À la fois aubaine et business, l’exercice de la réédition du classique (avéré ou qui s’ignore) et de l’excavation de vieilleries disparues du circuit implique chez l’auditeur un peu curieux une occupation assez conséquente du temps de cerveau disponible. Histoire de vous aider à y voir un peu plus clair dans cette jungle, GMD a lancé In Dust We Trust, sélection vaguement trimestrielle de ce qui a mobilisé notre temps de cerveau.

William Stuckey

Love of Mine

La spécificité de nombreux disques ici chroniqués, c’est qu’il n’en ont souvent pas. Des artistes lambda, qui ont sorti d’excellents albums qui n’ont pas su trouver leur public en leur temps, c’est en quelque sorte la colonne vertébrale d’une industrie qui se nourrit principalement de parcours atypiques et de personnages hauts en couleurs. William Stuckey n’a pas de page Wikipédia, et on vous met au défi de trouver des informations pertinentes le concernant sur la toile. L’autre spécificité de ces disques, c’est leur rareté, jugée à l’aune des tarifs pratiqués sur Discogs. Et bingo : pas un seul exemplaire n’est disponible sur la plateforme, et les quelques heureux qui ont pu trouver une copie en bon état ont dû sortir un billet mauve.

Bref, rien en apparence ne différencie cette réédition des dizaines d’autres qui inondent le marché chaque mois, si ce n’est la qualité exceptionnelle de ces 45 minutes de southern soul, accessibles aujourd’hui au commun des mortels grâce aux Ecossais de Athens of the North, qui ont pu mettre la main sur les cassettes multipistes au domicile de William Stuckey. En piteux état, elles ont fait l’objet d’un travail de nettoyage puis de mixage absolument merveilleux, qui donne à ce disque tout le relief et le groove qu’il mérite. Disque archi-référencé (on pense souvent au Stevie Wonder du début des années 70, mais aussi au meilleur du catalogue de Philadelphia International), Love of Mine n’est reste pas moins une sacrée collection de très beaux moments, et un vrai tour de force dans sa manière d’alterner épopées soul / funk au sens le plus traditionnel du terme et choses plus aventureuses, jouant moins sur la mélodie que le plaisir qu’elles procurent sur la longueur. En ce sens, les deux titres qui ouvrent le disque résument à merveille cette dichotomie qui se révèle être le premier atout de ce disque qui, malgré des très nombreuses imperfections, peut déjà être considéré comme l’une des rééditions les plus indispensables de 2021. (Jeff)

Jay Dee aka J Dilla

Welcome 2 Detroit

Un sample noyé dans des filtres psychéliques sur lequel vient se poser un kick sourd qui répond à une snare rêche, légèrement à contre-temps. Rien à faire : on a beau retourner la formule de J Dilla dans tous les sens, on peine aujourd'hui encore à comprendre ce qui la rend aussi addictive. Elle peut en tout cas se targuer d'avoir fait des émules puisque non content d'avoir eu un rayonnement conséquent sur nombre de gloires déjà bien installées (?uestlove, Q-Tip), elle a ouvert la voie à la scène beat de Los Angeles au début des années 2010, dont Flying Lotus en est le plus fier et célèbre ambassadeur.

Paru en 2001, Welcome 2 Detroit est le premier album solo de James Yancey, sorti alors que celui-ci avait déjà bien brillé dans l'ombre de The Roots, A Tribe Called Quest ou De La Soul. Enfin seul à la barre, on sent vite qu'il n'est question que du pur plaisir, et c'est foutrement contagieux : outre un clin d'oeil à Kraftwerk ("B.B.E : Big Booty Express"), une formidable reprise de Donald Byrd ("Think Twice") et quelques belles déclarations d'amour à la musique brésilienne, le beatmaker prend aussi le micro pour se répandre en performances parfois bancales, bien équilibrées par les interventions plus techniques d'une galerie de MCs passés maître dans l'art de cracher le feu sur les grooves accidentés de Jay Dee (Elzhi, Blu, Frank N Dank).

