À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD lance In Dust We Trust, sélection vaguement bimestrielle de ce qui a attiré notre attention.

Robert Hood

Internal Empire

Un quart de siècle que le sieur Robert Hood martyrise les dancefloors du monde entier. Un quart de siècle d’une œuvre qui compte pas moins de 9 albums et 58 EPs. Un quart de siècle au cours duquel le rejeton de Détroit a su rester d’une pertinence folle, ne cédant pas aux modes et traçant sa route entre techno minimale et house notamment sous son alias Floorplan. Un quart de siècle qui permet sans détour de qualifier le pasteur Robert Hood de légende, lui qui a su forger aux côtés de Jeff Mills cette techno si nerveuse et décharnée qui continue de marquer au fer rouge la musique à 130 BPM. La réédition de cette pierre angulaire de la techno minimale qu’est Internal Empire nous rappelle toute la science déployée sur ce LP : sans aucun climax putassier, Robert Hood déroule sa techno, couche par couche, avec cette élégance qui lui sied à merveille. Internal Empire n’a pas pris une ride et reste un outil de précision à la mécanique infernale d’où fusent les d’attaques rythmiques d’une propreté clinique. Un LP qui cumule les tubes, on pense notamment aux entêtants « Minus » et « Parade », aux sonorités subaquatiques de « Home » ou au tourbillon de « Spirits Levels ». Pour n’importe quel amateur de techno qui se respecte, il s’agit là d’un véritable manifeste du son de Détroit et de la techno minimale, en un mot comme en cent : un must.

Asnakech Worku

Asnakech

Encore un très beau travail du label californien Awesome Tapes From Africa. Asnakech est le second album de l'actrice et chanteuse éthiopienne Asnakech Worku, première femme éthiopienne connue dans l'industrie du cinéma, et qui resta, jusqu'à sa mort en 2011, une figure culturelle majeure du pays. Cette réédition, c'est donc un regard porté sur le plus grand talent féminin d'une époque qui a tout d'un grand chambardement dans l'histoire de l'Éthiopie. En 1975, Hailé Salassié, que Worku conservait en permanence avec elle en en faisant appliquer le portrait sur ses bijoux, a été destitué. Le régime impérial millénaire a alors laissé place à une politique en pleine recherche d'elle-même, et ayant peu de temps et de moyens à consacrer à la culture. Cette réédition célèbre également la révolution musicale de l'éthio-jazz qui était en train d'advenir malgré les tensions politiques, et ce avec la présence d'Hailu Mergia à la composition et à la production de l'album. Le mbira (piano à pouce) et les instruments à cordes traditionnels se mêlent à des effets électriques et un orgue qui annoncent les prémisses d'un groove qui n'a cessé d'exister depuis, et qui s'exprime dans toute sa splendeur sur les dix titres qui composent l'album.

Rob

Funky Rob Way

On peut avoir une certaine forme de respect pour ces gens qui, par charisme naturel ou opportunisme bien senti, parviennent à accaparer toute l’attention quand d’autres, pourtant plus talentueux, charbonnent dans l’ombre des gesticulateurs. Ce modèle, il est au cœur de Funky Rob Way, un album en apparence uniquement à la gloire de Rob Roy Rendor, musicien ghanéen dont la seule pochette du disque suffit pour se faire une petite idée de l’estime qu’il porte à son auguste personne. Pourtant, soyons clairs : bien que ces modèles se nomment Otis Redding, James Brown ou Ray Charles, et bien qu’il arrive parfois à les talonner au niveau du charisme, Rob est loin d’avoir leur talent naturel - on peut même dire que notre homme en fait parfois des caisses. Mais voilà, Funky Rob Way, c’est aussi (et heureusement) l’affaire de Mag-2, formidable groupe d’Accra recruté par Rob pour donner corps à une vision de l'afro-funk fortement influencée par les musiques psychédéliques. Funky Rob Way, c’est donc un album entré dans le coeur des diggers et des fans de funk africain pour sa capacité à faire cohabiter un chanteur égomaniaque et obsédé par les projecteurs d’une part, et un groupe dont la classe naturelle éclabousse le disque et en éclipse régulièrement son auteur d'autre part. Un improbable carton plein donc, qui renaît une nouvelle fois de ses cendres grâce au label allemand Analog Africa.

Merzbow

Venerelogy

Il n'y a pas beaucoup de discographies plus complexes dans lesquelles rentrer que celle de Masami Akita, aka Merzbow. Avec 300 disques d'experimental noise et des dizaines d'heures d'inédits et de sets live, pas simple de se rendre compte de ce qui doit être réédité ou non, et surtout de quelle façon un remastering pourrait apporter une plus-value à la musique de Merzbow. Ainsi, la réédition de Venereology – qui, on le rappelle, est le doux nom désignant l'étude des MST – fonctionne avant tout comme un hommage à un album fondamental. Pionnier depuis un moment déjà à la sortie de l'album en 1994, Merzbow étale ici tout le potentiel de sa musique et de tout un genre à venir. Venereology a été un album capable d'asseoir définitivement la particularité de son style, représenté par les deux parties du track « Ananga-Ranga », mais aussi de définir le rhizome sonore qui reliait le harsh noise aux autres archipels musicaux. Et ici, le punk, le metal, et même le rock émergent pour respirer dans la détresse de la grande tempête de bruit blanc orchestrée par l'artiste tokyoïte, comme le riff régulier de l'inédit « Last Splash » ou le simili de bass de « Klo Klen Phantasie », faisant appel à toute la galaxie dont Relapse Records souhaite être la voix. « I Lead You Towards Glorious Times » a étrangement disparu de l'album, mais permet de faire de la place pour une demi-heure d'inédit sous la forme de quatre morceaux enregistrés à l'époque. Enfin, le travail de remastering de James Plotkin, qui a déjà travaillé avec Electric Wizard ou ISIS, n'est pas simplement un rééquilibrage d'effets, mais rend bien une toute nouvelle écoute de l'album. Les textures changent, des morceaux d'introduction ont été enlevés, et on apprécie sincèrement qu'une réédition fasse l'objet d'un véritable projet de repenser tout un disque. Si vous connaissez bien l'album, voilà une occasion de le redécouvrir complètement et de lui donner une autre dimension ; si vous ne connaissez pas Merzbow, voilà peut-être une des meilleures façons de tenter de rentrer dans son univers.

