La logique des amateurs de hip-hop old-school est simple : aujourd’hui, la qualité d’un titre se mesure à sa propension à se caler sur le standard des 90’s. Point. Pas de débat. Tu ressembles au Illmatic de Nas, tu cartonnes (coucou Joey Bada$$) ; tu t’écartes du chemin, tu dégages. Pas de demi-mesure, la forme te donne une crédibilité qui englobe un fond plus ou moins présent, une photocopie noir et blanc plus ou moins nette. Cela nous donne des carrières sacrées uniquement au travers d’un culte de la singerie assez fantastique – tant au niveau des acteurs que des auditeurs, si bien qu’aujourd’hui les gamins de France écoutent 1995 comme Suprême NTM autrefois et que la scène indé meurt par son impuissance à proposer quelque chose de sérieux. Car le contrepoids reste et restera toujours l’audace et la provocation.

La violence, toujours et partout. Car le hip hop old-school est un mythe, et comme toute histoire fantasmée, celle-ci se voit toujours trop rapidement surinterprétée (après tout, n’est-il pas plus confortable d’embellir les morts ?), à tel point que certains fans de Nekfeu révisent l’histoire d’un hip-hop dont ils ne comprennent que la pointe émergée sous prétexte qu’ils ont poncé L’Ecole Du Micro D’Argent dans leur jeune temps, pour ensuite nous jurer Mordicus que GZA et son « flow de bon père de famille » traînaient à l’époque dans des marchés vintage entourés de bobos à écharpe en faveur de la paix dans le monde – rappelons que c’est lui qui rappait « No neighbourhood is rough enough, there is no clip that’s full enough », quand même - oubliant que KRS-One et Ice Cube sont avant tout les fondateurs d’un rap absolument gangsta. Et fondamentalement violent. Le rap, la violence, l’audace et la provocation. Pardonnez-moi, je m’écarte, mais il nous paraît important d’entrevoir la faiblesse d’un raccourci motivé par une ignorance plus ou moins assumée du code américain, le seul valable en amont des choses.

Le passéisme idéalisé des uns (surtout chez le blanc francophone) contre la suractivité et la violence des autres – il suffit de voir, à l’inverse, le chemin musical parcouru entre le Chronic de Dre et l’empire de Gucci Mane pour intégrer les forces de mutation qui habitent le « rap de méchants » depuis trente ans -, clé de lecture définitive (pour nous) d’une compréhension totale du hip-hop. Et si ça ne te plait pas, tu rentres manger des gaufres chez ta mère-grand en écoutant FAUVE sur une rocking-chair. Parce que le rap, Mesdames et Messieurs, ne possède (à quelques rarissimes exceptions près) que la violence et la provocation comme véritables moteurs d’action. Parce que le rap c’est Jay-Z qui se fait interviewer à côté de deux gogo-danseuses qui se bouffent la teuch, c’est Dr. Dre qui devient milliardaire en vendant Beats à Apple, c’est les (anciens) gros nichons de Rick Ross qui ne l’empêchent pas de coucher avec tout ce qui bouge, c’est Lil Snupe qui se fait buter à 18 ans dans un parking, c’est Kool Shen et Joey Starr qui veulent couper les couilles des « porcs », c’est Puff Daddy qui parraine French Montana, c’est Rohff et son rap anti-pd, c’est les mecs de Migos qui vivent dans des trap house avec des semi-automatiques M4, c’est Ol’ Dirty Bastard qui meurt d’overdose seul dans un studio.

Le reste, Mesdames et Messieurs, n’est que fantasme de pauvres, d’une bande de mecs qui posent un programme politique ambigu en attendant plus ou moins secrètement de devenir président de la République. Pour citer un rappeur de gauche, l’éminent Fabe :« Entre ce qu’on dit et ce qu’on fait, il y a la bonne foi et la discrétion ». Entre les joints sous un parvis de cité par temps de pluie et les jantes d’une Bentley sur Venice Beach, il n’y a qu’un temps plus ou moins long, une réussite plus ou moins grande et des passages à l’acte plus ou moins maîtrisés. Personne n’aspire à demeurer pauvre à tout prix – a fortiori dans le rap jeu -, le DIY n’existe pas à long terme, et le hip-hop en est l’expression la plus extrême depuis trois décennies. Le nier est un non-sens historique, un négationnisme au nom d’un rapport aux valeurs biaisé. Foutu relativisme moral, dictateur de l’Européen continental une fois qu’il se met à conscientiser son rapport à l’argent.

