Face à une actualité musicale dictée par la frénésie de nos timelines et les avis définitifs de moins de 140 caractères, Digestion lente prend une bonne dose du recul et revient plusieurs mois après leur sortie sur ces disques qui ont fait l'actualité (ou pas).

Quoi que l’on pense de la qualité des projets ou de la légitimité de la scène, il faudrait faire preuve d’une mauvaise foi extrêmement crasse pour ne pas reconnaître que l’année 2016 fut notamment celle du hip hop belge; celle de « Bruxelles arrive », celle du disque d’or de Damso en France, celle de la clique Back in the Dayz, celle du raz-de-marée Roméo Elvis aux Red Bull Elektropedia Awards. Et que chose assez incroyable, la contamination a semblé encore plus visible en France qu’en Belgique, où à peu tous les représentants de la scène ont au moins eu droit à leur petit date parisienne bien hypée. 

Symptôme d’un essoufflement du rap hexagonal ou affection momentanée pour quelques petits Belges fort sympathiques? Là n’est pas vraiment la question. Aujourd’hui, il convient surtout de balancer un coup de projecteur sur un disque ignoré par une presse qui a vite fait de se jeter sur les cinq mêmes projets - souvent avec un bon train de retard, d’ailleurs. Mais dans l’ombre des machines à likes, c’est un crew néerlandophone de Bruxelles qui a peut-être sorti le meilleur disque de rap belge de 2016. Un disque qui, par ailleurs, est en téléchargement gratuit. Ce groupe, c’est Stikstof. Ce disque, c’est /02. Et oui, avec le recul nécessaire, on en a désormais la conviction: il défonce. 

Sorti en début d’année 2016 dans une indifférence assez confondante, et alors que les noms de Damso, Hamza, Jean Jass & Caballero ou Roméo Elvis étaient déjà sur bien des lèvres, /02 résonne comme un incroyable ‘mission statement’ qui met pas mal de choses en perspective: car si les artistes cités depuis le début de cette chronique ont un talent indéniable ou une aura remarquable (quand ce n’est pas les deux), aucun ne semble vraiment repousser ses propres limites ou celles du pré carré dans lequel il gambade, trop heureux de représenter dignement un double H noir-jaune-rouge qui a toujours été considéré comme une vaste blague par beaucoup de monde. 

Ce n’est pas le cas avec Stikstof qui propose un hip hop total, dont la vision fonctionne à 360°, et dont les fondements sont difficilement observables tant cette musique se nourrit de tout ce qui lui passe, ou lui est passé sous le nez. Après, la roue n’est pas totalement réinventée non plus: on retrouve cette créativité débridée et le genre de souffle qui habitaient les scènes américaines ou françaises qui ont jeté les bases de ce que l’on continue d’appeler ‘hip hop indépendant’ et que des labels comme Big Dada, Def Jux ou Stones Throw incarnaient au cours d’un certain âge d’or. Pourtant, il n’y a pas lieu d’invoquer des visées passéistes ici: tourné vers l’avenir, le hip hop de Stikstof l’est certainement, et oublie le complexe d’infériorité ou la Bisounours attitude qui frappe trop souvent les MC’s belges pour produire une musique qui n’a pas de frontières, et semble façonnée pour passer sur les ondes de la principale station de radio d’un pays qui n’existe pas.

Évidemment on pourra toujours dire que le recours au Flamand de Bruxelles est un frein. Que cette langue a autant de swag qu’un album de reprises de Jacques Brel par Patrick Sébastien - ne dit-on pas du néerlandais que « c’est comme de l’allemand, mais en plus laid ». On répondra d’abord qu’une majorité de francophone a bien besoin de Genius pour comprendre 5% des textes d’un album de Future ou Migos. On précisera ensuite qu’un peu à l’image de ces derniers justement, Jazz, Omar-G, Rosko et Astrofisiks ne ménagent pas leur effort pour que la musicalité des flows soit toujours au rendez-vous, et créent des environnements immersifs, qui ne nécessitent l’aide de personne pour gagner en valeur ajoutée - même si on entend clairement que Roméo Elvis n’est pas venu pour coller des Post-it sur l’énorme « Dobberman », banger vicieux qui aurait tout à fait sa place à côté des meilleurs morceaux de Shabazz Palaces. Ailleurs, ça rend hommage à l’esthétique warpienne (« Loogwis »), ça donne l’impression de sampler du Super Mario Bros (« Rein »), ça joue la carte jazzy avec une aisance folle (« Ja Dan » et son clip incroyable, signé Gogolplex), et ça donne globalement l’impression que dans cet univers-là, très post-moderniste, les gars de Stikstof semblent être les seuls à détenir les plans. Suivez-le guide quoi. 

Alors que débute une année 2017 qui aura des airs de juge de paix pour pas mal d’artistes qui se demandent encore si la gloire est éphémère, les Bruxellois de Stikstof ont déjà un coup d’avance avec un disque qui ne calcule rien mais éclate tout. Après, on ne va pas se mentir: découvrir le crew c’est un peu comme déguster sa première andouillette: ça a vraiment pas l’air très engageant, et il faut faire confiance aux recommandations des gastronomes qui vous veulent du bien. Et vous savez qu’à Goûte Mes Disques, on n’a rien de mauvais bougres.

stikstofbrussel.be

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