Michael O'Shea

s/t

Dans le Londres de la fin des années 70, Bruce Gilbert et Graham Lewis du groupe de post-punk Wire font la connaissance d’un musicien de rue irlandais jouant d’un instrument inconnu, qu’il a façonné de ses propres mains. Ce musicien, c’est Michael O’Shea, et cet instrument, c’est Mó Cará - mon ami en gaélique. Un drôle d'instrument amplifié construit avec de bouts de bois récupérés sur une porte, dont les sons qu’il produit ressemblent à un croisement entre un sitar indien et une kora malienne. Les deux musiciens invitent alors Michael O’Shea à leur rendre visite en studio, ce qu’il fera en 1981 pour y enregistrer en une seule session son unique disque, aujourd’hui réédité par le label AllChival. De l’oeuvre de ce musicien atypique passé par le Bangladesh (où il a appris à jouer du sitar), la France, l’Allemagne ou la Turquie, il ne reste que cet unique témoignage, absolument saisissant dans sa manière de renvoyer à la vie nomade de son géniteur tout en fascinant par sa capacité à ne sonner comme rien d’autre. Se plonger dans le titre d’ouverture du disque (le monumental « No Journey’s End »), c’est enfoncer les portes d’un univers qui désarçonne par l’étendue des espaces qu’il convoque, la profondeur des émotions qu’il fait remonter à la surface, et la force des images mentales qu'il contribue à former quand notre cerveau sort de la douce léthargie dans laquelle il s’est retrouvé sans vraiment s’en rendre compte. Sur la face B du disque, l’expérience est peut-être moins sidérante, mais n’en reste pas moins passionnante dans sa volonté de nous initier sans la moindre pédanterie à la vision et l’éthique de travail d’un musicien qui mérite bien d’être qualifié de génial à une époque où ce terme est utilisé à tort et à travers.

Various Artists

Life & Death On The New York Dancefloor 1980 - 1983

600 pages. C’est ce dont Tim Lawrence a eu besoin pour cartographier et raconter une certaine culture club du New York des années 80. Une époque peu étudiée selon lui, mais pourtant essentielle : c’est pendant ces années passionnantes pour la culture club de la Big Apple qu’une vraie révolution culturelle a été livrée par une bande de passionnés pas effrayés de travailler sans oeillères, fusionnant hip hop, disco, post-punk et musique électroniques. Il va sans dire que si vous avez raté le livre à sa sortie en 2016 et que vous n’avez pas le niveau d’anglais de Jean-Pierre Raffarin, Life & Death On The New York Dancefloor est une lecture essentielle, une plongée fascinante dans une époque où tout était possible, où rien n’était interdit. Forcément, c’est ce même souffle libertaire et hédoniste qui habite cette double compilation (comptez 4 LP si l’argent n’est pas un problème) sortie sur Reappearing Records, un label apparemment créé spécialement pour l’occasion. Si l’on croise certaines têtes connues dont la vision correspond bien à celle décrite plus haut (on pense à Tuxedomoon ou David Byrne), c’est bien évidemment dans le travail de digging et de découverte que l’objet prend tout son sens, et confère alors à ces 16 titres un incroyable pouvoir évocateur, faisant tourner à plein régime notre machine à rêves et à mythes. C’était mieux avant ? Franchement, à l’écoute de Life & Death On The New York Dancefloor, on peut légitimement se poser la question.

Laurie Spiegel

Unseen Worlds

Avec Pauline Oliveros ou Terry Riley, Laurie Spiegel fait partie de ces artistes qui ont travaillé à fondre la frontière qui existe entre les musiques électroniques dites savantes, initiées par Stockhausen et Ligeti, et leurs versants populaires. Connue principalement pour son premier album, The Expanding Universe, la musique de Laurie Spiegel mériterait pourtant d'être explorée avec bien plus de précision, tant elle reflète et accentue les progrès et révolutions à venir dans des genres comme l'EBM, le noise ou le versant le plus sombre de la techno. Loin des boîtes à rythmes, elle distille une ambient sombre et complexe, où la stabilité des synthétiseurs modulaires rencontre du bruitage ou des enregistrements acoustiques. L'originalité de son travail tient notamment à « Music Mouse », un programme informatique qu'elle a elle-même développé et qui donne tout son sens au titre qu'elle donnait alors à son album : Unseen Worlds. De la violence de nappes semblables à des tempêtes au minimalisme mélodique de certains morceaux, l'album prolonge avec cohérence le sentiment de voyage que ses précédents travaux avaient inspiré à la NASA lorsqu'ils décidèrent de graver une de ses pièces sur le disque doré qui parti au dos de Voyager 1.