Mais revenons-en au début.

Si le hip-hop old-school est un rap sous cloche, vivant de recyclages plus ou moins misérables, son négatif total est la fuite en avant, la provoc’ d’anticipation et la violence demeurée intacte. C’est le Turfu, l’idée que chaque nouveau titre rend le précédent old-school. Son nom est lâché, et son dépositaire est connu : Booba premier, Duc des Hauts-de-Seine et fossoyeur du rap français depuis maintenant vingt ans. Une carrière incroyable, menée du HLM à la villa de luxe sans perdre de vue une seule seconde l’horizon qu’il s’était fixé. L’entreprise la plus folle de toute l’histoire de la francophonie du hip-hop, totale, surhumaine. Et qu’il est beau de voir l’évolution d’Elie Yaffa sur ces vingt dernières années, passé de boss de 45 Scientific à techno-monstre de la forme et du fond, toujours détesté par une armée de mecs qui n’en ont, finalement, pas grand-chose à foutre du hip-hop (mais qui prendront un malin plaisir à sucer Ouest Side cinq ans après sa sortie).

Le Turfu c’est l’avance bien sûr, mais surtout son partenaire indissociable, l’isolement. Si on peut situer les balbutiements du Turfu sur l’album Lunatic, c’est véritablement Futur et le présent D.U.C qui en donneront les lettres de noblesse, poinçonnées finement dans le marbre plutôt que gravées rapidement dans la roche. Cette rupture ne peut se comprendre, probablement, sans appréhender le décès d’Ibrahim Keita (aka Bram’s ou Brazza), membre de Malekal Morte et cofondateur du 92i, qui se suicidera en sautant du quinzième étage d’un immeuble de Boulogne-Billancourt le 22 mai 2011. En perdant son plus fidèle lieutenant, Booba amorce sa dernière mutation, vivant toujours plus seul dans ses paroles et intégrant encore un peu plus l’idée que le rap jeu doit être saigné, massacré, violé et humilié. N’économiser aucune énergie pour un chemin de retour qui, de toute manière, ne sera pas. Alors, il continuera d’aiguiser son mojo, d’épuiser toutes formes, toutes les punchlines, toute une iconographie qui passe du gigantisme commercial (ses pubs Ünkut qui passent au Stade de France pendant la mi-temps des matchs de l’équipe de France de football) à la réalisation de clips surpétés, toujours dans l’intégration magnifique des codes du gangsta rap ricain, encore et toujours plus sur son dos en refusant désormais l’évocation de biatchs et des forces de l’ordre. Il n’en a plus besoin pour faire fantasmer la vie de rue à ses auditeurs. Parce que Booba c’est l’espace. Parce qu’il est aujourd’hui trop loin des Terriens.  C’est l’isolement qui le pousse à quitter son pays, à partir par la fenêtre pour mieux revenir par la porte. C’est la plus belle énigme sortie du foirage de la génération black-blanc-beur post-98, celle pour qui l’intégration demeure encore et toujours, des deux côtés, un problème insoluble. Une situation terriblement triste qui, derrière les muscles et le bling, cache un véritable malaise et un désamour forcé, finalement vécu à contrecœur. « Même loin, j’crierai toujours « Allez Paris »/[…] Mon amour pour cette terre n’est pas plus grand que Sarkozy ».