Un album solo pas tout à fait à la hauteur de ses travaux au sein du collectif Soulquarians certes, mais qui sonne aussi humble que gavé d'ambitions que son décès tragique en 2006 l'empêcheront d'accomplir. Reste ce groove aride et intemporel, que l'on retrouvera de façon plus magistrale sur le Fantastic Vol. 2 de son groupe Slum Village, quelques années plus tard. Et puis n'ayons pas peur de le dire : il est autrement plus facile à digérer que la cultissime beat tape Donuts, testament qu'il a composé sur son lit d'hôpital peu de temps avant son décès. Par contre, autant vous prévenir tout de suite : dans la version rééditée par BBE à l'occasion du vingtième anniversaire du disque, seul une édition composée de douze 7" a été prévue. Mais c'est bien connu, quand on aime... (Aurélien)

Dan Goulding

Untitled Goose Game

Rééditer en vinyle la bande originale d'un jeu vidéo vieux d’à peine deux ans, c’est une drôle d’idée, non ? En réalité, c’est plutôt l’imprévisible aventure du succès qui s’exprime dans cette réédition. « Petit » jeu indé, Untitled Goose Game a connu un succès immédiat avec plus d’un million de ventes en quelques semaines à peine. De quoi nourrir les caisses du studio australien House House pour poursuivre les aventures de la petite oie sous toutes ses formes. Pour rappel : dans Untitled Goose Game, on joue une oie dans une série de niveaux dans lesquels une liste d’objectifs nous incite à taquiner tout le monde et à mettre un bon gros bordel dans les affaires des humains. Sans se prendre au sérieux donc, le jeu parvient à instaurer une certaine poésie grâce à un très bon feeling dans le gameplay de déplacement, mais surtout en faisant un excellent travail sur la musique. Pour ce faire, Dan Goulding a arrangé et interprété des préludes de Claude Debussy pour piano solo, les a découpés en une myriade de petits segments déclenchés proportionnellement selon leur rythme et leur longueur par les actions de l’oie et les réactions de son environnement. De quoi découvrir ou redécouvrir Debussy dans un dynamisme que seul un média tel que le jeu vidéo peut procurer. Car ici, le compositeur français est démantelé et remantelé dans une grisante liberté d'action dont les retours musicaux sont autant de marques d'espièglerie. Alors évidemment, on perd une partie de l’expérience à l’écoute seule, mais les arrangements de Dan Goulding sont une raison bien suffisante de s’offrir la galette. (Emile)

Divers

Dynam'Hit

Au grand classement des passions qui défient l’entendement, celle des diggers Benjamin Leclerc et Nils Maisonneuve pour l’europop doit probablement se situer quelque part entre le korfball et l’œuvre de Max Pécas. Et elle a ceci de fascinant qu’elle confronte ceux qui y ont succombé à un sacré amas de bouses, sous lesquelles se cachent de vraies pépites, réunies sur Dynam’hit, compilation dont le titre rivalise d’originalité avec le pires enseignes de coiffeurs de centre commercial de province.

Comme l’expliquent les liner notes très complètes qui accompagnent cette compilation éditée par Born Bad Records (comme souvent avec le label parisien, elles valent mieux que la présente chronique), tout se passe à une période où la bonne vieille variété se cherche un souffle nouveau dans la France du début des années 90, celle des pogs et des totoches, quand les premiers remous de la révolution house qui secoue Chicago parviennent jusque dans les studios de producteurs qui auraient probablement vendu père et mère pour un peu d’airplay sur NRJ ou Fun Radio, et qui - parfois sans le savoir - allaient produire une musique qui servira de trait d’union entre la variété et cette eurodance qui, quelques années plus tard, envahira le Vieux Continent.

