, tous ces genres en plein essor et aux origines très diverses se croisent et mélangent dans les lieux fréquentés par Keith Haring. Le nord de Manhattan, le Club 57 dans l’East Village, les lieux désaffectés d’un Time Square encore infréquentable, voilà les endroits dans lesquels traînent Haring, Basquiat et les autres, et qui seront bientôt les épicentres du grand syncrétisme de la pop culture que New-York opère dans cette décennie. Entre les artistes que Haring fréquente et ceux qui représentent l’émergence de son monde, Soul Jazz Records a abattu un travail comme d'habitude remarquable, avec, à la clef, une compilation de toute première catégorie.

Various Artists

Return To The Mother’s Garden (More Funky Sounds Of Female Africa 1971-1982)

En 2015 débarquait un nouveau label sur le marché florissant des rééditions de musiques africaines : Africa Seven. Pas facile de faire du neuf lorsque des dizaines de labels, de blogs et de webzines inondent la toile de musique africaine diggée dans des shops européens ou africains. Certains crews font un travail plus approfondi que d’autres, en allant sur place voir les artistes eux-mêmes, en produisant un travail textuel historique poussé ou en proposant un système économique tranchant avec le néo-pillage de cette démarche si particulière du digging de musique africaine, mais tant de compilations se ressemblent qu’on a du mal à y voir clair. Pour se distinguer, Africa Seven a eu la bonne idée de tabler sur un public qui aurait l’intersectionnalité à cœur en produisant des anthologies de musiciennes africaines. Et après un très bon Mother’s Garden l’an passé, on a accueilli avec plaisir la suite de l’édition. La fourchette historique reste inchangée, puisque les morceaux sont toujours choisis entre 1971 et 1982, et l’ouverture géographique toujours aussi vaste, puisqu’on y retrouve des chanteuses et musiciennes camerounaises, ivoiriennes ou nigérianes. Parmi elles, quelques grosses stars comme Obi Onyihoa et son légendaire « Enjoy Your Life » rappellent à tout le monde que la musique africaine a parfois la chance de passer les frontières, mais que c’est malheureusement trop peu fréquent, puisque la plupart des artistes vous seront complètement inconnues. De quoi se familiariser avec une excellente scène disco-funk, pas moins prenante que sa version américaine, et donner de l’ampleur à un afro-féminisme en contribuant à diffuser plus régulièrement la musique d’un continent qui nous abreuve aujourd’hui encore en nouveautés esthétiques sans jamais voir le retour de cette inspiration.

Patrice Rushen

Remind Me (The Classic Elektra Recordings 1978-1984)

L’année 2019 est loin d’être terminée, et pourtant elle aura déjà démontré l’inoxydable capacité de l’humanité à usiner des idées pourries. Quelque part au milieu de cette interminable liste, on trouve la conviction qui habitait quelques cols blancs chez Sony Pictures qu’un spin-off de Men in Black intéresserait suffisamment de monde pour couvrir les 300 millions de dollars mis sur la table pour financer (et surtout promotionner) le film. Perdu. À un niveau strictement musical, ce retour de la franchise nous a surtout remémoré le single de Will Smith sans qui le premier volet de la saga n’aurait peut-être pas eu la même carrière – un titre qui, cette année-là, a obtenu le Grammy de la meilleure performance rap au nez et à la barbe de Missy Elliott ou Notorious B.I.G., quelle époque. Un titre qui allait aussi imposer la marque de fabrique résolument anti-sarkozyste du Prince de Bel-Air : travailler moins pour gagner plus. Il faut avoir entendu l’original de Patricia Rushen pour se dire qu’à ce niveau de paresse, on talonne Daft Punk pour « Robot Rock » ou Duck Sauce pour « Barbara Streisand ». Mais plutôt que de pérorer sur le four commercial et critique de Men in Black International ou les dispensables pitreries discographiques de Will Smith, on vous conseillera plutôt d’investir votre argent durement gagné dans cette anthologie de Patrice Rushen couvrant ses années sous contrat chez Elektra, quand le label s’était mis en tête de ne pas faire de l’argent qu’avec les seuls rockeurs – c’est chez eux que les Stooges ou les Doors ont sorti leurs classiques. De l’aveu de Patrice Rushen et de son équipe d’esthètes, l’idée était de produire pour le label une « dance music raffinée », amalgamant soul, pop et R&B dans un élan commercial qui devait aller de pair avec des vraies exigences artistiques. Que l’on se situe dans le registre de la ballade sirupeuse juste ce qu’il faut ou du club anthem pour dj sets de Folamour, tout sur Remind Me (The Classic Elektra Recordings 1978-1984) renvoie à la classe folle d’une artiste qu’il serait criminel de réduire à un statut d’usine à samples pour pop stars opportunistes.