C’est évidemment aussi l’incompréhension. Surtout l’incompréhension. Ce qui rend finalement l’artiste sublime, qui le rapproche au plus près de ceux qui ont cherché à s’infuser totalement dans cet univers complexe. Etre détesté par tout un pays et, malgré tout, tout gagner, refuser de se compromettre pour assouvir sa vision. La seule qui mérite qu’on se batte pour elle. Cette haine de l’audace, du bling, de la réussite, c’est peut-être ce qui transcende cette discographie au sommet de la montagne, qui coiffe définitivement ces vingt ans d’une réussite totale. Les chiens aboient, Booba passe. Invariablement, comme les vagues qui fracassent un phare toujours plus haut et solide à sa base. C’est la déception de se concevoir comme un être unique dans le rap jeu, avec tout ce que cela comporte dans son rapport complexe au public. « J’suis arrivé en baissant les yeux, j’vais les gifler en partant/J’veux buzzer comme Depardieu, gagner dès le premier quart temps ».

Le Turfu a fait de Booba une bête de foire, un croisement superbe entre le dos argenté et le grizzly bear, prompt à bouffer tous ceux qui s’approchent un peu trop près de son rêve devenu trop grand. RohffLa Fouine et aujourd’hui Kaaris (il est d’ailleurs subtil de voir l’anticipation avec laquelle il a quitté son partenariat avec lui et Therapy juste avant la longue et lente descente aux enfers qui s’amorce pour eux) se sont fait littéralement entailler en deux ans, eux qui étaient les seuls à pouvoir prétendre à des ambitions similaires. Le général devenu esclave ; l’esclave devenu gladiateur ; le gladiateur défiant l’Empereur dans la grande arène. Pour bien comprendre ce nouveau chapitre du hip-hop, il suffit d’imaginer Booba comme étant Cell dans Dragon Ball Z, un personnage qui absorbe ses ennemis les uns après les autres, devenant plus racé et brillant à mesure que le temps passe, évoluant du reptile grossier en figure quasiment érotique du super-combattant. Et qu’importe les phases d’évolution, toujours demeurent le vice, la violence, la provocation et l’audace. Booba c’est de la forme réinventée, de la force de frappe démultipliée pour un fond authentiquement et invariablement gangsta. Booba c’est Toto Riina, le capo dei capi, celui qui règne sur le syndicat du rap par le meurtre et l’exaction. Le fauve, la bête.

Le Turfu c’est les couleurs, c’est les millions mis dans les mains de Chris Maccari pour des clips divinatoires, c’est le Sénégal, la création boulimique, la sensation de vivre, les Haïtiens furieux qui brandissent des machettes en beuglant un langage incompréhensible, c’est crier dans ta voiture, c’est être persuadé que tu peux éclater une marmule de cent-vingt kilos sur un terrain vague à mains nues, c’est Kanye WestFuture et tous les visionnaires incarnés dans un bonhomme dont la seule tare aura finalement été d’être trop français. Et comme certains de nos lecteurs pensent que tout ça est une vanne montée de toutes pièces (alors que l’intégrité de nos fesses vaut plus qu’un Taj-Mahal), je dirai simplement que le Turfu me rappelle l’ambition, l’amour de la transgression, l’audace comme vêtement ; il me rappelle à quel point j’aime mes lieutenants, à quel point j’aime l’écriture et les sens détournés, à quel point j’aime les rythmes qui frappent, les phases qui déboîtent et les nouveaux hymnes qui resteront pour mon éternité. Le Turfu me rappelle que j’aime la surpuissance, l’extrémisme dans la création, le monopole du fond et de la forme et la mégalomanie des convictions. Il me rappelle que, même si je ne suis pas très droit, j’aime la franchise d’une bonne poignée de mains ou d’un pain dans la gueule. Il me rappelle que le hip-hop est actuellement la Marianne la moins respectée de France, et que je porte en moi un amour infini à sa beauté multiple. Enfin, il me rappelle que j’aime par-dessus tout, malgré moi, l’isolement total, celui qui me fait écrire trois pages sur le plus grand des emcees français pour les jeter en pâture à des mecs pour qui tout ceci restera seulement (et toujours) du rap de base. Ce disque aurait, dans une chronique traditionnelle, pris une cote oscillant entre le très bon, l’exceptionnel et la cote maximum. On se contentera d’en rester là et de laisser les fauves se battre sur ce qui reste la seule chose encore un peu intéressante à discuter dans ce rap jeu. « Toujours frais, j’reste à la surface comme le glaçon dans mon chivas».