"Nos disquaires ont besoin de vous", entend-on souvent dire en ces temps de déclin du physique. Mais si c'était l'inverse qui était surtout vrai ? Dans une société qui détricote nos interactions physiques, il y a encore une place pour ces lieux où notre culture se forge au contact d'autres clients, se construit à travers les anecdotes ou les bons mots d'un tôlier aux connaissances encyclopédiques. Ce dossier a pour unique but de valoriser le rôle joué par ces vénérables institutions en laissant 3 personnalités parler d'un disquaire qui a joué un rôle important dans leur vie d'homme, de femme ou d'artiste.

Second Hand Records

Stuttgart

par Danilo Plessow (Motor City Drum Ensemble)

J’achète peu sur Internet. Ma collection de disques, comme à peu près tout ce que je possède, est composée à 99% de choses que j’ai achetées dans le monde réel. Pour moi, il est important de relier l’objet à un souvenir. Il y a tellement de disquaires qui ont façonné mes goûts au fil des ans. Ces jours-ci, quand je suis à Paris, c’est chez Superfly Records que je passe. Mais pour ce dossier, j’ai voulu choisir le premier, et le plus important : Second Hand Records à Stuttgart.

J’aime ces lieux où les gens se réunissent pour y partager leur amour de la musique. Peu importe que vous veniez d’atterrir en ville ou que vous soyez de passage pour quelques jours : c’est un bon moyen de frayer avec les locaux. Et au début de ma carrière, c’est chez Second Hand Records à Stuttgart que je retrouvais tous les autres DJ’s, musiciens et « music nerds ».

Second Hand Records, c’est une véritable institution. Probablement le shop qui a le plus gros stock du pays. On y trouve tout, mais vraiment tout. Et c’est l’un des rares disquaires en Allemagne qui va régulièrement aux États-Unis pour ramener des tonnes de disques, ce qui en fait l’un des meilleurs spots pour dénicher des références US de jazz, de soul, de rock ou de musique psychédélique. Évidemment, il faut savoir mettre la main au portefeuille, mais il n’y a jamais d’arnaque. Au début des années 2000, avant l’explosion de Discogs, c’était une vraie caverne d’Ali Baba. On trouvait à très bon prix des choses très obscures. Si seulement j’avais une machine à remonter le temps pour aller y acheter des choses que je ne pouvais pas me permettre à l’époque… Je me rappelle de la première fois où j’ai pénétré chez Second Hand Records, je devais avoir 15 ou 16 ans, et ce fut le choc. La taille, le stock, tout était intimidant.

Le shop est tenu par des gens éminemment sympathiques – si vous les traitez avec le respect qu’ils méritent et que vous n’écoutez pas des paquets de trucs pour ne rien acheter au final. L’un des vendeurs, Pauki, a souvent de bonnes choses à me conseiller, “under the radar stuff”, ce qui n’est pas pour me déplaire. Encore aujourd’hui, à chaque fois que je passe voir mes parents, je fais toujours un détour par Second Hand Records. Et je ne suis jamais déçu.

La compilation fabric presents Danilo Plessow (MCDE) vient de sortir sur le label du célèbre club londonien, et on vous la conseille chaudement.

La disquerie

Centre commercial Bobigny 2

par Bertrand Burgalat

Je suis arrivé à Bobigny à l’automne 1976. Auparavant, à Colmar j’allais parfois avec ma maman à La Boite à Disques, place Jean de Lattre de Tassigny. La gérante m’intimidait avec ses grosses bagues, ses lunettes à la Julie Driscoll et ses airs méprisants. Je crois que c’était la fille d’un concessionnaire automobile de la région. La musique, le plus souvent du rock électrique, était hyper forte, et après avoir écouté trois disques qui ne me plaisaient pas je n’osais plus demander à en écouter un autre.

Dans le centre commercial Bobigny 2, La Disquerie était tenue par le père d’un de mes camarades de classe, Jérôme Berdah. C’était un magasin généraliste, il y avait de tout et le vendeur était un jeune passionné, toujours de bon conseil. C’est lui qui me proposa Autobahn, de Kraftwerk, quand je lui ai parlé de Soft Machine, et ça l’intriguait qu’un gamin de 12 ans s’intéresse à ce groupe. À la même époque, je me suis rendu un jour à la Fnac des Ternes à Paris avec ma mère, située là où se trouve le Décathlon aujourd’hui. Elle m’y avait acheté Rock Bottom, de Robert Wyatt, et j’avais choisi ce disque parce qu’il y avait un sticker « produced by Nick Mason of Pink Floyd », groupe dont j’étais fan. J’étais un peu décontenancé à la première écoute car je ne voyais pas trop ce qu’il y avait de rock dans Rock Bottom ; Sea Song avait pour moi des airs de variété italienne, mais peu à peu le charme a opéré et j’ai été envoûté, en particulier par le dernier morceau de la face A.

