Près de trente ans après la mort du chanteur de Nirvana, la cause du décès est toujours au coeur du débat, et la thèse du meurtre reste défendue par bon nombre de fans, qui attendaient avec impatience la publication des « Kurt Cobain Files » par le FBI, un dossier contenant des informations sur la mort du musicien. Sauf qu’on n’y trouve...absolument rien d’autre que des lettres de fans demandant au FBI d’intervenir.

Rien, vraiment ? Pour qui sait lire entre les lignes, l’enquête ne fait pourtant que commencer.

Vendredi 07 mai 2021, 1h30 du matin. Pas certain de ce qui m’a réveillé. Ça doit être l’orage dehors, qui m’a fait l’effet d’un cauchemar en me rappelant à toutes ces affaires qui obscurcissent mon esprit. Le pantalon incolore de Prince, les vacances secrètes d’Aya Nakamura et Jean-Vincent Placé, mais aussi ces étranges similitudes entre Banksy et Pierre-Jean Chalençon … Sylvain avait raison, j’ai besoin d’espace mental, de vacances. Alors que je me laisse couler sur internet, slalomant entre les horaires d’avion qui ne décolleront pas et des promos sur les nuits d’hôtel à Montluçon, la nouvelle tombe.

Les agents du FBI viennent de publier leurs archives liées à la mort de Kurt Cobain. Une de mes premières enquêtes. À l’époque, j’avais moins de cernes et plus de naïveté ; quand je pense que tout le bureau s’était foutu de ma gueule parce que j’avais cru qu’Autechre était le nom d’un fauteuil Ikea. Pour la différence de bruit que ça fait, de toute façon. Bande de cons, va…

En 1994, tout le monde savait que Kurt Cobain n’était pas vraiment en forme. Le type apparaissait de plus en plus éclaté dans les tabloïds, il avait même l’air de n’être tenu que par des fils sur MTV, et la nouvelle se répandait qu’il venait de s’enfuir d’un centre de désintoxication pour rentrer à Seattle. Donc le 8 avril, lorsqu’on apprenait son décès, tout le monde y voyait une pente logique. Dépression nerveuse, célébrité mal gérée, héroïne, shit, ecsta, mais aussi drogues et même quelques substances illicites, bref : c’était inévitable. Moi, j’y ai jamais cru à cette thèse du suicide.

J’avais rencontré Tom Grant au 4e sous-sol d’un parking du centre de Seattle. En fait, j’étais garé au 3e mais j’avais zappé. Ça arrive. Il avait été embauché par Courtney Love pour enquêter sur ce que faisait Cobain au retour de sa désintox avortée. Il le suivait partout, notait ses activités, donc autant dire que ça lui a pas coûté cher en calepin. Il avait même fouillé sa baraque juste avant sa mort, ou même alors qu’il était déjà mort, puisque le légiste a fait remonter le décès au 5 avril, trois jours avant. Selon lui, il y avait trop de trucs qui clochaient.

La taille du fusil déjà : après s’être injecté une forte dose de brown sugar, Kurt Cobain s’était tiré une balle dans la tête, sauf que Grant était un petit malin qui connaissait bien son théorème de Thalès. Il se baladait toujours avec un mètre sur lui, et avait pu discrètement mesurer la taille du fusil, le bras de Kurt Cobain et la hauteur de la chaise sur laquelle il avait mis fin à ses jours. C’était tout juste impossible. Il aurait fallu tendre le bras et risquer la foulure du tendon, et Tom savait mieux que quiconque que c’était une blessure douloureuse. Sa tante en avait eu une deux ans avant alors qu’il était en vacances avec elle, et selon son expertise, aucune chance que Cobain veuille prendre un tel risque.

Mais comme si cela ne suffisait pas, il y avait le problème du nettoyage. Kurt n’était pas ce qu’on peut appeler un chiffon lustré, si vous voyez ce que je veux dire. Pourtant, lorsque Tom Grant et son équipier avaient fait le tour de sa maison la semaine d’avant, tout était nickel. Il raconte même avoir senti de l’eau de javel. Merde, comment les flics ont pu passer à côté d’un truc pareil ? C’était évident que le chanteur de Nirvana pouvait pas blairer l’eau de javel. Suffit d’écouter les albums. Dans « Polly », il parle bien des « dirty wings » comme d’un truc qui l’angoisse. Or, tout le monde sait qu’on utilise principalement l’eau de javel aux Etats-Unis pour nettoyer les graisses des ailes de poulet. Ça ne faisait juste pas sens.