Abdallah Ag Oumbadougou

Anou Malane

Dans l’écosystème culturel de 2019, l’expression « musique du monde » suscite à peu près autant de ricanements et de haussement de sourcils que « musique urbaine ». Après, on imagine que celle-ci est très utile pour les chargés de projet qui et les disquaires un peu dépassés par les évènements. Deux catégories socio-professionnelles qui s’affairent d’ailleurs en cette rentrée marquée par la sortie de Amadjar, le nouvel album de Tinariwen. Avec leur blues du désert (hautement recommandable, précisons-le), les Touaregs maliens incarnent les musiques du monde dans tout ce qu’elles ont de plus cool et marketable – pas étonnant d’ailleurs que Stephen O’Malley (de Sunn O))) ou Warren Ellis des Bad Seeds se retrouvent au casting. Une petite digression pour vous dire qu’en ce début d’année, le label américain Sahel Sounds se positionne à l’autre bout du spectre en exhumant une vieille cassette de Abdallah Ag Oumbadougou, dont la spécificité réside dans le fait qu’il s’agit d’un des premiers enregistrements jamais captés de guitares touaregs, et que celles-ci s’inscrivent dans une démarche qui s’éloigne du cliché « blues du désert pour Européens en manque d’évasion » pour se rapprocher d’une musique assez inédite en ce sens qu’elle sacrifie les codes habituels du blues du désert sur l’autel du groove et d’une électronique pour le coup assez rudimentaire. Cela a pour effet d’opérer un effet de bascule inattendu qui fait pénétrer les séquences le plus chaloupées de Anou Malane dans les clés USB de Hunee ou Palms Trax, tandis que les passages les plus introspectifs conservent cette patte traditionaliste qui devraient leur ouvrir les portes d’une bonne playlist France Culture. Très clairement le meilleur des deux (musiques du) mondes.

Various Artists

Outro Tempo II (Electronic and Contemporary Music From Brazil 1984-1996)

In Dust We Trust, c’est un dossier qu’on prend un plaisir fou à faire. Pourquoi ? Parce qu’on dit souvent que la musique, ça fait voyager, patati patata, et la plupart du temps, c’est un peu du flan, mais que se farcir quinze rééditions de vieux albums venus du monde entier et éparpillées sur bientôt un siècle, pour le coup, c’est du vrai voyage. Il est là, le plaisir : infliger à son cerveau un inouï éphémère. On ne réécoutera pas la plupart des artistes de ces anthologies, mais ce serait manquer leur finalité que de penser qu’elles ont été produites pour cela. Ce à quoi on a affaire, c’est bien plutôt des ambiances, atmosphères de villes ou de pays à une période précise. Et autant dire qu’en lançant une compilation de musique électronique brésilienne des années 1980 et 1990, on pensait tomber sur une vague version sud-américaine du mouvement que l’on connaît en Europe Occidentale. Que nenni. Outro Tempo II, suite d’un premier volume s’étendant de 1978 à 1992, forme pourtant une unité déroutante : les instruments, les voix, les productions, tout est très ressemblant. Cette unité, c’est celle de Sao Paolo, une de ces gigantesques cités brésiliennes, îlots urbains au coeur de la forêt et de ses interminables pluies. Refuge hors de la jungle, la ville est aussi cette froideur dans laquelle on se déshumanise. C’est pourquoi les percussions traditionnelles, les chants, les musiques atmosphériques se mélangent avec la grande vague de la synth-wave, du post-punk et de la musique industrielle. Les instruments acoustiques ne sont jamais rares et le dépaysement est total. Définitivement une anthologie pour se surprendre.

