Face à une actualité dictée par la frénésie de nos timelines et les avis définitifs de moins de 140 caractères, Digestion lente prend une bonne dose de recul et revient plusieurs mois après leur sortie sur ces disques qui ont fait l'actualité (ou pas).

Les artistes de la chanson française se divisent en deux catégories : celles et ceux qui ont un pistolet chargé et celles et ceux qui creusent. Les administrateurs et les orpailleurs. Les rentiers et les pionniers. Et ce qui nous touche au plus profond de nous-mêmes, ce ne sont pas les notables qui se contentent de chanter les mêmes rengaines au saloon le samedi soir. Ni le croque-mort qui déterre les cadavres pour des albums de reprise aussi inutiles qu’indécents. Non, ce qui nous remue le marteau, l’enclume et l’étrier, ce sont les aventurier·ère·s, perdu·e·s dans le désert de la création musicale et qui ne comptent que sur leurs convictions, leurs instincts, leurs doutes, pour dénicher la pépite.

Mais les véritables héro·ïne·s de cette quête infinie, ce sont celles et ceux qui ont trouvé le filon, mais ne se sont pas contentés de leur rente. Qui ont toujours continué à chercher, explorer, expérimenter. Et depuis les disparitions de Bashung, Higelin ou dernièrement Christophe, la relève se fait discrète. Beaucoup se sont lancés dans l’aventure armés des meilleures intentions, mais ont finalement jeté le tamis, fatigués de recherches vaines ou trop tentés par les sirènes du saloon. Heureusement, nous pouvons compter sur certaines âmes obstinées comme Bertrand Belin. Et nous avons laissé au temps le soin de polir son dernier album et de nous en révéler tout l’éclat.

"Petit à petit, l’oiseau fait son bec". C’est ainsi que s’ouvre Persona. Les mots ne sont pas innocents puisque ce n’est pas un nid douillet qui nous attend. Les premières notes, les premiers mots annoncent la couleur : ce 6e album sera dénudé, aiguisé, aride. La musique de Belin, d’une économie toujours aussi déconcertante, a basculé d’une folk élégante vers quelque chose de plus introspectif. Chaque morceau se construit autour d’un thème simple, presque minimaliste et se développe par petites touches successives, tout en restant à l’os. Les riffs de guitares, les claviers abrupts, les violons discrets se déposent avec une précision d’orfèvre. La nuance est partout. Il faut donc tendre l’oreille pour savourer ces envolées légères. Surtout, il faut s’abandonner à cette voix grave (dans tous les sens du terme) pour découvrir des tableaux évanescents, que seules les écoutes successives parviennent à affiner.

Côté texte, le disque réussit à porter un regard politique sur notre monde sans se débarrasser de sa puissance poétique. La pertinence du propos réside dans son extrême simplicité, comme dans le regard d’un enfant débarrassé de tout stéréotype.  Ainsi "Sur le cul" : "Il y avait un homme ce matin. Comme hier d'ailleurs. Il y avait un homme ce matin. Sur le cul" ou dans "Camarade" "Toute une journée j'ai travaillé. Toute une nuit j'ai travaillé. Toute une vie j'ai travaillé. Dans un travail". Le recours aux métaphores animalières conforte cette atmosphère faussement enfantine (Un grand duc qui voit et entend tout, des ours qui cherchent un pays pour vivre, des choucas qui obscurcissent le ciel et qu’on aimerait chasser d’un "Ouste"). Titre après titre, c’est le récit des ratés, des exclus, de celles et ceux qui ne sont rien (comme dirait l’autre) qui se dessine, avec autant de force qu’on n’y trouve aucune sensiblerie. Belin est un conteur qui use de la métaphore pour nous délivrer son témoignage lapidaire et lacunaire. Libre à chacun de lire entre les lignes.

L’amour n’est pas absent du disque puisque c’est le thème des deux perles que sont "Choses nouvelles" et "Nuits bleues". Deux titres où se mêlent les envolées nocturnes, les solitudes accrues et les adorations sincères avec une élégance et une sensibilité qui convoquent instantanément Alain Bashung. Les nuits où l’on parle seul répondent aux nuits où l’on ment, les coups de tête succèdent aux coups de lattes, aux baisers. Les pionniers parlent aux pionniers. Et l’on remercie la grâce d’être les témoins de ces signaux de fumée, envoyés de la terre vers le ciel.

Avec quelques mois de recul, il nous apparaît que Persona fait prendre à Bertrand Belin une autre dimension. Tout en conservant sa classe naturelle, il nous offre quelque chose de plus dense, précis, subtil. Tout comme Contre-Temps a permis à Flavien Berger de fusionner sa fantaisie foutraque à une sensualité romantique propre à la chanson française ou Confessions a emmené Phillipe Katerine toujours plus loin dans ses expérimentations thématiques et musicales, cet album ouvre des perspectives inédites aux orpailleurs de la chanson française. Des horizons sauvages où la créativité tutoie la référence, où le goût du danger attise la soif de liberté. Et nous nous réjouissons d’avance de découvrir les prochains trésors de ces artistes qui suivent leur époque sans s’en inspirer, de ces pionniers.