Face à une actualité dictée par la frénésie de nos timelines et les avis définitifs de moins de 140 caractères, Digestion lente prend une bonne dose de recul et revient plusieurs mois après leur sortie sur ces disques qui ont fait l'actualité (ou pas). 

On s’habitue vite à l’opulence et à la surconsommation, sans se rendre combien ça nous abime. Souvent, j’envie le moi d’il y a vingt ans, celui qui était capable de poncer les mêmes bandes dessinées et les mêmes VHS, au point de connaître chaque phylactère, chaque réplique par cœur – moins par nécessité que par obligation, le budget culture de mes parents n’étant malheureusement pas extensible. Une bizarrerie à l’heure du binge watching et des formats dématérialisés qui, s’ils prennent moins de place sur nos étagères en formica, empiètent sur nos temps de cerveau qui ne semblent plus réglés que pour la consommation, le zapping, bref tout sauf sur la réflexion qu’imposent ces œuvres. Bref, dans une époque qui nous file entre les doigts, appuyer sur pause tient du luxe.

À ce petit jeu, il n’y a pas que l’auditeur qui se retrouve piégé : les artistes eux-mêmes ont fini par épouser ce mode de production. Certains sortent des disques à rallonge rigoureusement insupportables ; d’autres inondent le marché au point de paraître déjà essoufflés au moment de passer par la case album. En tout cas, tous jouent avec plus ou moins de talent le jeu de leur époque, conscients qu’il est délicat d’exister autrement. Et du coup, c’est à se demander comment Sameer Ahmad a réussi à se frayer un chemin dans cette foule de stakhanovistes, lui qui balade son début de quarantaine sur une discographie exigeante, laissant volontairement des intervalles de trois ans entre chaque projet, chaque fin d’album marquant le début d’une nouvelle période de veille durant laquelle l’intéressé surveille les dernières mutations de son genre favori, et mate les meilleures bobines de son cinéma de quartier.

Car Ahmad n’est pas qu’une paire d’oreilles : c’est aussi (et surtout) deux yeux bien usés par un amour du cinéma aussi profond que celui du rap – sinon plus encore. Des visionnages répétés de VHS de Coppola, De Palma et Leone, le rappeur de Montpellier a conservé ce découpage de textes façon storyboard, un sens certain de la mise en scène, mais aussi une mythologie qui hante les recoins de son imaginaire et la plupart de ses meilleures rimes. Si l’amour réciproque entre rap et cinéma n’est pas une nouveauté, c’est au croisement de ces deux passions qu’Ahmad brille, renouvelant sa formule à chaque nouveau disque. Ce qui ne bouge pas par contre, c’est cette plume fluide, référencée mais toujours dans le bon sens du terme, et alimentant sa propre mythologie.

Sur Perdants Magnifiques il y a cinq ans, sa musique ressemblait davantage à un fantasme de jeunesse, une exploration de ses racines irakiennes et du goudron de Montpellier, dans lequel Ahmad racontait sa jeunesse par le biais de ses madeleine de Proust (le sample de "’93 til infinity" de Souls Of Mischief sur "Nouveau Sinatra", le clin d’œil a Illmatic de Nas en ouverture). Avec Apaches, son quatrième opus, la proposition n'évolue pas : c’est toujours un disque qui cherche à ressembler à son géniteur. Et qu’importe s’il touche un public restreint : c’est un Sameer Ahmad au sommet de son art qui opère ici, intouchable dans sa sincérité et sa façon de se mettre en scène, se racontant à l’aune de ses scènes de film préférées et baladant ses rimes dans un disque qui évolue entre les codes du film de gangster, du western, et du film d’auteur. Et comme un bon scénario ne serait rien sans une belle B.O., c’est à l’impeccable Pumashan que l’on doit la production exécutive de ce disque, véritable Ennio Morricone qui navigue entre le sample, les nappes de synthé et les glissades de guitares pour laisser briller un Saleer Ahmad qui se passe volontiers de featurings ici, même si les caméos de Nakk ou de LK de l’Hôtel Moscou font autant plaisir que la brève apparition de Joe Pesci à la fin d’Il était une fois le Bronx.

Mais ce qu'on apprend surtout sur Apaches, c'est qu’il est de notre responsabilité de digérer les œuvres, et de réussir à les faire vivre à travers soi. Et tant pis si ça nous fait passer à côté de plein d’autres bons disques : d'une certaine manière, laisser tourner plusieurs semaines Apaches c’est aussi renouer avec ce plaisir qu’on avait à l’âge tendre et qu’on évoquait plus haut de connaître chacun des recoins d’un disque, particulièrement quand celui-ci donne envie de se replonger dans les romans d’Iceberg Slim, de revoir L’impasse, et de rompre avec cette époque de fou dans laquelle tu es déjà en retard si tu n’as pas vu le dernier Game Of Thrones à sa diffusion. Rien n’est plus inspirant que d’entendre Ahmad évoluer en décalage complet des modes et de son époque. Et à ce degré de maîtrise et de personnalité, on se dit que personne ne le fera jamais aussi bien que le perdant magnifique de MTP qui brille comme un brasero, très près du "je" et un peu moins du rap jeu.