Surtout que dans « Clean Up Before She Comes », il attend sa copine, alors que là, précisément Courtney ne devait pas venir puisqu’elle a engagé un détective privé pour le suivre. Et à la fin de la chanson, il précise bien « I’m starting to eat my vegetables », comme s’il insistait sur le fait que JAMAIS il ne se laisserait aller à commander un KFC.

Que toutes les preuves soient à ce point sous le nez de la police et que rien ne se passe, c’était incompréhensible. Il fallait passer au stade supérieur, et c’est là que plusieurs personnes avaient écrit au FBI. Mais étant restées sans réponse, le choc était devenu un souvenir, et l’enquête un tas de poussière.

Sauf qu’aujourd’hui, tout ça va enfin pouvoir s’éclairer. Les « Kurt Cobain Files », c’est près de dix pages tapuscrites sur le suicide présumé du chanteur. Vous imaginez un peu ? DIX pages ? Si c’est pas le signe d’un complot, je ne sais pas ce que c’est. Avec ça, la lumière ne peut que revenir enfin sur cette improbable scène de crime au-dessus du garage. C’était peut-être ça, son histoire de « dusty town » dans le morceau. Bordel, quel visionnaire… Est-ce que le temps existe ? Merde, je m’égare encore.

Il est plus de deux heures du matin quand je parviens enfin à télécharger le fichier, moyennant un VPN à jour et un clic droit plutôt vigoureux. Et c’est absolument dingue. Tout s’éclaire avec tellement de perfection. Tom Grant, Ian Halperin, Max Wallace, tous ces gens avaient raison depuis le début. Dans la première page, le secrétaire du bureau d’investigation précisait bien : « We appreciate your concern that Mr. Cobain may have been the victim of a homicide ». Depuis le début, ils « appréciaient » bien l’idée du meurtre, et ils l’avaient toujours caché… Mais c’est pas tout.

La lettre écrite par un fan des livres Love and Death et Who Killed Kurt Cobain ? au FBI pour leur demander d’enquêter était datée du 6 septembre 2006. Sauf qu’en Caroline du Nord, le 2006 September Lane appartient à la commune de…Boonville. Bingo. Étonnant que le groupe justement nommé She Loves Boon tienne son plus gros succès dans une chanson qui s’intitule « Nirvana », non ? Et que penser du fait que le 6 septembre 2006 est également la date de naissance de l’héritier du Japon, précisément là où Nirvana a enregistré un de ses plus célèbres li...oh non.

Alors que je suis en train de finir mon argumentation parfaitement sensée, je vois la dernière page du dossier. Un des enquêteurs chargés de l’affaire n’est autre que Tommy Zeigler. Le nom me dit quelque chose, mais quoi… Je fais basculer ma chaise de bureau, voler les dossiers pour attraper une vieille pochette : voilà. Tommy Zeigler, c’est ce célèbre tueur américain des années 1970. La découverte me fait froid dans le dos.

Cette « coïncidence » semble boucler un dossier encore brumeux il y a quelques heures… Je comprends tout désormais. Tommy Zeigler s’est échappé de prison, il a fait de la chirurgie esthétique, a changé sa photo sur sa pièce d’identité, tout ça pour pouvoir se faire embaucher à la police de Seattle et prendre son pied en falsifiant l’enquête sur son propre meurtre. Quel enfoiré.

Je tombe à la renverse et m’ouvre un capri-sun bien mérité. Toute cette clairvoyance m’a épuisé, et je sens bien que le sommeil va reprendre ses droits sur ma raison. Sylvain avait tort finalement : je suis plus que capable de gérer plusieurs enquêtes sans perdre la boule. Demain, première heure, j’irai cracher dans son café, puis direction le commissariat avec mon carton de preuves.

Gonna be my day.