Nous voilà donc plongés dans un second confinement qui, comme le premier, draine son lot de problèmes existentiels. Celui de l’incertitude qu’engendre le spectacle cathodique navrant des querelles scientifiques; celui de la confusion entre l’obéissance d’une société et sa capacité à se discipliner; ou encore celui de notre étrange rapport au trépas de nos aînés.

Mais il est aussi des réflexions plus élémentaires qui agitent les foules, comme le sort des « petits commerçants ». Si l’affaire passionne tant, c’est parce qu’en plus d’être au coeur du problème économique de cette pandémie, elle semble être l’aboutissement du processus de mort programmée du commerce de proximité au profit de géants off- et online. Mais venons-en au fait, car au milieu de ce bordel, il y en a un qui a le sourire; et c’est Discogs, qui fête ces jours-ci ses vingt printemps. Si nous parlons aujourd'hui du site de référence de la vente de disques en ligne, c’est parce qu’il cristallise à lui seul tout le problème de cette transformation du marché.

Pour ceux qui ne connaissent pas, Discogs est un site de vente collaboratif où toutes les musiques autres que digitales s’achètent. Un outil génial, qui permet de se procurer tout ce que le monde a produit de bandes sonores. En plus de son versant marchand, le site alimenté par ses utilisateurs est aussi une passionnante encyclopédie de la musique. On y trouve des discographies classées par années et par pressages, des photos et d’innombrables mini-biographies comme autant d’invitations à se perdre dans une arborescence du 4e art. Voilà le côté franchement passionnant du site. Pour les disquaires et usagers, c’est un outil indispensable pour goûter, sonder, dater et évaluer un disque. Et tout collectionneur ou professionnel qui n’a pas de raccourci vers Discogs dans sa barre de favoris est un mytho. Discogs est partout, sur toutes les lèvres. Et que dire de cette foutue période de Covid où le site demeure une des rares opportunités de nourrir notre faim maladive de disques, puisque nos gouvernants ont décidé que se cultiver n’était pas un besoin essentiel ? 

Mais pour mieux appréhender Discogs, prenons deux exemples, volontairement caricaturaux mais pourtant bien réels. Dans une première histoire, un digger que nous appellerons X cherche à tout prix à enrichir sa collection de vinyle de l'album Visions of the Third Eye du New Life Trio de Steve Reid. X se met donc en chasse dudit opus chez les disquaires de son bled. Ces derniers, pour peu qu’ils sachent de quoi il retourne, lui rient au nez, genre : « tu rêves mon p'tit ». Et les bougres ont raison, car ce disque est introuvable et n’a jamais été réédité. Qu’à cela ne tienne, il reste Discogs pour ce genre de mission impossible. X se heurte alors à la réalité : s’il veut se l’offrir, il devra débourser pas moins de 300 euros. Mais X est désormais trop excité, et puis c’est tellement facile, il lui suffit d’un clic pour qu’à l’autre bout du monde un peye se mette en branle, fonce à la poste la plus proche et fasse son bonheur. X garnit alors son panier virtuel, puise dans son solde virtuel, vire la somme sur celui du vendeur virtuel pour se retrouver quinze jours plus tard avec son disque rempli d’une joie, elle, bien réelle. Ça, c’est la magie de Discogs. Le capitalisme dans une forme rêvée qui rend accessible l’inaccessible. 

Dans une seconde histoire, Y est une klette, a des goûts de chiotte et est un gros pingre. Il a pourtant mis un bras dans sa platine, parce que l’audiophilie, c’est classe. Maintenant qu’il a une belle installation, Y souhaite acheter le premier disque de sa nouvelle vie de mélomane. Il pense naturellement à son groupe préféré, disons Dire Straits, et s’en va lui aussi faire le tour des disquaires en quête de Saint Knopfler. Il trouve assez vite ce qu’il était venu chercher, soit un Brothers in Arms original au nice price de 18 euros. Mais Y n’est pas le perdreau de l’année : il se dit qu’on ne la lui fait pas, car il a entendu parler de Discogs sur ses forums à la con. Il dégaine alors son GSM à 800 balles, tape dans la barre Discogs « b-r-o-t-h-e-r-s i-n a-r-m-s » avec ses petits doigts de klette et, ô surprise, le disque est disponible à huit euros chez un vendeur caché derrière son ordi en Espagne sous le pseudonyme ReggaeQueen. De toute son arrogance, Y s’approche du comptoir, tend son écran au vendeur et sans la moindre vergogne se met à chipoter sur le prix vu que le disque vaut dix balles de moins sur le site web. Et là, il faut se mettre à la place du gars derrière son comptoir avec sa furieuse envie de faire avaler à Y sa vanité et de le condamner à n'écouter que Throbbing Gristle jusqu’à la fin de ses jours pour qu’il prenne bien conscience de sa connerie. Qui oserait faire ça dans un magasin de sapes, même de seconde main ? Qui oserait demander une ristourne pour un lave-linge moins cher sur eBay ? Les cons, ça ose tout, même tirer sur une ambulance. Ça, c’est l’enfer de Discogs. 

Comme toutes les plateformes de vente en ligne, Discogs exaspère et tue le fameux « petit commerçant » en devenant un étalon qui éteint toute subjectivité et spontanéité. En d’autres termes, Discogs fait la pluie et le beau temps, fixe les prix, crée la demande, concentre l’offre. Comme tous les sites collaboratifs, il souffre également du syndrome Wikipédia de l’à peu près et de l’inexactitude. L’utilisation prolongée de sa fonction marchande nuit également fortement à la civilité de ses usagers. Faites le test, vous serez dégoûtés après quelques transactions foireuses. Discogs, pour rester ce qu’il devrait toujours rester et pour ne pas devenir un suppôt d’Amazon, exige donc une certaine forme d’intelligence, de discernement et d’humanité aussi bien chez le vendeur, l’acheteur et le contributeur. Les faits poussent malheureusement au pessimisme.

Vu le contexte, gageons que Discogs et consorts ont encore de beaux jours devant eux. L’inévitable digitalisation de notre rapport à la musique connaît une accélération qu’on n’attendait pas et qui désarçonne les gestes simples en jouant un rôle de bulldozer dans l’économie du disque. Un bulldozer au volant duquel on peut vite se retrouver, parce que le truc est si efficace et si beau à conduire qu’on en oublie qu’on est en train d’éclater sa propre baraque. Notre propos est donc d’alerter sur les dangers de notre époque, où la bêtise est en passe de gâcher la magie d’internet en la mettant au centre d’une vie économique qu’elle aurait simplement dû épauler.

Ah oui au fait : bon anniversaire Discogs !