Comme tout ce qui était mal compris à l’époque, la house (et la musique électronique en général) ne vivait qu’à travers les habituels clichés et Vincent Lagaf. Probablement pour la faire accepter aux yeux d’un public incapable de se défaire de ses œillères, des producteurs tantôt visionnaires, tantôt opportunistes, vont la faire tremper dans un grand bain de variété, pour un résultat tellement kitsch que cela en devient génial. Collection de hits souvent accidentels tel ce « Attention Danger » censé informer sur les méfaits de la drogue (mais qui donne surtout l’impression qu’il a été façonné par des types dont le pif était bourré de coco), Dynam’hit est aussi l’occasion de croiser quelques têtes connues, à l’image de Michel Moers qui avait déjà enregistré quelques albums avec Telex, ou Fred Riester qui a joué un rôle essentiel dans l’essor de la new beat, puis dans celui de la carrière d’un certain David Guetta. Délicieusement improbable. (Jeff)

Horace Tapscott & Pan Afrikan Peoples Arkestra

Live at Century City Play

On n’ira pas jusqu’à parler de frénésie Horace Tapscott, mais depuis quelques années, les rééditions du pianiste américain sont particulièrement nombreuses. Des anthologies à qui restent à construire et des live à découvrir, la carrière de Tapescott est en passe d’être redécouverte. Tromboniste pour Lionel Hampton, puis pianiste et compositeur pour son propre collectif, le Pan Afrikan Peoples Arkestra, le musicien originaire du Wyoming fait partie de ces figures que le temps permet de réhabiliter. Mais ne croyez pas que cela se soit fait sans effort : c’est bien par le fait de plusieurs labels motivés que sa discographie remonte lentement à la surface, et en particulier Nimbus West Records. En effet, le fondateur du label, Tom Albach, décédé l’an passé, avait dédié la création de sa structure à la publication des œuvres de Tapscott. Et ses successeurs n’emprunteront a priori pas un chemin différent, puisqu’il reste moult lives et rarities à dévoiler, afin de pouvoir enfin donner à Horace Tapscott la place qu’il mérite : un des grands fondateurs du free jazz made in Los Angeles. Dans ce live capté au Century City Play de septembre 1979, on glane toute l'énergie du collectif : ça monte en puissance, ça gueule pour s'encourager, pour un free jazz tout aussi physique que mental. Avec une qualité sonore assez remarquable, voilà une très bonne porte d'entrée vers Tapscott et son free swing aux accents afrobeat. (Emile)

Leila

Like Weather

Lorsque le monde fait la connaissance de Leila en 1998, c'est par l'intermédiaire de Rephlex Records, petite crèmerie fondée par un certain Aphex Twin. Mais quelques années auparavant, l'artiste iranienne fourbissait déjà ses armes en tant que claviériste aux cotés de Björk lors de sa toute première tournée. C'est d'ailleurs durant cette période qu'elle rencontre Richard D. James, qui ne tardera pas à lui proposer de se lancer en solo sur son label. A l'époque, Rephlex jouit d'une côte certaine et héberge la fine fleur de la musique britannique des années à venir (Squarepusher, DMX Krew ou encore The Bug). Pourtant, à sa sortie, Like Weather n'est pas accueilli à sa juste valeur et l'album passe légèrement sous les radars. Voguant avec brio entre analogique et digital, Leïla offre pour son tout premier album une symbiose parfaite entre R&B et drone, trip hop et chant baroque, et jette les bases de ce que sera bien plus tard la musique de Tirzah, Eartheater ou encore James Blake. Ainsi, tenter d'expliquer pourquoi cet album n'a pas fonctionné comme il aurait dû en 1998 apparaît aussi difficile que de comprendre comment Like Weather demeure, plus de 20 ans après sa sortie, comme un monument de la musique électronique. Mais parfois en musique, il est des choses qui ne se comprennent qu'en s'écoutant, et Like Weather fait assurément partie de cette catégorie. À l'heure ou la pop tente encore et toujours de se réinventer, cette rééditoon initiée par le label Mordern Love, prprioété des deux zouzous de Demdike Stare, tombe à point nommé et nous pousse à replonger dans ce disque important mais injustement méconnu.

