Suite aux attentats de Paris, le programme de la Red Bull Music Academy a été logiquement chamboulé et de très nombreux évènements ont été annulés. Cependant, parce que la vie continue, la soirée de clôture de ce vendredi 27/1 à la Gaîté Lyrique a été maintenue. On en profite donc pour publier notre dossier sur la RBMA, qui s’articule autour d’une visite de notre équipe dans les locaux de cette machine très bien huilée, qui a pris ses quartiers à Paname après des éditions à Tokyo, Berlin, New York, Londres ou Rome. Un reportage entre étoiles plein les yeux, interrogations légitimes et entretiens éclairants.

Red Bull Music Academy… Un nom à la fois hyper commercial et très aguicheur. Le public parisien connait surtout les événements placardés en masse dans les magazines et dans le métro, apprécie la programmation variée et pointue, touchant à la musique électronique bien sûr, mais aussi au métal, au hip-hop, à la musique expérimentale ou world. Mais l’Academy reste pourtant une énigme. Que représente-t-elle ? Dix-sept éditions ont eu lieu, accueillant à chaque fois des participants du monde entier triés sur le volet, des jeunes producteurs et musiciens bénéficiant de deux semaines intensives où ils rencontrent des artistes de renom, jouent sur scène à leurs côtés le soir et se côtoient le jour pour laisser libre cours à leur imagination dans un esprit de saine émulation.

Afin de mieux définir les enjeux et les valeurs que défend et promeut la RBMA, afin de comprendre l’organisation de cette OPA musicale d’un mois sur l’espace culturel parisien, nous avons souhaité rentrer en immersion, une journée entière, mélangés façon Splinter Cell aux participants de cette édition 2015.

Rendez-vous est pris pour le lundi 2 novembre, 11h45 à la Gaîté Lyrique. Au programme de cette journée, visite des locaux, conférence entre les participants de la RBMA et Nicolas Godin, déjeuner et interviews de deux acteurs au cœur du projet, l’artiste participant Keight et Guillaume Sorge, directeur artistique de la RBMA Paris.

Accompagnés d’une attachée de presse, nous explorons les espaces dédiés. D’habitude planqués dans des locaux accolés à la Galerie 12Mail (autre propriété de Red Bull), les équipes France et Worldwide de communication, programmation, production, pôle photo et vidéo sont tous réunis de façon éphémère dans un seul et même endroit. Un vrai déménagement éphémère pour être efficace et vivre la RBMA le plus intensément possible. Ensuite, découverte du lieu où les participants petit-déjeunent, déjeunent, prennent l’apéro, dinent. Les boissons et denrées alimentaires sont fort savoureuses, équilibrées et servies en abondance. Les académiciens et tous ceux travaillant autour sont choyés, c’est une évidence ! Mais la claque viendra ensuite lorsque se baladant dans le plus bas des deux étages affectés, nous nous trouvâmes surpris autour des 8 studios installés spécialement pour eux, avec du matériel dernier cri et un accès 24h/24. Les participants bénéficiant d’un pass all-access pour la Gaîté ainsi que tous les événements organisés dans le cadre de la RBMA sont aussi tous logés dans un bel hôtel en face de la Gaîté Lyrique. Chouchoutés qu’on vous dit.

On a tout de même l’impression d’être dans le QG d’une super-production à l’américaine, une fourmilière où chacun tient son rôle et se croise en continu, en anglais ou en français. Télés, studios, caméras, expo photo, signalétique… tout est mis en place par et pour la RBMA. C’est beau, c’est propre et très intelligemment agencé, mais il nous manque encore l’aspect humain et artistique, but s’il en est de capturer l’esprit de la RBMA, que nous espérons enfin découvrir pendant le reste de la journée. Marie nous amène dans la « lecture room », la salle vidéo où se déroulera la « leçon » de Nicolas Godin, un des deux piliers du mythique groupe AIR, vitrine de la French Touch.

Confortablement installés, des participants au look plus ou moins étudié arrivent petit à petit. Les caméras sont installées aux quatre coins de la salle, tout comme les frigos remplis de la boisson énergisante. Nicolas Godin arrive, se fait rapidement briefer et prend place sur le grand canapé. Un modérateur dirigera la rencontre avec des questions sur le processus de création de Nicolas Godin, en reprenant de manière chronologique son parcours, entrecoupé d’extraits musicaux et vidéo. Le tout en anglais, pour que chacun puisse comprendre (les participants viennent des quatre coins du globe), mais aussi pour que la lecture puisse être plus largement diffusée sur internet. On est chez Red Bull quand même.

« Modular Mix » nous berce d’entrée comme une introduction à sa carrière (saviez-vous qu’il faisait là référence à Le Corbusier et à ses années d’études en architecture ?). Nous épluchons alors petit à petit la vie de Nicolas Godin et découvrons, grâce à ses confidences, la vie d’un artiste vue de l’intérieur, se réalisant durant la période florissante de la French Touch au début des années 90. Un récit dans lequel se glissent des conseils techniques aux producteurs en herbe. Tout y passe : ses débuts sur des consoles 8 pistes, les soucis d’une musique down-tempo et l’importance de la setlist pour le live, le stress des enregistrements dans les studios Abbey Road ou son amour pour les Beatles et la basse. Les anecdotes accompagnant la création de titres comme « How Does It Make You Feel » et « La Femme d’Argent » sont d’autant plus appréciables que l’écoute de ces extraits se fait de façon quasi-religieuse, les participants fermant les yeux pour certains, tapant des mains et des pieds pour d’autres, ou ouvrant plus ou moins discrètement leur canette, laissant doucement embaumer la salle d’une odeur sucrée que tout le monde connait.

Au son de « Playground Love », la rencontre aborde son travail avec le cinéma sur Virgin Suicides puis Lost in Translation (et l’inspiration du Japon pour Pocket Symphony) et le projet autour du Voyage dans la Lune de Georges Méliès. Nicolas Godin explique les conditions très particulières que demandent une production cinématographique (délais très courts, flexibilité exigée), tout en faisant comprendre qu’il était nécessaire pour lui d’avoir ces commandes, considérées comme des missions, celles qui donnent des idées nouvelles et qui leur donnent envie, à lui et son acolyte, de reprendre Air.

Les questions sont ensuite ouvertes aux participant(e)s. Le respect et les remerciements des académiciens à l’égard du Versaillais transpirent dans chaque question, précise et à la résonnance particulière comme à une interrogation profonde du jeune artiste qui doute. Une lui demandera s’il se souvient du « jour où tout a basculé ». Fragile, Nicolas explique qu’il considérait avant ne faire qu’une pâle copie de ce qui existait déjà et qu’un jour, seul dans son studio à Montmartre, il se surprend à associer 3 instruments ensemble et à ressentir à ce moment-là la naissance du « Air Sound ». Tout est affaire de combinaisons selon lui. On abordera même Georges Delerue, son rapport avec la musique de Bach et Steve Reich, l’héritage qu’il espère laisser. La rencontre se conclut sur cette phrase : « A good wine is better than my records ».

Après s’être rempli la panse, on passe à la raison principale de notre venue : les entretiens de ceux qui vivent la RBMA avec le cœur (Keight) et avec la tête (Guillaume Sorge).