Sept mois plus tard, il est l’heure de s’avouer vaincu et d’offrir à Fiona le triomphe qui lui appartient. Quelque part, ce délai, c’est un peu lui rendre la monnaie de sa pièce, elle qui ne s’est jamais souciée d’un quelconque calendrier. En installant un rythme de livraison entre 6 et 8 ans (cinq albums à peine depuis ses débuts en 1996), Apple nous a inculqué la patience à la carotte plutôt qu’au bâton. Contrairement à des Frank Ocean et autre Tool à qui l’on tire les bas de pantalon jusqu’à ce qu’ils nous pondent un truc vaguement satisfaisant, Apple nous permet de l’oublier pour ne réapparaître que lorsque le barrage est sur le point de céder. L’avantage de poser ces conditions dès le départ, c’est que nous sommes rarement déçus du résultat. 

Si on peut considérer que la sortie de l’un de ses albums est toujours un événement en soi – parce que ceux-ci sont rares, parce qu’ils continuent d’être scrutés par une base de fans en acier trempé et surtout parce qu’on n'y recense aucun écart – Fetch The Bolt Cutters a tout de même été révélé dans un contexte assez particulier. Débarqué à l’improviste au milieu du premier confinement, celui-ci nous demandait de faire face à la densité de son contenu dans un climat hautement anxiogène alors que nous rêvions tous de nous téléporter sur une plage de Bora Bora. Si Apple s’accommode parfaitement de l’isolement - elle qui vit recluse depuis plusieurs années dans son cocon de Venice Beach - et s’en sert à merveille pour explorer les limites de son environnement, l’auditeur de base que nous sommes n’était probablement pas au maximum de ses facultés pour éponger ce torrent émotionnel. Dans la foulée, l’album s’est vu tamponné du sceau royal de Pitchfork, ce 10/10 octroyé tous les dix ans et qui, au final, s’apparente plus à un boulet qu’à un trophée. Ignorons donc ce nombre à deux chiffres venu réveiller les débats de chapelles et polluer une première écoute tranquille.

Oui, Fetch The Bolt Cutters est un disque important. Pas forcément léger tant sur la forme que sur le fond, mais important. Emprunté à une réplique de la série britannique « The Fall », son titre à lui seul résume son état d’esprit. Au cours d’un épisode, Stella Gibson, l’inspectrice lancée sur les traces d’un tueur en série qui ne s’en prend qu’à des femmes jeunes et accomplies, découvre une nouvelle scène de crime atroce. Le corps de la victime est hors-champ, l’imagination s’emballe. Gibson lâche alors un laconique « Allez me chercher le coupe-boulons » à un agent à côté d’elle. Quelques secondes pour saisir sa lassitude face à l’horreur qui ne cesse de se répéter autant que sa détermination à mettre un terme à celle-ci. Même si ce n’est pas très règlementaire, même s’il faudra se salir les mains.

Cette lutte perpétuelle entre brutalités et actes de défiance, elle traverse la carrière de Fiona depuis ses débuts. Victime d’un viol à l’âge de douze ans, talonnée par les troubles alimentaires et les crises d’angoisse, elle a toujours utilisé ses épreuves comme carburant créatif tout en les diluant avec suffisamment de grâce pour que chacun (et davantage, chacune) puisse s’approprier ses œuvres. Pendant longtemps, le milieu a persisté à lui accoler les adjectifs « têtue », « instable » ou même « hystérique », ce terme affligeant généralement expédié dans le but de disqualifier la colère des femmes. Elle n’a fait pourtant que s’inscrire dans une longue lignée de musiciennes, féministes revendiquées ou non, qui se sont simplement accordé le droit de n’être ni disponibles, ni souriantes, ni même courtoises pour que l’on s’intéresse à leur travail… et en ont souvent payé le prix. 

Ce qui a changé au cours de ses huit années d’absence, c’est que le public est peut-être enfin prêt à entendre des sujets qu’on mettait beaucoup de soin à éviter. Parmi d’autres événements, l’éclosion du mouvement MeToo a allumé une lampe de chevet et avec elle, l’espoir que les paroles de Fiona soient enfin absorbées par un plus grand nombre. 

Poursuivant son cheminement, ce cinquième album épluche ses thèmes de prédilection avec une plume toujours aussi redoutable et de nouvelles histoires pour en faire le tour. Les amours qui s’éteignent dans la douleur, le vide creusé par la perte d’un être cher, le besoin d’être aimé quitte à se perdre en cours de route, l’épuisement qui s’installe à force de nager à contre-courant, les humiliations adolescentes qui laissent des cicatrices des décennies plus tard et puis cette rage lancinante que l’on étouffe tant bien que mal sous un oreiller jusqu’à l’inévitable explosion. Kick me under the table all you want / I won't shut up / I won't shut up martèle-t-elle dans le formidable "Under The Table".

Son humour et sa tendresse, elle la réserve aux femmes. Celles qui l’entourent (ou l’ont entourée), l’ont encouragée et soutenue, parfois sans même le savoir. Il y a cet appel à l’indulgence dans "Ladies" qui implore malicieusement la sororité de ne pas s’acharner sur son ex dans un élan de solidarité post-rupture. Et surtout "Shameika" qui rend hommage à une camarade de classe qui a su cibler ses mots alors que la jeune Fiona manquait cruellement de confiance en elle : Shameika said I had potential. (Pour l’anecdote, elles ont eu l’occasion de reprendre contact récemment via leur ancienne enseignante et, Shameika ne manquant elle-même pas de talent, elle en a profité pour lui renvoyer l’ascenseur.)

Lorsqu’il s’agit d’exprimer tout ce bouillonnement, Apple fait preuve d’une liberté totale. On ajouterait bien « comme d’ habitude » mais un cap semble ici avoir été franchi. Tout ce qui est à portée de main est devenu un instrument potentiel jusqu’aux aboiements de ses chiens qui surgissent à la fin du morceau "Fetch The Bolt Cutters". Les percussions ont pris le contrôle et poussé son fidèle piano dans ses retranchements. Sa voix se déroule, crisse, hurle, murmure, ralentit, se précipite, se multiplie. Son corps entier est devenu une caisse de résonance. Au fur et à mesure, les effets qui pourraient de prime abord provoquer la surprise (et pour certains, l’agacement) justifient leur présence et se fondent dans une masse de plus en plus riche qui récompense tous nos efforts. 

Car Fetch The Bolt Cutters demande certainement du temps et de l’énergie pour être apprivoisé. Sans réelle ouverture, ni conclusion, ni transition, ni refrains évidents. C’est un album qui monte ses murs tandis que vous essayez toujours de passer la petite boucle dans la grande en tirant la langue. C’est aussi un album qui procure ce plaisir inégalable de découvrir une nouvelle couche à chaque passage et de vous faire changer d’avis chaque jour quant à votre morceau préféré… ou détesté. Ce qui est sûr, c’est qu’il y aura toujours de la chair sur l’os dans huit ans, lorsque Fiona se décidera à sortir son successeur.