Mes parents me confiaient parfois, pour aller à des concerts, à un adolescent plus âgé que moi dont le père était commissaire de police – ce qui les rassurait. Mais il était très, très affranchi, sur le sexe, les drogues et tout ça. Un samedi après-midi, il m’a emmené à Paris. À Odéon, dans un petit magasin en face de Musique Action, j’ai acheté trois pirates de Pink Floyd à un type qui ressemblait aux Freaks Brothers, puis nous sommes allés rue des Lombards à l’Open Market, qui m’a fait l’effet d’un endroit de perdition assez antipathique. Au centre commercial Rosny 2 il y avait aussi un disquaire, mais le vendeur lisait Libération sans lever les yeux quand on lui demandait un truc. En bref, pour moi, le paradis c’était La Disquerie.

Un an après, je suis parti à Ajaccio et j’ai retrouvé le même genre d’ambiance, non spécialisée et ouverte, chez Minighetti, magasin familial situé cours Napoléon. Tous ces établissements ont disparu mais je me souviendrai toujours de leur emplacement exact, y compris de celui des bacs. Il parait que certains collectionneurs décachettent les vieux disques encore sous cellophane et plongent immédiatement leur nez à l’intérieur pour respirer l’air de l’époque. Moi, quand je pense à un disque qui m’a marqué, je me souviens de l’endroit où je l’ai écouté pour la première fois, et du disquaire chez qui je l’ai découvert.

Rêve capital, le nouvel album de Bertrand Burgalat, vient de sortir chez Tricatal. Amateurs de pop élégante, foncez.

Carbono

Lisbonne

Par Ed Isar

J’ai longtemps hésité. Finalement, je n’ai pas choisi une boutique à Paris, même si je me dois d’évoquer très brièvement trois rencontres avec des actuels ou ex-disquaires qui m’ont inculqué une certaine manière d’aborder la musique, les disques et les clients : Olivier Ducret de Mental Groove à Genève avec qui nous avons monté le label Musique Pour La Danse, Xavier de Dizonord que j’ai assisté pendant une saison dans son ancienne boutique DDD, et Nick V que j’ai connu lors de ses ventes privées et avec qui j’ai ensuite bossé sur la compile House of Riviera, sortie en 2019 sur Mona Musique.

Donc je vais vous parler de Carbono, à Lisbonne. Ils ne sont pas particulièrement branchés, ni particulièrement sympathiques. Un hochement de tête laconique en guise de bienvenue, aucun sourire et aucune interaction. Alors pourquoi est-ce que j’y vais religieusement à chaque fois que je suis à Lisbonne, c’est-à-dire 4 à 6 fois par an ? Tout simplement parce que le ratio sélection / prix est le plus intéressant que j’ai connu depuis Amoeba à Los Angeles. Au contraire de cet ex-temple de la musique à Hollywood, Carbono est une boutique de taille relativement modeste. Mais c’est justement pour ça que je l’apprécie : je sais qu’en 2 heures max je peux faire le tour de tous leurs bacs à CD. Il y a la cave où tout est à 1 euros, les bacs à 2,5 euros où j’ai trouvé autant des madeleines de Proust que des compilations avec des morceaux un peu rares en digital, que des disques de majors qu’on est quand même contents de payer trois fois rien et d’avoir dans sa collection. Le bac à 5 euros et plus regorge de disques intéressants. C’est de là que tous mes CD de Coil viennent, comme toute ma collection de choses auxquelles Bill Laswell a participé, ou encore tous mes albums sortis sur le label “World” de Peter Gabriel, Real World. Il y a également une section reggae, une section portugaise, une section punk et metal très bien fournie.

Tout le secret consiste à prendre le temps pour tout scruter minutieusement et tomber sur la zone du magasin que le précédent client avec des gouts similaires au sien n’a pas pensé vérifier. A chaque visite je repars avec 6 à 10 CD, pour une cinquantaine d’euros généralement. Je me souviens y être allé il y a quelques années avant de jouer au Lux et d’y avoir trouvé un album de Photek que j’adore, mais que je n’avais pas en CD. J’ai joué le dernier morceau de mon set à partir de ce CD acheté quelques heures plus tôt, et c’est toujours agréable. Je ne m’étais même pas rendu compte que le clip de ce morceau avait justement été tourné au Lux à la fin des années 90. La boucle ne pouvait pas être plus bouclée que ça.

Avec les labels qu'il co-gère, Musique pour la danse et Mental Groove, Ed Isar nous donne beaucoup de bonheur. La preuve avec la dernière compilation en date de Musique pour la danse, DJ Athome presents Spaced Out!.