Face à une actualité musicale dictée par la frénésie de nos timelines et les avis définitifs de moins de 140 caractères, Digestion lente prend une bonne dose du recul et revient plusieurs mois après leur sortie sur ces disques qui ont fait l'actualité (ou pas).

Singing Saw nous est immédiatement apparu comme une digestion lente, ou presque. On ne l’a pas spécialement trouvé trop touffu ou complexe pour le saisir avec tact au moment de sa sortie, il ne bousculait pas non plus les codes de la musique moderne, mais il sortait du rythme institué par Kevin Morby depuis son premier album. On entend par là que l’artiste a modifié ses habitudes de gymnastique. Si on parvenait à percevoir aisément les précédentes, celles-ci ont suscité quelques difficultés, ou plus simplement : rien. De la transparence fade. Le changement en soi n’était pas le problème, il résidait surtout dans ce nouveau rythme, cette nouvelle mesure inattendue.

On avait assisté à une accélération de mouvement entre Harlem River et Still Life, qui sortait le premier de ses aspirations indies vers une vigueur plus rock, plus frappée, au roulement propre à la vitesse d’un Blonde On Blonde, bien distillée dans les perceptions du New York d’aujourd’hui. Les vapeurs de l’un comme les coups de collier de l’autre nous paraissaient superbes, sur le même moment où ils ont formé la réputation du troubadour. On devait donc s’attendre sur le nouvel album à quelques transmutations, encore une fois, au travers de choix qui n’éloignent pas tant l’homme de sa tradition, mais qui la renouvelle avec efficacité. « I’ve Been To The Moutain » est ainsi venu prolonger le rock de Still Life sur un élan plus inspiré, plus profond et introspectif, que les poèmes épiques qui le précédaient.

Puis le reste du disque s’est posé dans un calme déroutant que l’on ne parvenait pas à appréhender dans l’immédiat. Alors oui, on exige souvent des chroniqueurs d’avoir le talent de saisir l’essence d’un disque sur un bref instant. Comme dans beaucoup de milieux professionnels, on exige surtout à ceux-ci de pondre un avis, quel qu’il soit : il faut proposer quelque chose, quitte à revenir sur ses propos. De notre côté, on ne doute pas de notre capacité à s’emparer des forces à l’œuvre dans un sillon tout frais, on ne souhaite seulement pas faire de tort à une œuvre qui semble demander du temps, puisqu’elle le porte justement dans son corps et son essence. Acter ce constat n’aurait été qu’un argument de vente – Kevin Morby réalise l’exploit déroutant de poser son art sur le bas côté en marquant un arrêt, pour une pause superbe – on souhaitait aller un peu plus loin.

Comme nous l’avons dit dans les premières lignes, nos impressions initiales étaient plutôt négatives devant un disque qui possédait pourtant tous les gages de qualité. Sa nature nous permet ici un parallèle plus que pertinent avec la méditation. Aujourd’hui, une très grande majorité de personnes s’accordent sur les bienfaits de la sieste, ou de la contemplation, mais très franchement quel pourcentage de ceux-là parvient à s’y coller ? Tirer les bénéfices de l’ennui est un exercice qui s’appréhende par étapes, qui demande en quelque sorte une initiation. Il est d’ailleurs impossible pour nous de poser notre cul en tailleurs sur un coup de tête. Et Singing Saw fonctionne exactement comme un temple zen.

On s’est fait au disque petit à petit. Progressivement, on est parvenu à rentrer dans ses eaux profondes. Et le miracle a eu lieu. « Drunk and On A Star » en est un exemple étincelant. Le morceau ne quitte jamais une certaine hauteur, assez basse. On a d’ailleurs reproché ce manque de contraste à plusieurs albums cette année. Mais dans celui-ci, une série d’éclats très légers permettent de créer un mouvement horizontal, dans une musique dont la verticalité est carrément bloquée. Comme une poudre magique qui éclate entre une série de molaires bien scellées.

Lancer Singing Saw revient à allumer une bougie pour regarder sa flamme vaciller, jouir de ses différentes teintes, déceler ses possibles bruits et débusquer les nuances d’odeurs, de souffle et de lumière. On emmerde un peu tous les articles qui pleuvent récemment sur le « Slow Listening » (on a toujours fait ça), et on emmerde surtout les « slow listeners », mais cet album correspond parfaitement à l’exercice que certains branleurs tentent de s’imposer. « Dorothy » sabote cette démarche en balançant le seul morceau vraiment déhanché, qui rappelle les élans passés, sans oublier de vite les éteindre par quelques pauses bouddhistes sous une pluie de notes harmonieuses. Le reste suit ce train de réflexion sur soi.

Singing Saw n’est en réalité pas du tout un disque ennuyeux. C’est un album qui demande de s’éprouver soi-même, pour le traverser dans un dialogue silencieux. Et Kevin Morby y réalise pourtant un exploit. Il est parvenu à fondre l’indie-rock dans un genre contemplatif qui n’utilise habituellement pas les grands codes de la folk pour exprimer sa fumée planante. Il est dès lors nécessaire de faire table rase de ses attentes et de ses réflexes afin de suivre la véritable direction qu’ils impriment à la musique.

Il s’agit là d’un grand album, puisqu’il déborde l’expérience acoustique. Avant, pendant et après l’écoute, il requiert une attention profonde qui déplace les énergies : celles de l’auditeur et celles du disque. Un sentiment de rage que seul un riff percutant de guitare aurait pu représenter se mue ici sous un léger bond de basse. Parce qu’il demande cette concentration particulière, histoire de pouvoir atteindre l’essence de son message, il démultiplie son pouvoir. À travers ce calme intense, Kevin Morby est capable de faire hurler de rire comme de tristesse, à condition de vouloir l’écouter – d’accepter de payer de soi pour l’entendre.

De notre côté, on a pris le temps d’encadrer cette digestion lente parce qu’elle ne sert pas seulement la cause de Singing Saw, elle prépare aussi la réception de City Music, le prochain album du troubadour dont la sortie est prévue ce 16 juin. Les papiers qui l’abordent déjà semblent le mettre à distance avec une certaine désillusion par rapport à la force de Kevin Morby qui se serait larvée. Alors on souhaitait seulement faire ce doux rappel : il est parfois bon de respirer, d’allumer une bougie et de le prendre, le temps.