Face à une actualité musicale dictée par la frénésie de nos timelines et les avis définitifs de moins de 140 caractères, Digestion lente prend une bonne dose du recul et revient plusieurs mois après leur sortie sur ces disques qui ont fait l'actualité (ou pas).

Où s'arrête l'homme ? Où commence la machine ? A l'heure où la vie ressemble par moments à un bon épisode de Black Mirror, jamais la frontière n'a été aussi floue, et des choses qui semblaient encore inconcevables il y a dix ans commencent à prendre forme: faire la guerre n'a jamais autant ressemblé à un jeu vidéo avec les drones, l'intelligence artificielle fait ses premiers pas les plus concrets, et avec Rinko les premiers marginaux commencent même à tomber amoureux d'avatars virtuels sur leurs consoles de jeu. On ne peut que constater, impuissants, l'effrayant champ des possibles qui s'ouvre à l'humanité, dans un futur qui parait de moins en moins dessiné. A l'échelle de la musique, on se dit que la techno de Dopplereffekt n'a jamais semblé autant d'actualité, avec ses histoires de pornstar aux voix de robot et ses appels à la stérilisation de la population. Un homme, pourtant, se dresse contre les idées reçues, implorant l'humanité de ne pas avoir peur de la machine. Cet homme, c'est Actress, un architecte sonore qui a sorti en avril dernier AZD, son cinquième album. Une œuvre majeure qui méritait bien six mois pour boucler le voyage rétro-futuriste qu'elle propose dans ses sillons, pertinente jusque dans ses plus insignifiants détails.

Depuis le temps, on a compris que s'aventurer dans un disque de Darren Cunningham, c'est un peu comme aller dans une exposition d'art contemporain: si on peut tenter l'expérience sans audio guide, le face-à-face avec la toile promet souvent de grands frissons d'incompréhension, tant ces oeuvres ne se prêtent pas toutes au ressenti subjectif de celui qui s'y projète. En grand consommateur de psychotropes qu'il est, Actress compose lui aussi à l'aune de concepts qu'il est le seul à appréhender. Ainsi, il fallait se perdre dans l'une de ses interviews pour saisir la portée sociale de son Ghettoville, exclusivement suggéré par ses ambiances lourdes et pesantes. Pourtant, AZD échappe aux concepts cryptiques de ses aînés. De son magnifique artwork jusqu'à la chromatique de ses textures sonores, son fil conducteur ici clair: il s'agit ici de savoir si les androïdes rêvent bien de moutons électriques, et de chercher à établir un dialogue apaisé entre l'homme et la machine.

Si le concept a gagné en lisibilité, la musique de Darren Cunningham reste insaisissable. Elle a gardé ce goût prononcé pour l'écriture par esquisses: c'est ce qui a facilité les rapprochement avec Zomby à une époque, alors que la musique d'Actress est aujourd'hui infiniment plus proche des travaux de Shinichi Atobe de par sa capacité à diffuser en peu d'éléments un large spectre de couleurs et d'émotions. Et comme pour l'énigmatique producteur nippon, la palette musicale choisie est vaste: sur AZD, l'Anglais passe avec énormément d'habilité du chant lexical de l'ambient à celui de la techno. Les sketches impressionnistes qu'il exhibe se nourrissent d'une variété maladive, avec des lignes de synthé folles rencontrant les samples d'un opéra de Gabriel Fauré ou d'une obscure block party à laquelle Jean-Michel Basquiat assistait. Actress s'accommode en tout cas avec beaucoup de classe des contraintes qu'il s'est lui même imposé dans un album qui, même lorsqu'il flirte avec de la musique concrète composée par un Minitel en fin de vie, parvient à demeurer accessible.

Le mot est lâché: AZD est un disque accessible. Osons-le dire, peut-être le disque le plus pop d'Actress, tant il réussit à offrir une dimension cinématographique à l'œuvre qu'il propose, un peu à l'écart de ses habitudes de laptop musician fier de sa vingtaine de brouillons perdus dans une globalité vaporeuse. Ici, le processus créatif est extrêmement morcelé, décomposé. En fait, AZD ressemble à un gigantesque jeu de construction, et on comprend bien vite pourquoi son géniteur le compare à Frankenstein: chaque titre fait état des restrictions matérielles qu'il s'est imposé, de sa volonté de dire les choses le plus pertinentes avec un minimum de moyens. Actress ne veut pas donner trop de moyens à la machine de s'exprimer, comme pour la mettre à échelle d'homme et permettre un échange égalitaire entre les deux parties. Ce n'est pas un bras de fer que propose Actress, mais bien une poignée de main franche, une thérapie de groupe entre deux individualités aujourd'hui contraintes à avancer ensemble, dans la même direction. Pour le pire comme pour le meilleur.

A n'en pas douter, AZD est l'expérience la plus complète jamais proposée sur disque par Actress. La plus personnelle, aussi: c'est un disque témoin qui offre la photographie d'une époque qui bascule lentement vers un futur où l'homme cohabite avec les algorithmes, l'intelligence artificielle avec la réalité augmentée. Actress offre une réponse en contrepied total à cinquante années de science-fiction pessimiste: c'est un saut dans les entrailles de la machine qui se passe de mots pour offrir à son discours une note d'optimisme réel. Une façon comme une autre de dire qu'Actress est plutôt Dan Blitzerian que Rick Deckard. Il ne chasse pas les réplicants: il préfère tourner des sextapes avec Rachael Rosen dans des hôtels Hilton, et il cherche par tous les moyens possibles d'aimer la machine, et de ne plus en avoir peur. En un mot comme en cent, Darren Cunningham est peut-être bien le premier crooner des années 2020, et on imagine sans mal qu'en 2050, AZD puisse avoir valeur de Here My Dear aux oreilles des mélomanes androïdes. Et on a plus que hâte d'avoir des discussions enflammées avec ces gens-là.