Mr. Bongo

Record Club, vol. 4

C’est déjà le quatrième volume des compilations du shop / label Mr. Bongo, et comme pour les trois précédents volume, on sait pertinemment bien pourquoi où est venu : entendre des choses nouvelles (quand bien même elles sont en fait très vieilles), et pouvoir posséder au format physique des titres que l’on peut difficilement s’offrir en premier pressage tant les cotes sur Discogs atteignent des sommets. Et en ce sens, ce quatrième volume du Mr. Bongo Record Club respecte à la lettre ce cahier des charges désormais bien connu des nombreux fans de la maison basée à Brighton – et ce qui en fait l’un des trois principaux joyaux de la ville, juste derrière la célèbre jetée et les folles embardées de Leandro Trossard sur les flancs du club de foot local.

Néanmoins, histoire de rendre ce regard sur leurs meilleures trouvailles aussi frais que possible, la bande à Bongo prend le soin de ne jamais livrer une copie carbone de la précédente livraison, jouant sur les ajustements à la marge pour continuer à capter toute notre attention : ainsi, comme sur le précédent volume, elle met moins en avant ce qui a toujours été le core business de la maison, à savoir la musique brésilienne. Mais que les diggerinhos sèchent leurs larmes : de la soul sud-africaine au funk kenyan en passant par la musique cubaine ou des titres inédits d’un ex-BADBADNOTGOOD, il y a ici suffisamment de bonnes vibrations et de belles choses pour tromper l’ennui et rêver d’un monde déconfiné dans lequel on pourra prendre la caisse direction Brighton pour aller serrer très fort dans nos bras ces gens qui rendent notre monde à chaque fois un peu plus meilleur.

Hugo TSR

Flaque de samples

Quoiqu’en en pense, le rap est la musique la plus écoutée du globe, et la scène francophone une des plus dynamiques. Cette nouvelle normalité, Hugo TSR s’en accommode mal. En tout cas, il n’a aucune envie de se plier aux contraintes qu’elle impose. Non, lui préfère occuper sa niche, celle du kickeur conscient, sorte de Nekfeu sans les zumbas. Encore aujourd’hui, il prend un réel plaisir être ce rappeur indépendant, qui gère tout de A à Z, quitte à ce que ses disques sortent dans une indifférence pas forcément en adéquation avec son talent.

L’immobilisme dans lequel il se (com)plait, on l’intègre encore mieux à l’écoute de Flaques de samples, son second album sorti en 2008, et réédité en LP. Cette année-là, les meilleurs albums de rap français se nommaient 0.9 (Booba), Le code de l’horreur (Rohff) ou L’empereur (Alkpote). Autrement dit, le rap français traversait une période compliquée. Dans ce contexte, celui qui se faisait encore appeler Hugo Boss était dans l’air du temps avec son sweat à capuche, sa cannette de 8.6, ses productions « strictly for kickeurs » et sa plume pleine de rancœur. 13 ans plus tard, et si le rap francophone a consacré un budget colossal à sa chirurgie esthétique, Hugo TSR a choisi de ne pas passer sur le billard.

Qu’importe, il y a dans la discographie d’Hugo TSR quelque chose de rassurant, et ceux qui ont découvert le MC sur le tard prendront un vrai plaisir à (re)découvrir Flaques de sample et ses boucles cradingues. Certes, le placement n’est pas toujours parfait, certaines références ont mal vieilli (coucou le sample de Dieudo) et certaines punchlines laissent à désirer (« On vise la lune comme Mimie Mathy dans un concours de dunk »), mais ils retrouveront ici tout ce qui leur a fait aimer Tant qu’on est là ou Passage flouté. Car oui, il y a chez Hugo TSR une énergie et une sincérité qui font que l’on passe outre le décalage que l’on observe entre le choix des armes et le champ de bataille sur lequel celles-ci vont devoir s'exprimer. Mais lui s’en fout : on peut le taxer de passéisme, la passion et la taille de sa fanbase ne pèsent pas bien lourd face aux critiques.