Rupa

Disco Jazz

Tandis qu’Internet offre du savoir à ne plus savoir quoi en faire en quelques clics, le seul visionnage des titres d’un journal télévisé suffit à comprendre qu’en matière d’élévation des esprits, la race humaine fait sérieusement de la résistance. Alors qu’on aurait pu penser qu’un outil de communication comme le web aurait notamment dû faire tomber nombre de barrières et préjugés, il suffit de demander à un Français ce qu’il pense d’un Belge (ou inversement) pour comprendre que même entre voisins très proches, le travail reste titanesque. Partant de là imaginez ce que l’on véhicule comme clichés bien lourdingues au moment de penser ce que l’Inde a à nous offrir à un niveau purement culturel. Ceux-là même qui nous font oublier que le disco fut un putain de tsunami parti de New-York et dont la vague ne s’est pas arrêtée en Europe ou au Japon. Heureusement, il y a le Numero Group et son incroyable travail de réédition pour nous remettre sur le droit chemin. Cet été, le label établi à Chicago a enfin consenti / réussi à faire tourner les phonographes pour que le monde découvre ailleurs que sur YouTube et dans des conditions de son optimales le Disco Jazz de l’Indienne Rupa, fabuleux disque dont le nom et la pochette suffisent à donner du sens au projet. Un disque enregistré en 1982 au Canada, four absolu à sa sortie, et dont les enfants de Rupa Sen Biswas ont eu vent de la popularité improbable à la faveur de la réédition. Un disque qui a d’ailleurs poussé Dan Snaith (aka Daphni, aka Caribou) à dire ceci : “Some records are just too good to be true.” Impossible de le contredire à l’écoute de ces quatre titres qui donnent des fourmis dans les jambes, alors qu’ils sont l’affaire d’une fille qui, à l’époque, n’avait jamais mis les pieds dans un nightclub. Mélangeant esthétiques disco et bollywood, porté par un chant qui ne laisse aucun doute sur les origines de son interprète, et saupoudré d'influences soul et balearic, Disco Jazz est un disque qu’on aimerait tant trouver cheesy ou appréciable pour ses nombreux défauts et imperfections imputables aux peu de moyens alloués au projet, pourtant, rien n’est plus éloigné de la réalité. Et franchement, au regard de l’histoire du disque, c’est un petit miracle.

Lovefingers

Fingertracks vol. 1

En 2006, Twitter venait de voir jour et Facebook était encore un site pour les early adopters qui n’avait même pas encore inventé le « news feed », et donc pas encore plombé la productivité de la main d’œuvre occidentale. Bref, en 2006, la musique se découvrait déjà de moins en moins chez les disquaires, et de plus en plus sur Soulseek ou des blogs. En France, on pense évidemment à l’influence qu’aura eu le blog Fluokids sur toute une génération d'ados, mais aussi sur les carrières de groupes estampillés Kitsuné, Modular ou Ed Banger. A peu près à la même époque, et dans un style totalement différent, Andrew Hogge lançait Lovefingers, page web qui n’était pas vraiment un blog dans le sens où les textes en étaient absents. De la musique, juste de la musique, et pas n’importe laquelle : de la découverte, qui alterne entre la beauté désarmante et le WTF déstabilisant, quand ce n’était pas les deux à la fois. En d’autres termes, Andrew Hogge était un boss de fin de niveau du digging à une époque où cette activité n’était pas un juteux business qui justifie à lui-seul l’existence du présent dossier. Entre le 15 mars 2006 et le 31 décembre 2009, il a publié 999 titres sur www.lovefingers.org et ce premier volume en sélectionne 14, tous plus intestables les uns que les autres. Du funk à la pop en passant par l’italo ou le disco, ses choix ratissent certes large, mais ont pour fil conducteur l’extrême douceur et la coolitude en titane qui s’en dégagent. Avec 10 ans de retard, le travail de bénédictin de Andrew Hogge peut enfin être reconnu à sa juste valeur auprès d’un public (dont on reconnaît faire partie) qui découvert les joies du highlife ghanéen ou de la city pop japonaise quand des gens autrement plus cools que nous ont commencé à en jouer.